Politique

Un paradoxe à élucider

Vitres brisées à la CFDT puis à la CGT. S’attaquer aux locaux syndicaux, ça aide à lutter contre El Khomri ?

Publié le 27 juin 2016

Les médias font, depuis le début du mouvement contre la loi El Khomri, leurs choux gras des jets de pierres, cannettes et autres projectiles lancés sur les « forces de l’ordre » par ceux qu’ils appellent indistinctement les « casseurs ». Par leurs « images chocs » les médias apportent, à longueur d’antenne, de l’eau au moulin du gouvernement et de son état d’urgence. Mais les attaques des derniers jours contre les vitrines du siège de la CFDT et de la CGT sont d’une tout autre nature. Même « symboliques », elles vont à contresens de ce qui fait le plus peur au gouvernement : l’unité et la cohésion des manifestants et du mouvement ouvrier.

Claire Manor

Une hostilité ouverte envers les organisations syndicales

Après le siège parisien de la CFDT le 23 juin au soir, c’est la devanture des locaux de la CGT, à Montreuil, qui a été dégradée dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25 juin. Selon la police, deux personnes cagoulées auraient franchi les grilles peu avant minuit et cassé quelques vitrines à l’aide de marteaux, avant d’être mises en fuite par les vigiles.

Si les auteurs de l’attaque de la CGT ne sont pas identifiés et si des provocations policières ne sont jamais à exclure, ceux qui ont attaqué les locaux de la CFDT, quant à eux, ont été interpellés en marge de la manifestation « sauvage » partie de Ménilmontant après la dispersion de la manif à la Bastille.

Déjà le 17 mai, place Denfert-Rochereau, les membres du service d’ordre de la CGT et de Force Ouvrière étaient l’objet de jets de pierres. C’était la deuxième fois, depuis le début de la mobilisation, que des syndicalistes étaient ainsi pris à partie, les S.O. ne s’étant pas privés, par ailleurs, de répondre. A chaque fois, le mobile est le même : punir la « trahison ». Le 17 mai les jets de pierres s’accompagnaient du cri « S.O, Collabos » leur reprochant d’être des « complices des policiers ». Le 23 mai la façade de la CFDT portait l’inscription en lettres rouges « C’est fini de trahir ». On peut penser également - même si l’histoire ne le dit pas pour le moment - que l’acceptation par Martinez du parcours humiliant autour du bassin de l’arsenal n’a pas été étrangère à l’attaque du local de la CGT.

Si l’analyse et la critique des agissements des « cagoulé.e.s » contre les organisations syndicales sont délicates, c’est qu’ils ne sont pas les seuls à invoquer la « trahison » sous des formes plus ou moins atténuées. Ils partagent ce grief avec bon nombre de militants lutte de classe dans les partis d’extrême gauche et dans les syndicats. Il est évident que l’attitude de Berger est une trahison et que le renoncement au parcours Bastille-Nation de l’Intersyndicale est un recul qui a tout simplement sauvé le gouvernement de la crise majeure qu’aurait provoqué l’interdiction de manifester.

Mais ces attaques reflètent une confusion politique profonde. Que l’accusation de « trahison » puisse être légitimement portée dans des circonstances de plus en plus nombreuses, c’est incontestable. Mais elle doit s’adresser aux directions syndicales bureaucratiques et non aux organisations syndicales en tant que telles. Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, fût-elle très sale. Il n’aurait, par exemple, pas été admissible de prendre à partie les quelques militants de la CFDT dont les cortèges défilaient contre la Loi El Khomri, sous prétexte de la trahison de Berger. Quitte ensuite à les convaincre de quitter cette organisation. Il n’était pas non plus admissible de s’en prendre aux locaux de la CGT qui appartiennent aux syndiqués et constituent leur lieu de rencontre, sous couvert du recul de Martinez.

Un paradoxe qui repose sur les bases idéologiques de la mouvance « autonome »

Il y a un paradoxe évident et quelque chose d’un peu mortifère à porter des coups au mouvement organisé des travailleurs, qui seul offre une chance d’aboutir et de couronner de succès l’énergie et la prise de risque que les autonomes dépensent sans compter. D’une certaine manière le fameux « cortège de tête » vit comme un saprophyte, comme le gui sur l’arbre. En attaquant l’arbre il se porte des coups à lui-même, mais il est loin de penser de la sorte.

L’origine de ce paradoxe est à rechercher dans les fondements mêmes de la mouvance « autonome ». Le mouvement autonome est né en France en 68 du rejet de l’extrême gauche qualifiée « d’institutionnelle », qu’elle soit trotskyste, maoïste ou anarchiste. Outre des formes d’actions différentes de celles de l’extrême gauche, telles que squats, émeutes, sabotages, elle prône des modes d’organisation reposant sur une « démocratie directe » aux formes variées : coordinations composées de délégués de chaque groupe, assemblées générales, mais aussi et le plus souvent réseau informel, voire inorganisation ou désorganisation. Rapidement se sont constitués plusieurs pôles, de sensibilités différentes, aux principes variés mais qui trouvaient un consensus autour de l’opposition aux partis et aux syndicats.

À partir de 1968, un débat s’est développé au sein des groupes et individus autonomes sur la question de la violence. Une partie importante d’entre eux a rejeté alors les pratiques de violence systématique mises en avant par certains, en particulier vis-à-vis des services d’ordre des organisations d’extrême-gauche. Malgré tout, la défiance demeure et les SO sont toujours une cible potentielle comme les récents événements l’ont montré.

Beaucoup des traces de ces origines se retrouvent aujourd’hui et peuvent expliquer les rapports entretenus dans les manifs entre le mouvement ouvrier organisé et les autonomes. Pourtant la période dessine des terrains de lutte communs, contre la précarité, en défense des migrants, contre les violences policières.

Quelle perspective après la lutte contre la Loi Travail ?

Pour l’heure, les attaques contre les locaux des deux syndicats n’ont guère fait avancer la conscience du fait qu’aucun dialogue ne peut être envisagé avec ce gouvernement bleu-CRS, alors même que la CGT et FO s’apprête à répondre à l’invitation de El Khomri à se réunir, mercredi, avec Valls. Alors que la CFDT apparaissait au grand jour comme un syndicat ouvertement engagé pour faire passer les réformes du PS-Medef contre les intérêts des travailleurs ; alors que Martinez, poussé par sa base et malgré ses atermoiements et ses reculs, était contraint de maintenir son opposition à la loi, voilà les deux dirigeants tout à coup à niveau égal, réduits à la même enseigne, échangeant des soutiens réciproques et rejoints dans leur indignation par Manuel Valls. De quoi restaurer un climat général de bonnes relations entre « partenaires sociaux ». Comme « coup », c’est vraiment un mauvais coup.

A plus long terme, il montre que les auteurs de ces dégradations n’ont pas compris que, sans la puissance mobilisatrice, sans la force et l’endurance des travailleurs massivement en lutte, auto-organisés et capables d’imposer à leurs organisations une orientation de rupture intransigeante avec toute une logique de « dialogue », sans une vision stratégique du type de société que nous voulons construire et sans le moyen organisationnel d’y parvenir, « la Loi El Khomri et son monde » ne disparaîtront pas, ni aujourd’hui, ni demain. L’immédiateté de l’action, le spontanéisme, le plaisir de l’instant, l’esthétisme de la lutte risquent de s’essouffler très vite.

Dès mardi à 14h00, manifestants mobilisés par les syndicats et les partis et autonomes embarqués dans l’action vont à nouveau se côtoyer avec un niveau de tension sans doute élevé. Les tensions internes dans le cortège ne devront pas faire oublier l’ennemi commun : « la Loi El Khomri et son monde ».