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Contre les violences policières, nuit de boycott historique dans le sport américain

Mercredi 26 août, le sport américain, en particulier la NBA, a vécu une soirée et une nuit historique. Les Milwaukee Bucks, une des meilleurs équipes de la ligue de basketball, ont décidé de ne pas disputer le match de playoffs pour protester contre les violences policières et le racisme systémique, lançant par la même occasion une série de boycotts dans le monde sportif. Retour sur une soirée sans précédents dans l'histoire du sport américain...

jeudi 27 août

Crédits photo : Getty images

Une soirée historique pour le sport américain

Trois mois après le meurtre de George Floyd par la police, les images de Jacob Blake, un homme africain-américain se faisant tirer sept fois dans le dos par un policier, et ce devant ses enfants, ont remis le feu au poudre. En effet, depuis plusieurs jours, des manifestations monstres du mouvement Black Lives Matter ont repris. C’est dans ce climat de forte contestation et tension, encore accentué par le meurtre de deux manifestants par un adolescent pro Trump de 17 ans, dans le Wisconsin, que les Milwaukee Bucks ont refusé de disputer le match de playoff prévu contre Orlando Magic mercredi. L’image est particulièrement forte : voir Milwaukee, l’une des équipes favorites pour le titre, comptant dans ses rangs Giannis Antetokounmpo, le MVP en titre (soit le meilleur joueur de la saison), refuser de disputer un des matchs les plus importants de sa saison, aurait été surréaliste il y a quelques mois.

En quelques heures, le mouvement lancé par les joueurs de Milwaukee a entraîné une grande partie du sport américain à se positionner contre le racisme systémique et contre les violences policières. C’est d’abord la NBA (ligue de basketball américaine) qui a été contrainte de reporter deux autres rencontres également prévues le soir même, Houston-Oklahoma City et Los Angeles-Portland, ces équipes ayant également opté pour un boycott. Les joueuses de la WNBA, la ligue de basketball féminin, se sont également jointes à ce boycott, et sont apparues sur le terrain avec des t-shirts blancs, dans le dos desquels étaient dessinés sept traces de balles. Ce sont ensuite, les Brewers qui ont en refusé de jouer un match de MLB (ligue de baseball), suivis par d’autres équipes dans la foulée. En MLS (football) cinq des six matchs ont été boycottées par les joueurs. La demi-finale du tournoi de Cincinatti, un des tournois majeurs du circuit de tennis mondial, a également été reporté après le refus de Naomi Osaka, une des meilleures joueuses du monde, de disputer le match. Cette décision des Milwaukee Bucks est un véritable raz-de-marée ; s’il est délicat d’établir des comparaisons avec la France, cela équivaudrait néanmoins peu ou prou à un refus du PSG de jouer les demi-finales de la Champions League, puis à un report de tous les matchs de Ligue 1 en France, par décision des joueurs.

Le mouvement anti raciste et la NBA

Le boycott lancé par Milwaukee puis suivi par de nombreuses équipes jouant dans les sports massivement suivis aux États-Unis que sont le baseball, le basketball ou dans une moindre mesure le football ou le tennis est une prise de position inédite dans l’histoire du sport américain. En effet, jamais un match de playoff n’avait été boycotté en NBA, jamais une fin de saison n’avait été à ce point remis en question par les joueurs. Depuis quelques années les joueurs de NBA ont souvent exprimé fermement leur soutien au mouvement Black Lives Matter et aux manifestations contre le racisme systémique et les violences policières. Un discours qui était devenu plus présent encore depuis les meurtres de George Floyd dans le Minnesota et Breonna Taylor dans le Kentucky. Depuis la reprise de la NBA après l’arrêt forcé pour cause de coronavirus, la majorité des joueurs avait décidé d’arborer, au début de chaque match, des tuniques Black Lives Matters. Plus généralement, le sport aux États Unis est depuis longtemps un canal d’expression contre le racisme systémique. Nous avons tous en mémoire des instants figés, emblématiques, de l’histoire du sport, que ce soit les poings levés de Tommie Smith et John Carlos, déjà à l’époque contre le racisme, aux jeux olympiques de 1968, ou plus récemment, le genou à terre du quarterback Colin Kaepernick pendant l’hymne américain.

Le basketball aux États-Unis de par son histoire, sa popularisation en tant que divertissement par les Harlem Globetrotters et en tant que sport mondial autour de l’icône Jordan, a toujours été un sport populaire dans les quartiers africain-américains et pratiqué majoritairement par des Africain-américains. Les joueurs NBA ont donc souvent connu, avant d’épouser une carrière sportive aussi bien rémunérée, ce que subissent de nombreux africains-américains, notamment sur le terrain du racisme et des violences policières. Le communiqué des joueurs de Milwaukee lu par Sterling Brown, victime de violences policières dans sa jeunesse, est dans ce sens un symbole fort.

Il convient de montrer que la prise de position des joueurs de la ligue en 2020 reste profondément progressiste et est une première dans l’histoire du basket américain. C’est une initiative marquante dans l’histoire du championnat américain, d’autant que d’autres joueurs avaient tenté de mettre en place le même type d’actions par le passé. C’est le cas de Craig Hodges, joueur des Chicago Bulls en 1991, qui tente de convaincre les Bulls et les Lakers qui s’opposent en finale de la compétition de boycotter le match, pour protester contre l’agression de Rodney King, un Africain-américain passé à tabac lors un contrôle de police, dont les images avaient fait le tour du monde, mais également contre le manque de représentation des Africains-américains aux postes à responsabilité en NBA.

Sans le soutien de Magic Johnson et de Michael Jordan, les deux joueurs stars des deux équipes, le projet n’aboutit pas, comme le raconte Trashtalk. Pire encore, Craig Hodges est contraint de mettre un terme à son contrat l’année suivante après des prises de positions marquées pour la cause noire, aucune équipe ne lui proposant de contrat. Aujourd’hui, cette prise de position commune de la quasi totalité des stars de la NBA montre la force du mouvement en cours et la remise en cause profonde du racisme systémique par le mouvement antiraciste, qui se retrouve aujourd’hui également dans le sport. Ce changement de la situation dans un milieu où les joueurs ont toujours fait passer leurs intérêts sportifs et économiques avant des questions sociétales montre la profondeur de la crise aux États-Unis.

Stephen Jackson, un ancien joueur des Spurs, une franchise mythique du championnat américain, était un ami proche de George Floyd. Revenant sur le meurtre de son ami, il a affirmé à la BBC : « cela aurait pu être moi, je me vois de la même façon assassinée par un flic, c’est presque comme si c’était un danger de se lever, d’être noir. C’est un danger pour toi de faire du jogging dans un quartier. C’est presque au point où hommes noirs, nous sommes les cibles.  »

Un boycott dans le sport qui s’inscrit dans une situation historique, mais qui reste limité

La mort de George Floyd en mai a lancé une mobilisation anti raciste et contre les violences policières inédites aux États-Unis. Cette vague de protestation massive qui a irradié à travers le monde est un mouvement profond qui bouleverse les États-Unis par son ampleur. La mobilisation des acteurs les plus connus du sport américain, en est le dernier exemple et confirme que la page ouverte par le mouvement Black Lives Matter est historique.

C’est une nouvelle démonstration de la puissance du mouvement Black Lives Matter, qui a refait surface après l’assassinat de George Floyd et maintenant après l’attaque contre Jacob Blake, et qui vient remettre en question ce profond racisme d’État, et ce en pleine campagne électorale. Trump a déjà montré que sa démarche consiste à polariser sa base sociale et à parier sur une politique de "maintien de l’ordre" qui alimente encore plus les groupes suprémacistes et les actions policières incontrôlées contre les manifestants. Pendant ce temps, le démocrate Joe Biden n’a fait qu’appeler à une enquête transparente. On retrouve cette logique chez la majorité des joueurs de la NBA, qui demandent des enquêtes équitables sur ces meurtres, sans appeler à renverser le système. Quand on sait que le mouvement contre les violences policières s’est particulièrement radicalisé au cours des derniers mois, allant jusqu’à demander l’abolition de la police dans certains cas, et à remettre en cause la base très raciste du capitalisme américain, les basketteurs de la NBA sont bien plus réformistes. Presque tous soutiennent ouvertement Biden, et leur boycott n’aura pas fait long feu, puisqu’ils ont pris la décision de reprendre les matchs.

Pour autant, le boycott général lancé dans le sport américain a une réelle portée historique, que ce soit par les prises de position des joueurs phares de la ligue, mais également par sa portée symbolique. Il montre l’ampleur du mouvement qui traverse depuis plusieurs mois les États-Unis, dont le sport se fait dorénavant un de ses portes-étendards. Pour autant, la position de dialogue des joueurs de la NBA, les Bucks faisant notamment tout pour débattre avec le gouverneur de leur État, est illusoire. Les gouverneurs de l’ensemble des États-Unis, qu’ils soient des soutiens de Trump ou Biden, ont montré depuis le début du mouvement, par leur politique de répression et d’inaction face aux demandes du mouvement, qu’ils se plaçaient du côté d’un capitalisme raciste. La force du mouvement, ses nombreuses émeutes, la radicalité de ses revendications doit permettre d’ouvrir des perspectives plus ambitieuses et solides qu’une issue électorale, qu’une interpellation des gouverneurs en place, qui sont autant de relais d’une politique raciste et pro-patronale.




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