Capitalisme et pandémie

Écologie à l’heure du Covid-19 : imaginer le désastre ou lutter contre le capitalisme ?

Elise Chotsk

Écologie à l’heure du Covid-19 : imaginer le désastre ou lutter contre le capitalisme ?

Elise Chotsk

Si la pandémie de Covid-19 a semblé prendre par surprise toute la population mondiale, elle était pourtant prévisible : depuis des années, l’altération des écosystèmes et l’agriculture intensive pavent la voie des futures pandémies en favorisant l’apparition de virus transmissibles de l’animal à l’homme. Plus que de pointer une terre « malade de l’humanité », où l’espèce humaine dans son ensemble serait responsable de tous les maux, il faudrait bien plutôt voir dans la crise actuelle un exemple dramatique d’une humanité malade du capitalisme.

Détruire les habitats naturels peut faire émerger des nouvelles maladies dangereuses pour l’homme

Altération des écosystèmes et nouvelles maladies

Plusieurs chercheurs ont récemment souligné, au fil des articles et des interviews, que l’altération de la biodiversité comme élément crée les conditions de développement de nouveaux virus et de nouvelles maladies, comme ce Covid-19. Loin de l’image des forêts tropicales, des lieux vierges de toutes activités humaines comme des lieux sauvages et dangereux, regorgeant d’une faune et d’une flore exotiques et potentiellement mortels pour l’homme… ce serait surtout l’irruption au sein de ces environnements qui pourrait avoir un impact sur les risques sanitaires. Et le coronavirus pourrait n’être que le début des pandémies massives. Au premier plan de cette altération de l’environnement, la déforestation.

Pangolins et zoonoses

On a beaucoup parlé du pangolin récemment, pour son rôle potentiel dans l’émergence et la diffusion de l’épidémie de Covid-19. Si les résultats à ce niveau ne sont pas encore tranchés, l’incrimination de ce mammifère à écailles est dû au fait que la maladie à coronavirus qui nous touche actuellement est très probablement d’origine animale. Ces maladies, que l’on appelle zoonoses, se transmettent naturellement des animaux à l’être humain, et vice-versa. L’animal va jouer un rôle dans la transmission d’un agent pathogène d’une maladie affectant la santé humaine. Les coronavirus étant une famille de virus touchant particulièrement les animaux, les tests scientifiques se concentrent aujourd’hui sur la détermination de la chaîne de transmission du virus de l’animal à l’homme. Chauve-souris et pangolins se sont révélés porteurs de coronavirus très proches du Sars-CoV-2, l’agent pathogène du Covid-19.

Or, ces maladies tendraient à augmenter : cette étude publiée en 2014 menée par Kate Jones, titulaire de la chaire d’écologie et de biodiversité à l’University College de Londres, suggère que les foyers de maladies zoonotiques augmentent dans le monde entier. 65 % des maladies émergentes recensées entre 1980 et 2013 seraient d’origine animale. Un chiffre en augmentation sur les années sur lesquelles se concentre l’étude. L’US Center for Disease Control and Prevention (CDC) note que trois quarts des maladies « nouvelles ou émergentes » qui affectent les humains seraient d’origine animale.

Et c’est la destruction des habitats des animaux sauvages et le rapprochement des humains avec ces animaux qui pourraient en être une des raisons. Au premier plan des activités humaines en question : la déforestation. Mais aussi, collatéralement, la construction de routes, l’exploitation forestière et minière. En perturbant les écosystèmes, les hommes entrent en contact avec des virus. Jones souligne que l’urbanisation et l’exploitation des ressources rapprochent les humains d’espèces animales avec lesquelles ils n’avaient jamais été en contact, et cherche également en quoi les espèces vivant dans des habitats dégradés peuvent être plus porteurs de virus potentiellement transmissibles à l’homme.

Dans cet article du Guardian, Thomas Gillepsie, professeur du département des sciences environnementales à l’Université d’Emory (Etats-Unis) souligne également que les changements majeurs dans le paysage détruisent les habitats de certains animaux, ce qui entasse les espèces et les amènent aussi en plus grand contact avec l’homme. Et de citer l’exemple des États-Unis, où la construction de banlieues pavillonnaires fragmente les forêts et augmente le risque pour les habitants de contracter la maladie de Lyme, transmise par les morsures de tiques. Dans cet article également, Rodolphe Gozlan, directeur de recherche en écologie de la conservation au sein de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) souligne que « lorsqu’on perturbe les écosystèmes […] par la destruction d’habitats, par de la pollution ou par l’introduction de nouvelles espèces » cela affecte les « réservoirs vecteurs de pathogènes infectieux de type virus, bactéries et parasites ».

Les interactions entre les espèces sont au cœur de la transmission des maladies à coronavirus, et pour le Covid-19 beaucoup de regards se sont portés sur les marchés d’animaux sauvages chinois. Divers animaux dont le pangolin y sont vendus, destinés à la consommation. La généalogie de contacts permet de faire remonter l’épidémie au marché de gros de fruits de mer de Hunan, à Wuhan et c’est cette hypothèse qui a braqué les projecteurs sur ces marchés – l’occasion pour les journaux occidentaux d’ajouter au racisme anti-asiatique ambiant dès les débuts de l’épidémie la longue description des « rats, des serpents, des salamandres géantes et des louveteaux vivants » de ces « marchés exotiques chinois ».

Le 24 février dernier, en pleine épidémie le Parlement chinois a voté l’interdiction complète du commerce d’animaux sauvages. Un effet d’annonce face à la menace du virus, si l’on prend en compte que cette même interdiction avait été décrétée en 2003, après l’épidémie de SRAS, et que l’illégalité conduit de facto les vendeurs à moins respecter les conditions d’hygiène.

Surtout, pointer du doigt les marchés informels et les petits exploitants détourne l’attention de la responsabilité d’un secteur juteux de l’économie capitaliste : l’agrobusiness.

Agrobusiness et élevage intensif : poser la question du mode de production

Car il n’y a pas que la déforestation massive qui nous met en danger face aux nouveaux virus.
L’agriculture intensive, élément clef du système de production alimentaire capitaliste, est à mettre directement en cause. L’intensification de l’agriculture précipite la déforestation dont on a déjà parlé comme catalyseur du risque d’épidémies parce qu’elle fait disparaître des espèces et parce qu’elle engendre une grande promiscuité entre celles-ci. On ne fait pas émerger des maladies seulement en détruisant des habitats naturels. Il y a aussi la question de ce par quoi on les remplace.

Élevage intensif et course à la rentabilité

Dans son livre Big Farms make Big Flu (littéralement les grosse fermes produisent une grosse grippe), publié en 2016, le biologiste et phylogéographe Rob Wallace montre en quoi la production alimentaire, entre les mains des multinationales de l’agrobusiness, est directement responsable de la mutation et de l’émergence d’éléments pathogènes. Prenons Campylobacter, un genre de bactéries qui est la principale cause de gastro-entérite humaine dans le monde : elle prospère grâce à l’hyper-concentration du bétail. La fièvre Q quant à elle, une des zoonoses les plus contagieuses qui existe car une seule bactérie suffit à infecter un humain, a vu ses premiers cas détectés parmi les employés d’abattoirs dans les années 30. Et ce ne sont que des exemples parmi tant d’autres.

Le cas des nouvelles grippes A (H5N1 en 2005, H1N1 en 2009) ou grippes aviaires mettent directement en cause les gigantesques usines à porcs et à volailles de l’industrie agroalimentaire.
La grippe H5N1 ne touche normalement pas les humains mais les oiseaux. A l’heure actuelle, dans tous les cas humains avérés de grippe aviaire, les personnes étaient en contact direct avec des volailles infectées et rares sont les cas de transmissions entre humains du virus. Mais la menace est loin d’être refermée, si l’on en croit l’Institut Pasteur : la propagation de l’infection chez les oiseaux augmente la probabilité de l’apparition d’un nouveau virus grippal dans la population humaine. Le sous-type H5N1, comme tous les virus grippaux de type A peut également muter pour s’adapter à l’homme.

H1N1, d’abord identifié comme une grippe d’origine porcine, est une grippe qui touche porcs, oiseaux et humains. C’est en avril 2009 que l’OMS lance l’alerte. Cela allait être l’émergence d’une pandémie virale. Dans le village de La Gloria, juste à côté des immenses usines à porcs de Granjas Carroll de Mexico, propriété de Smithfield Foods, premier producteur mondial de porcs, qu’est isolé pour la première fois le virus A/H1N1. Par la suite, on apprendra que le virus n’est pas apparu dans un lieu unique à un moment T, mais serait issu de plusieurs recombinaisons de virus porcins circulant dans les élevages des continents américains et eurasiatique.

L’hyper-concentration des animaux d’élevage favorise la propagation et les recombinaisons virales. Elle pousse aussi à chaque fois à l’utilisation massive d’antibiotiques pour lutter contre les maladies qui apparaissent, et ce faisant fait émerger des résistances bactériennes. Il s’avère que non, entasser des centaines de milliers de porcs et de poulets aux profils génétiques semblables n’est pas une bonne idée en terme sanitaire. Ces pratiques, normalisées, globalisées, transforment l’agrobusiness en véritable incubateur, favorisant les risques de recombinaison virale. Ce qui devrait être une question de bon sens, le capitalisme n’en a que faire : encore et toujours, seule compte la rentabilité.
La crise de la vache folle, dans les années 1980-1990, est un autre scandale issu de cette course aux profits débridée. L’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), aussi appelée « maladie de la vache folle » est une maladie dégénérative et mortelle, causée par un prion (agent pathogène différent d’un virus). Elle peut être transmise à l’humain s’il consomme de la viande ou des tissus issus d’animaux contaminés (maladie de Creutzfeld-Jakob). L’émergence de cette maladie est entièrement liée elle aussi à la recherche du moyen d’obtenir plus de viande/de lait, au coût le plus bas possible.
Les bovins n’étaient pas assez rentables aux yeux de l’industrie agroalimentaire : il fallait les faire grossir plus vite, leur faire donner plus de lait. Les fabricants eurent alors l’idée lumineuse de vendre aux éleveurs des farines carnées comme supplément alimentaire, c’est à dire des farines issue de carcasses et d’abats de bovins ou d’ovins. Ces farines étaient fabriquées non seulement à partir de déchets d’abattoirs ou de boucheries mais aussi de cadavres d’animaux morts de l’ESB. La maladie a été identifiée en Grande-Bretagne pour la première fois en 1986, le lien établi entre les farines animales et la maladie en 1988, les fabricants de farines continuant à en fabriquer et ce n’est qu’en 1996 que la crise éclate, relayée auprès du grand public par les médias. En 1996, on découvre donc que l’agriculture industrielle capitaliste a fait manger des vaches (malades) à des vaches pendant des années, dans le plus grand des calmes.

S’accaparer des ressources : impérialisme et questions de classes

L’agriculture intensive ne fait pas que détruire des écosystèmes. Elle s’attaque aussi directement aux sources de revenus des populations les plus pauvres, les mêmes qui sont ensuite pointées du doigts pour ce qu’elles consomment ou ce qu’elle vendent.

Le virus Ebola, qui a causé une épidémie très grave en Afrique de l’Ouest, n’est pas non plus sorti de nulle part. La déforestation a chassé les chauve-souris frugivores, qui semblent être le principal réservoir animal du virus, vers les hommes. Les forêts qui couvraient toute l’Afrique de l’Ouest ont été rasées en quelques décennies, au profit de l’exploitation minière, et de la monoculture de palme. Dans un article initialement paru dans The Monthly Review (mensuel socialiste publié au Etats-Unis) en janvier 2020 et intitulé « Notes sur un nouveau coronavirus », Rob Wallace rappelait ainsi les conclusions que lui et son équipe de recherche avait tiré à propos de cette épidémie : « La marchandisation de la forêt peut avoir abaissé le seuil écosystémique de la région à un point tel qu’aucune intervention d’urgence ne peut faire baisser l’épidémie d’Ebola. Les nouveaux foyers sont plus infectieux encore alors que l’épidémie originelle continue de circuler, avec la possibilité de resurgir par intermittence. » [1]

Les contions de l’émergence d’Ebola ne sont autres que l’impérialisme et le pillage de la région au profit des capitalistes de l’industrie minière et agroalimentaire. S’accaparer les terres et les ressources des pays les plus pauvres est au cœur même du fonctionnement de l’agriculture capitaliste. [2]

Dans ce même article, Wallace souligne également la nature des relations qui lient marchés informels et fermes industrielles, révélant à quel point la dynamique impérialiste d’accaparement des ressources par les grandes compagnies favorise en réalité la consommation d’animaux sauvages porteurs de pathogènes, consommation qui est ensuite décriée et stigmatisée comme unique source du coronavirus : « De nombreux petit·e·s exploitant·e·s dans le monde, y compris en Chine, sont en réalité des entrepreneurs·euses, qui élèvent des volailles, par exemple, avant leur transformation industrielle. Ainsi, dans une petite exploitation en bordure de forêt, un animal destiné à l’alimentation peut attraper un agent pathogène avant d’être renvoyé vers une usine de transformation située en périphérie d’une grande ville.

L’expansion des fermes industrielles, quant à elle, peut forcer les entreprises d’aliments sauvages à s’enfoncer plus profondément dans la forêt, augmentant ainsi la probabilité de contact avec un nouvel agent pathogène, tout en réduisant la biodiversité qui permet à la forêt de perturber les chaînes de transmission. »
Pour le capital de l’agroalimentaire, il est bien pratique d’accuser les petits exploitants dont on dresse un portrait d’irresponsables arriérés. C’est d’ailleurs une stratégie qui avait été adoptée après l’épidémie due au virus H1N1. Mais la question que posent ces maladies c’est bien celle du système de production dans son ensemble.
Pour revenir à l’exemple de notre fameux pangolin : animal le plus braconné en Afrique et en Asie, ses écailles sont vendues à environ 1000€ le kilo, et sa viande est un produit de luxe. Depuis les années 90, sur les marchés africains, le prix du pangolin géant a été multiplié par 5,8 et celui des espèces arboricoles par 2,3. Ceux qui le braconnent ne le font pas par loisir personnel mais parce que des restaurateurs et des particuliers riches sont prêts à débourser des sommes qui deviennent les sources de revenus d’une économie parallèle.

Le capitalisme est aveugle et sourd

Ce qui frappe avec l’épidémie actuelle de Covid-19, c’est que cela faisait plusieurs années qu’une telle pandémie était prévisible pour des scientifiques du monde entier. Le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) dont l’épidémie est partie de Chine en 2002 était dû à un autre coronavirus, le Sars-CoV-1. Dans cet article de 2007, des scientifiques avaient déjà pointé comme très probable la ré-émergence d’un coronavirus, notamment à travers la consommation d’animaux sauvages, et son risque de provoquer une pandémie. La question n’était pas « si » mais « quand ». En avril 2009, lorsque l’OMS alerte face à H1N1, la France par exemple disposait d’1 milliard de masques chirurgicaux et de 700 millions de masques FFP2. Les stocks ne seront pas renouvelés, par soucis d’économie et dans une vision purement comptable de la gestion de la crise.

Le Sars-CoV-2, notre nouveau coronavirus, a été détecté dès novembre 2019 en Chine. Au-delà de la légèreté des gouvernements Macron, Trump ou autre, qui ont réagi très tardivement face à l’épidémie, la question qui se pose est l’irresponsabilité globale d’un tel système. Le temps de retard face au coronavirus est dû au fait que les gouvernements ne voulaient surtout pas compromettre l’activité économique et la circulation des marchandises, tout en consacrant un minimum de ressources à la protection des populations. La volonté de poursuivre des politiques d’austérité (entrant directement en cause avec le bon fonctionnement des hôpitaux publics) était une véritable bombe à retardement, et on voit aujourd’hui les effets sur des systèmes de santé menacés de s’effondrer sous le nombre d’infectés et de morts. S’il y a bien une leçon que doit nous apprendre la pandémie actuelle, c’est que le capitalisme est tout bonnement incapable d’anticiper et de gérer les crises – et cela ne vaut d’ailleurs pas uniquement pour les crises sanitaires. Le coût humain et économique de cette pandémie sera sans aucun doute extrêmement élevé, et nombreux sont celles et ceux qui commencent à saisir la valeur d’avertissement qu’elle peut avoir.

Il n’y a pas de quoi se réjouir

Depuis le début des mesures de confinement drastiques adoptées dans un certain nombre de pays, des voix s’élèvent pour pointer l’impossibilité d’un « retour à la normale » post-pandémie. Mais si la dénonciation du système qui nous a mené droit dans le mur est salutaire, et si la destruction de l’environnement est bel est bien l’une des causes de l’épidémie, il faut se garder d’une vision de « fin du monde » des évènements.

« La nature reprend ses droits » ou l’utopie du désastre

Les taux remarquablement bas de pollutions de l’air et de l’eau dans un monde au ralenti, le retour d’animaux sauvages dans des milieux urbains ont poussé certains à fantasmer un effondrement de la civilisation humaine qui laisserait Mère Nature reprendre ses droits.

Les images satellite de baisse spectaculaire de la pollution atmosphérique en Chine ou encore à Paris et à Rome ont poussé certains à se réjouir d’un potentiel « effet écolo » de la pandémie. De la même manière, l’irruption de certains animaux jusqu’ici plus discrets a été très commentée sur les réseaux sociaux et dans les médias, des coyotes de San Franciso, au loup des pistes de ski à Courchevel en passant par les dauphins et puffins au parc des Calanques ou encore les renards et les fouines en région parisienne.
Ce n’est pas si étonnant que des animaux plus ou moins sauvages investissent des lieux délaissés par les humains, parfois dans des circonstances extrêmes, comme le souligne Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la Recherche sur la biodiversité : « Tchernobyl est un autre exemple de cette reconquête relativement rapide par une certaine partie de la faune – celle pouvant se déplacer rapidement – d’espaces délaissés par l’homme ». L’exemple de Tchernobyl est particulièrement parlant : l’explosion du réacteur nucléaire en 1986 reste gravée dans les mémoires comme une catastrophe atroce et meurtrière. Au delà des morts immédiats, il y a les cas postérieurs de cancers et de maladies dus à la radioactivité, le mépris des gouvernements envers les populations touchées… Et il n’y a pas que les renards et les ours qui, faute de mieux, retournent vivre dans les zones irradiées...il y a aussi les plus pauvres. Comme le souligne Razmig Keucheyan dans son livre La nature est un champ de bataille, en parlant notamment de l’après ouragan Katrina, « Il y a une mémoire collective des catastrophes, qui se traduit spatialement par une répartition particulière des classes sociales, qui y expose certaines d’entre elles et en protège d’autres ».

Car les catastrophes, qu’elle soient climatiques ou sanitaires – et l’on a vu combien ces deux éléments étaient inextricablement liés – posent avant tout des questions de classe. L’épidémie actuelle de Covid-19 agit comme un révélateur, qui exacerbe et fait apparaître en pleine lumière les inégalités les plus brutales du système actuel.

D’une part, il est naïf de compter sur le coronavirus pour espérer atteindre les grandes réductions d’émission de CO2 nécessaires à enrayer le réchauffement climatique (pour maintenir la hausse des températures sous le seuil de 2°C, il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de serre de 10% par décennie selon le GIEC).

D’autre part, l’idéalisation d’un « retour de la nature » est le reflet d’une vision qui diffuse la responsabilité de la crise à l’échelle de l’espèce humaine toute entière. Si la société actuelle va droit dans le mur c’est parce qu’elle a pour but le profit de quelques capitalistes qui se battent pour des parts de marché et s’effraient des dépenses inutiles à leurs petits bénéfices. La dilution de la responsabilité de la crise écologique trouve notamment son expression en géologie, avec le récit anthropocènique [3], qui définit l’anthropocène comme la nouvelle ère géologique et consiste à penser que nous sommes entrés dans une période où l’espèce humaine et ses activités ont atteint une influence telle qu’elle se trouve désormais être la force géologique majeure. Or nous ne sommes pas tous égaux ni en termes de responsabilité, ni en termes de retombées. Les pays capitalistes avancés du Nord représentent 18,2 % de la population mondiale, mais sont responsables de 72,2 % des émissions de CO2. Comme l’écrit Andreas Malm dans L’anthropocène contre l’histoire : « Le récit anthropocènique permet aux pays les plus riches de se décharger de leurs responsabilités, face à la question des réfugiés climatiques par exemple, tous les pays étant autant responsables, puisque c’est l’humanité en tant qu’entité qui l’est. Enfin, face à la catastrophe climatique, les plus riches, eux, auront toujours un canot de sauvetage. »

Or, c’est exactement la même chose avec la crise sanitaire : la dilution de la responsabilité à « l’espèce humaine » toute entière décharge les plus riches de leurs responsabilités. Et oui, il y aura toujours des canots de sauvetage – ou plutôt, en cette période de confinement, des maisons de vacances familiales à l’Île de Ré. L’effondrement que certains prophétisent n’offrira pas des « maisons à la campagne près de Rennes, autonome en eau, en énergie, et en nourriture » comme celle du collapsologue et ancien ministre Yves Cochet à tout le monde.

La nature reprend peut être un peu ses droits – en tout cas la vie trouve des moyens de s’immiscer même dans des lieux apparemment hostiles ou improbables – mais surtout les êtres humains sont bien fragiles. Déjà, ce sont toujours les classes populaires et les plus pauvres qui se retrouvent en première ligne. Deuxièmement, le réchauffement climatique est malheureusement encore plus dangereux que l’épidémie actuelle. Si « l’effondrement » est une menace qui plane, nous n’avons aucune raison de nous en réjouir.

Car face aux destructions sans précédents causées par le système capitaliste, c’est la survie de l’humanité toute entière qui est en jeu. Il est, plus que jamais, vital de se lever contre ce système qui dérègle totalement nos relations avec notre environnement, avant qu’il ne nous entraîne tous et toutes dans sa chute. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons les moyens techniques et scientifiques pour organiser une société capable d’anticiper ces problèmes, de vivre en harmonie avec notre environnement et de protéger les plus fragiles.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[2À ce sujet lire Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte : 2010.

[3Lire sur révolution permanente une critique du livre L’anthropocène contre l’histoire, d’Andreas Malm https://www.revolutionpermanente.fr/L-anthropocene-contre-l-histoire-Le-rechauffement-climatique-a-l-ere-du-capital
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