Visages de la peur

Grand-peur et misère de la crise sanitaire

Christa Wolfe

Grand-peur et misère de la crise sanitaire

Christa Wolfe

En l’espace d’un an à peine, avec la crise sanitaire ouverte par l’épidémie de Covid-19, la situation sociale en France a connu une transformation radicale. Retracer les différentes étapes de ce renversement de conjoncture apparait essentiel.

En l’espace d’un an à peine, avec la crise sanitaire ouverte par l’épidémie de Covid-19, la situation sociale en France a connu une transformation radicale sous plusieurs aspects : non seulement les mobilisations et les tensions sociales qui se montraient avec une acuité rare durant l’hiver 2019-2020 semblent désormais lointaines, mais en plus la "verticale du pouvoir" vantée par Macron semble s’être renforcée sous la mise en scène des décisions hebdomadaires du Conseil de défense de l’Elysée, instance par laquelle la Présidence de la République a choisi de passer, arguant du caractère inédit et grave de la situation sanitaire.

Si l’on fait un léger effort de mémoire, on retrouve une situation très différente à la fin de l’année 2019, année marquée par la continuité, bien qu’à un niveau moindre, de la mobilisation des Gilets jaunes et, surtout, par la lutte contre la réforme des retraites et par la lutte contre la réforme du lycée : en un mot, une situation sociale explosive qui semble avoir gelé avec la pandémie. Retracer les différentes étapes de ce renversement de conjoncture apparait donc essentiel, ne serait-ce que pour maintenir vivace le récit des luttes qui ont été laissées en suspens depuis mars 2020.

Dans cette séquence, le motif de la peur circule un peu partout - et pourtant, durant l’hiver 2019, c’est plutôt la bourgeoisie que la peur étreignait. Devenue à la fois individuelle et massive, la peur semble avoir perdu son caractère d’émotion de classe à la faveur de la crise. On pourrait même soupçonner le gouvernement, passées les émotions réelles liées à l’urgence du premier confinement, d’une instrumentalisation d’une peur rendue diffuse, d’une fabrication parfois d’un régime de gouvernement par l’anxiété. Les méthodes et les choix politiques depuis mars 2020 montrent en tout cas que la crise sanitaire est l’opportunité d’une reprise en main de la société, le plus souvent sous l’angle sécuritaire et liberticide, mais aussi sous l’aspect du désarmement idéologique d’une partie de notre classe, livrée à l’incertitude, à la précarité et à l’angoisse. Un tel retournement mérite qu’on questionne cette séquence, afin de donner des contours à cette incertitude et de souligner son appartenance à l’historicité même d’une société, toujours ouverte sur les possibles à venir.

Abstraction bourgeoise et monde concret

Ce qui semble vaciller, dans la crise sanitaire, c’est l’abstraction bourgeoise à laquelle, ordinairement, nous ne prêtons qu’une attention relative : l’abstraction des logiques des places financières, l’abstraction de la société marchande dans laquelle le travail s’efface et se dissimule derrière l’objet, l’abstraction des conditionnements sociaux, l’abstraction, pour finir, des contraintes des éco-systèmes qui opposent des limites à la logique mortifère de la plus-value. Or il semble bien que la crise, dès le premier confinement en France, a fait apparaitre non seulement tout un monde concret, matériel, notamment dans les catégories des "travailleurs/travailleuses essentiels", ainsi que leur invisibilité sociale dans le cours ordinaire du capitalisme, tout comme elle a rendu à la sensibilité collective le caractère central des services publics - école, hôpitaux. Et la sortie du confinement s’est faite d’abord par des manifestations collectives contre les violences policières : les coordonnées du problème politique sont là et il devient légitime, au vu des contraintes sécuritaires imposées par le gouvernement au prétexte de la crise - un couvre-feu à 18h n’a jamais été une mesure pour une politique de santé publique - de questionner la manière dont la bourgeoisie, et en particulier en France, essaie de gagner du temps sur la colère en maintenant un double discours sur la gravité de la situation - d’un côté, la situation est grave, de l’autre, aucun investissement ou moyens humains ne sont donnés aux services publics - et en restant, autant que possible, sur le rythme de l’urgence et du temps-court, méthode politique qui a l’effet assez pervers de maintenir tout le monde en alerte.

Une émotion politique bourgeoise : une véritable peur de classe face aux Gilets jaunes

En 2018-2019, avec le mouvement des Gilets jaunes, la société en France était, par la lutte, en train de retrouver une structuration de classe. Alors que chaque samedi, soit sur les ronds-points soit dans les grandes manifestations de villes, des hommes et des femmes qui n’arrivaient pas à vivre dignement de leur travail se mobilisaient, on avait, de l’autre côté, toute une classe bourgeoise qui s’affolait à coups de débats télévisés et d’infos en continu de ce que réclamaient ces Gilets jaunes. On se souvient ainsi des nombreuses occurrences de l’incompréhension bourgeoise, lorsque des éditorialistes s’étonnaient de la durée du mouvement quand pourtant "Macron vient de vous donner 100 € tout de même". A l’époque, les conflits d’interprétations ont occupé la bourgeoisie réunie sur les chaines d’info, mais tous s’accordaient sur la crainte ressentie face aux Gilets jaunes - crainte que la même bourgeoisie calmait en appelant à tirer sur la foule si nécessaire.

Jean-Michel Aphatie parle à cette époque d’une situation effrayante et très incertaine pour le pouvoir : "le gouvernement est tétanisé par le mouvement" énonce-t-il ainsi le 13 novembre 2018. En décembre 2018, on se souvient également que Macron avait réclamé aux grands patrons qu’ils augmentent les salaires, afin d’apaiser la colère.

A plusieurs reprises, la classe bourgeoise s’est également effarée ouvertement du soutien que pouvaient manifester des intellectuels ou des journalistes à la mobilisation : combien de peurs ne se sont-elles pas énoncées au moment où le Monde diplomatique a publié la carte des lieux de pouvoir dans la capitale ?. L’article du Monde diplomatique relate ainsi quelques réactions de personnalités médiatiques : ce travail journalistique a été qualifié d’« irresponsable » par Frédéric Haziza, de « faute professionnelle » par Mohamed Sifaoui, tandis que Caroline Fourest évoquait des « cartes qui incitent au lynchage »

C’est donc avant tout de la surprise et de la peur qui s’énoncent durant les deux années de mobilisation, une "peur des masses" comme la bourgeoisie en avait perdu l’habitude.

Une réponse politique qui n’a convaincu personne

Politiquement, cette mobilisation a forcé la Présidence de la République à organiser un "grand débat", vaste moment de spectacle politique destiné à la fois à reprendre la main sur le conflit social et, dans la mesure du possible, à ralentir ou à éteindre la colère. Pour Macron, qui s’est fait une spécialité de l’accélération des réformes et que les médias désignaient depuis 2017 comme le "maître des horloges", l’agenda avait donc été suffisamment bousculé par les Gilets jaunes pour le contraindre à des démonstrations spectaculaires et - somme toute - plutôt verbeuses, assez pour échouer en tout cas à convaincre qui que ce soit que ce "grand débat" pouvait constituer une réponse à la colère sociale. A ce sujet, un tag - à Paris peut-être - disait justement : "Ce n’est qu’un débat, continuons le début".

Cette colère, expression spontanée et hors-cadre d’une partie des travailleurs et des travailleuses, qui a également bousculé les coordonnées habituelles de la bureaucratie syndicale, y compris des confédérations dites contestataires, a préparé, dans un sens, la mobilisation sociale de l’hiver 2019 notamment contre la réforme des retraites, puis contre la réforme du lycée. On peut aussi se souvenir des luttes de longue haleine des personnels hospitaliers, notamment autour des collectifs Inter-urgences et Inter-hôpitaux, ou la colère des personnels des EHPAD qui s’est elle aussi exacerbée durant l’automne 2019.

On voit donc que de nombreux secteurs se trouvaient mobilisés, avec comme horizon possible une convergence de classe qui aurait démultiplié la force de frappe de la colère. C’est dans ce contexte que, à partir de janvier dans les médias, puis en février-mars 2020 pour le gouvernement, la crise sanitaire est venue se substituer à cette colère de classe qui avait jusque là focalisé l’attention des médias. De manière brutale, à cause du retard pris dans la mesure objective du risque et probablement parce que le gouvernement a mesuré le coup supplémentaire que lui porterait l’absence de mesures sanitaires fortes, le confinement a été décidé pour le 17 mars 2020, dans l’impréparation complète pour de nombreux secteurs - comme l’école - et laissant à la charge de chaque entreprise ou administration la mise en place du télé-travail.

Confinement de classe

A vrai dire, on peut tout à fait admettre l’urgence dans laquelle a été prise cette décision, étant donnée la situation en mars dans les hôpitaux et les cris d’alerte que lançaient les personnels hospitaliers. Mais cette mesure sanitaire s’est aussitôt accompagnée de mensonges évidents - pour dissimuler notamment le manque de masques ou de blouses pour les soignants, alors même que le Plan pandémie mis en place en 2009 recommandait de constituer des stocks. La logique générale du fonctionnement du capitalisme, son intolérance au stock et le privilège qu’il accorde aux flux, tout comme l’austérité imposée à l’hôpital public depuis le début des années 2000, avec le manque endémique de moyens matériels et humains, ont fait apparaitre les énormes fragilités de la société.
Ces fragilités auraient pu être compensées, dès le début du confinement, par la solidarité ouvrière. La période a en effet été l’occasion, dans les usines, de revendications ouvrières consistant à réorienter la production vers les matériels nécessaires au secteur de la santé. En Argentine, des usines sous contrôle ouvrier ont pu ainsi produire du gel hydro-alcoolique et des masques.

Mais ces revendications de solidarité ouvrière, articulées à la connaissance objective de leurs moyens matériels de production que possèdent les ouvriers et à la solidarité, dans le contexte de crise sanitaire, avec les personnels hospitaliers et l’ensemble des travailleurs et des travailleuses qui ont continué à travailler pendant le confinement, sont restées lettre morte faute d’avoir pu s’imposer aux patrons. On voit donc que, même dans une situation critique sur le plan sanitaire, les patrons préfèrent quoi qu’il en soit garder la main sur leurs usines et leurs productions - même à l’arrêt, dans le cas d’Airbus - plutôt que de faciliter la reprise en main, par les ouvriers, de leurs outils de travail.

Sur le plan social, le confinement a aussi agi comme un révélateur : quand des écrivains partis à la campagne entreprenaient de geindre doucement dans un "Carnet de confinement" sur le site du Monde, de nombreuses voix se sont élevées pour exiger qu’ils et elles geignent un peu plus bas et n’oublient pas que certaines familles se sont trouvées confinées dans des logements exigus, parfois sans ordinateur ou sans réseau Internet, quand d’autres, sans domicile, n’ont carrément pas pu trouver un lieu où se confiner. Une colère sourde a donc accompagné ce confinement, en même temps qu’une crainte diffuse, une incertitude et une précarité encore plus grande pour une partie des travailleurs et des travailleuses.

Car le Covid-19 a aussi servi d’argument pour licencier, pour de nombreuses entreprises empêchées de faire du profit et utilisant les salarié‧e‧s comme variables de rentabilité. Des menaces de licenciements qui se multiplient, comme à Air France également, alors même que l’Etat a donné des aides colossales aux entreprises. Parce que le profit, pour la classe dominante, justifie par avance toutes les mesures, de nombreux salarié‧e‧s se retrouvent ainsi dans la plus grande précarité, quand, par contre, certains patrons parviennent eux à s’enrichir au-delà de toute mesure, comme le PDG d’Amazon.

De la même manière, le droit du travail a été revu à la baisse dans le contexte de la crise sanitaire, dans le sens des réformes précédentes : de moins en moins de garanties pour les salarié‧e‧s et de plus en plus de facilités et de marges de manoeuvre pour les employeurs. Loin d’avoir mis tout le monde à l’arrêt, la crise sanitaire a été très rapidement mise à profit par le capitalisme pour progresser encore dans sa logique prédatrice et mortifère.

Le discours public, erratique et grotesque, a achevé de montrer le peu de cas que fait la bourgeoisie de notre classe : entre Sibeth Ndiaye qui proposait que les enseignants, qu’elle croyait inoccupés, aillent cueillir des fraises et Macron lui-même qui, en bras de chemise, expliquait aux travailleurs/ses de la culture qu’ils auraient à “enfourcher le tigre malgré la peur”, ce sont autant de nouvelles formules du mépris de classe qui se sont exprimées.

Mais pour la gestion politique de la crise elle-même, au moment du confinement, trois décisions politiques sont prises : l’état d’urgence sanitaire, le 23 mars 2020, la création du Conseil scientifique, la création du Comité analyse, recherche, expertise (CARE). Le confinement, d’abord souhaité par les personnels des hôpitaux avec le #RestezChezVous a été conçu par le pouvoir comme une mesure de police face à un trouble à l’ordre public. De nombreux articles ont relayé les passages à tabac dans les quartiers, les arrestations violentes, les morts, pendant les mois de mars, avril et mai 2020.
Cette logique, qui consiste à traiter une situation de crise sanitaire sous l’angle du maintien de l’ordre et à substituer à une authentique politique de santé publique des mesures brutales de coercition et de contrôle - le couvre-feu actuel en est une - a été la seule méthode du gouvernement Macron.

Brutaliser et démoraliser

De la même manière, à la rentrée de septembre 2020, alors que le gouvernement et les médias maintenaient un discours quotidien sur les risques et l’épidémie, les personnels de l’école publique ont été laissés sans moyens spécifiques pour accueillir les élèves : avec des vies scolaires en sous-effectifs parfois, sans personnels médicaux dans les établissements, parfois même sans savon. A cette occasion, le Ministre de l’éducation nationale adressait - aux parents, et non aux personnels - un message pontifical : “N’ayez pas peur”.

On peut soupçonner au moins, dans cette citation de Jean-Paul II, l’expression d’un mépris cinglant du ministre à ses personnels, alors que, dans le même temps, il se refuse, en tant qu’employeur, à ses obligations de protection. A la rentrée de novembre, de nombreux établissements ont fait valoir leur droit de retrait et/ou entamé un mouvement de grève pour mettre en place un protocole sanitaire qui ne serait pas une vaine phraséologie ministérielle. Le ministre est malgré tout parvenu à éteindre le mouvement, laissant une grande colère chez de nombreux personnels et familles.

Covid-19 : crise globale, crise radicale

Le Covid-19 appartient à ces maladies émergentes que le champ scientifique étudie depuis plusieurs années et sur lesquelles il a déjà produit un certain nombre d’alertes. Sur les virus de type Corona, des recherches avaient été lancées après les premières phases d’épidémie, au moment du SRAS en 2003 et du MERS en 2012 mais faute de financement, elles avaient été abandonnées en France, du moins. Alors que les vaccins, issus des laboratoires américains, servent désormais d’étendard pour le capitalisme - comme n’hésite pas à le faire le journal Le Point - en réalité c’est tout le fonctionnement de la recherche en régime capitaliste qu’on peut ici dénoncer : une recherche uniquement stimulée par la logique du profit immédiat, alors qu’elle est, dans le cas présent, massivement financée par l’argent public. Alors que les vaccins posent aujourd’hui des problèmes majeurs d’inégalités entre les continents, ils servent aussi à éviter une question centrale du capitalisme actuel : celle de la pérennité des systèmes de santé publique.

Or, à propos d’économie, cette crise a justement mis en question la hiérarchie "ordinaire" des besoins : en désignant des sphères essentielles à la continuité de la vie, le capitalisme a, en quelque sorte, été contraint d’avouer qu’une partie des activités sociales sont, sinon parasitiques, au moins inessentielles. Par ce retour aux besoins, qui sont les points d’ancrage d’un monde qui ne dysfonctionnerait pas, quelque chose de l’irrationalité et de la mauvaise abstraction bourgeoise a pu enfin apparaître massivement.

Le caractère "émergent" de ces maladies tient essentiellement au fait qu’elles sont des zoonoses, des maladies qui passent d’une espèce vivante animale à l’espèce humaine. Ce passage est dû à la déforestation et de l’exploitation de la nature. Si l’on prend au sérieux le terme "d’émergence", on peut dire que ce changement d’espèce produit, à partir d’un virus qui n’avait pas une grande nocivité, des propriétés et des caractéristiques nouvelles : les conditions sociales différenciées, les comorbidités qui sont celles de nos sociétés, constituent donc des facteurs de risque sur la sévérité de l’infection au Covid-19. Autrement dit, alors même que l’ensemble du discours politique qui se tient sur la pandémie consiste à en faire un problème médical ou biologique, cette épidémie ne peut se concevoir sans prendre en compte l’impact de nos éco-systèmes sociaux sur les infections réelles. Lors de la première vague, non seulement en raison d’un grand nombre de travailleurs‧ses essentiels, mais également à cause des conditions sociales, de logement, d’accès aux soins et des comorbidités, la surmortalité a explosé en Seine-Saint-Denis. Aux Etats-Unis, de la même manière, ce sont les populations africaines-américaines qui ont été les plus touchées, à la fois parce qu’elles ont été parmi les travailleurs‧ses en première ligne durant la crise mais aussi parce qu’elles subissent, par l’effet de la précarité et d’un moindre accès aux soins, de nombreuses comorbidités.

Ce n’est donc pas l’espèce humaine, en tant qu’espèce, qui fait face à une pandémie, mais bien la société capitaliste mondialisée, avec ses priorités données au profit, ses inégalités de classe et ses hiérarchies : la nuance est de taille. Le Covid-19 fait réagir ces structures sociales sous-jacentes et il fait apparaitre leur caractère mortifère, tout comme il rend sensible la nécessité de transformer cette société pour rendre l’accès aux soins, à la culture et à la satisfaction des besoins, équitable pour tous et toutes.

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