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Les enjeux économiques et géopolitiques de la pénurie de semi-conducteurs

Depuis le début de la pandémie un phénomène est venu aggraver, et continue encore aujourd'hui, les éléments de crise économique : la pénurie de semi-conducteurs. Les conséquences de cette pénurie touchent au-delà de l'économie en aggravant de manière rampante les tensions géopolitiques ainsi qu'en exerçant un poids sur les travailleurs des secteurs touchés par la pénurie. Nous cherchons à montrer dans cet article que les semi-conducteurs sont aujourd'hui un enjeu important de la stabilité capitaliste au niveau mondial.

mercredi 2 juin

Il y a un peu plus d’un an, la paralysie généralisée de l’économie mondiale par les diverses mesures de contention de la pandémie mise en place, a déclenché une profonde crise économique et une baisse importante de l’activité productive. Dans le même temps, les secteurs de la technologie (informatique, téléphonie, jeux vidéo...) ont vu la demande fortement augmenter alors que le secteur automobile par exemple a vu sa production se réduire drastiquement. Dans ce contexte, un élément essentiel à la production de ces deux secteurs pris à titre d’exemple a commencé à manquer, notamment avec les débuts de reprise de l’activité : les semi-conducteurs.

Ces semi-conducteurs, élément essentiel des puces électroniques qui sont d’une taille de 7 à 3 millimètres pour les plus récentes, sont désormais un composant essentiel de très nombreuses marchandises puisque nous en retrouvons dans la quasi totalité de production à forte composante technologique : informatique, jeux vidéo, automobile, électroménager, aviation, équipement et machine de production... Ainsi même si le secteur des semi-conducteurs en soit ne pèse ’’que’’ 483.7 milliards de dollars à échelle internationale, son rôle dans la production de très nombreux secteurs technologiques lui donne une importance stratégique dans l’économie mondiale et l’impact de la pénurie concerne donc de nombreux milliards supplémentaires.

De fait, la pénurie en cours et qui risque de s’étendre jusqu’en 2022 voire 2023 selon les estimations fait peser une limite importante aux processus de reprise économique fragile actuellement observés dans le monde. Revenons plus précisément sur les causes de cette pénurie, puis ses conséquences économiques et géopolitiques et enfin sur les possibilités de penser une alternative révolutionnaire à l’anarchie et la décadence de l’économie capitaliste dont les semi-conducteurs sont aujourd’hui symptomatiques.

Les origines de la pénurie : entre crise sanitaire, phénomène écologique et guerre commerciale

Pour revenir sur les sources de la pénurie de semi-conducteurs, il s’agit d’abord de voir rapidement la répartition de la production à l’échelle internationale. Les principales unités de production de ces puces se trouvent en Asie contrairement aux années 90 où l’américain Intel était le principal producteur mondial. Ainsi en 2018, le principal fournisseur de semi-conducteur est le groupe TSMC de Taïwan (21.8%), suivi de près par LG et Samsung en Corée du sud (21.3%). Le Japon en représentait 16.8% et les États-Unis constituaient 12.8% de la production mondiale talonnés de près par la Chine et ses 12,5%. L’Europe, grande perdante ne produisait que 6% du total. Il est évident que la qualité des productions diffère selon les pays, la Chine et la Corée du Sud produisant principalement des puces de génération passée contre Taïwan, le Japon ou les États-Unis dont les produits sont de haute valeur ajoutée car de dernière génération.

Partant de là, il s’agit de voir que pendant la crise sanitaire et les confinements généralisés, le ralentissement des échanges à niveau mondial a réduit l’acheminement de semi-conducteur vers les USA et l’Europe alors qu’au même moment s’intensifiait la demande pour les produits à haute-technologie, dû notamment au télétravail (Par exemple, l’achat d’ordinateurs a augmenté de près de 52% en 2020 par rapport à 2019). S’ajoute à ces problématiques logistiques le blocage temporaire du canal de Suez par l’Ever Given échoué, qui est symptomatique de la rigidification relative des moyens de transports des marchandises et qui a un impact significatif sur les entreprises produisant en flux tendu, c’est à dire sans stock. En effet, les délais de livraison de puces électroniques sont passés de 75 à 95 jours en moyenne.

Cette première explication est en effet bien réelle mais se doit d’être relativisée, bien qu’elle soit présentée comme la principale cause de la pénurie par les médias et analystes bourgeois, il s’agit de voir qu’elle ne suffit pas à elle seule pour comprendre le phénomène de pénurie en cours.

En effet d’autres éléments à la fois structurels et conjoncturels sont à prendre en compte. C’est le cas par exemple des problématiques écologiques qui viennent perturber une partie de l’offre de puces électroniques. A Taïwan, l’année 2020 n’a connu aucun typhon, une première de puis 56 ans. Cette modification météorologique n’est pas anodine ni sans conséquence puisque la production de semi-conducteur nécessite d’énorme quantité d’eau (60 piscines olympiques par jour) et les typhons sont la source principale d’eau pour l’île. Conséquence du dérèglement climatique, l’absence de fortes précipitations impacte donc directement les producteurs de puces de l’île, même si ceux-ci ont réussi à tenir relativement la route en utilisant de l’eau amenée par des camions citernes. L’État envisage de construire des réservoirs sur l’île pour faire face à la baisse des précipitations, forme d’adaptation capitalistique à la crise écologique.

Fait important supplémentaire dans les causes de la pénurie, la reprise économique à échelle mondiale suite aux déconfinements et surtout aux multiples plans de relance. Les principaux pays occidentaux ont mis sur la table des milliards de dollars afin de soutenir, du moins maintenir en vie, l’activité économique et les profits des grands groupes tout en contenant la mort de multiples entreprises zombies. Le plan de relance de 100 milliards en France, de 750 milliards à venir de l’Union Européenne, les plans similaires dans de nombreux pays européens et surtout les colossales dépenses du gouvernement américain ont relancé énergiquement certaines activités productives qui avaient été mise en pause par les mesures de contention sanitaire. C’est principalement les divers plans américains, d’abord de 1000 milliards sous Trump puis de 1900 milliards de dollars de Biden auxquels s’ajoutent les 3000 milliards échelonnés sur plusieurs années du plan de remise à niveau des infrastructures, qui ont provoqué un choc de la demande à destination de la production. Ainsi, la demande de semi-conducteurs a largement augmenté du fait de la reprise attendue, sans pour autant négliger la part de liquidité directement utilisée sur les marchés financiers, et les producteurs peinent à suivre.

Enfin, dernier élément d’explication et qui est l’un des plus importants est celui de la guerre commerciale sino-américaine. Les puces électroniques sont un enjeu économique mais aussi géopolitique important dans ce conflit entre les deux puissances. La présidence Trump avait ouvert les hostilités au travers de multiples restrictions et droits de douane sur les produits chinois, mais c’est ici surtout l’assaut contre le géant de l’équipement téléphonique Huawei qui a eu des conséquences sur l’actuelle pénurie de semi-conducteurs. En effet, alors que plusieurs entreprises avaient été autorisées à vendre des processeurs et autres puces à Huawei (alors qu’elles en avaient déjà été interdites par l’administration quelques mois plus tôt), Trump a émis une interdiction formelle des ventes à Huawei 2 jours seulement avant l’investiture de Joe Biden. Ce dernier n’a pas remis en cause les mesures prises par son prédécesseur à l’encontre de la Chine. Dans ce cadre, la Chine a vu une augmentation considérable de ses importations de semi-conducteur pour faire face à l’embargo imposé par la puissance nord américaine. Ainsi en 2020, la Chine a augmenté ses importations de puces électroniques de 14.6% puis de plus de 33% au premier trimestre 2021 selon l’office des douanes.

La hausse des importations chinoises a produit un certain effet snowball (boule de neige) puisque, par crainte d’une pénurie grandissante et d’une augmentation des prix des semi-conducteurs, une grande partie des consommateurs productifs de semi-conducteurs ont constitué d’importants stocks. Une mesure de prévention face à une possible pénurie, qui en dernière instance a un effet d’accélérateur de la rupture des chaînes de production et de fourniture de ces mêmes semi-conducteurs.

Des conséquences importantes sur l’économie mondiale, reflétées dans les tensions géopolitiques

Les conséquences de cette pénurie, qui n’est pas prête d’en finir, sont importantes sur de nombreux secteurs comme mentionné plus haut. En effet, la téléphonie (30% de la consommation totale de semi-conducteurs), l’informatique et le secteur du jeu vidéo sont très impactés comme en témoigne les difficultés de production de la PS5 de Sony ou encore l’annulation de la réputée gamme Galaxy de Samsung. C’est aussi l’ensemble de la production de matériel électroménager qui est impactée, et plus généralement tout matériel nécessitant des puces électroniques afin de fonctionner. Ce qui constitue une part non négligeable de l’ensemble de l’appareil productif mondial où les usines ont des machines fortement technologiques, ce qui peut en définitive avoir un impact lourd sur les pays à haute productivité technologique.

A titre d’exemple, certainement le plus parlant, on peut citer le secteur de l’automobile qui est l’un des plus touchés, si ce n’est le plus touché par la pénurie. La production de Peugeot 308 à Sochaux a par exemple due être stoppée par manque de composants, ou même l’américain Ford prévoit une baisse de 50% de sa production totale de voiture pour le deuxième trimestre 2021 après une baisse de 17% au premier trimestre.

Par ailleurs, on peut émettre un certain doute sur la viabilité des cotations boursières adossés aux secteurs de la technologie, ces mêmes secteurs qui portent à la hausse les différentes places boursières mondiales, pourraient être impactés fortement par la pénurie et la baisse de la production (l’exemple d’Apple, devant retarder la sortie de son Iphone 12 est à ce titre symptomatique). Même si les producteurs de semi-conducteur et de puces électroniques connaissent une certaine hausse de leur cotation boursière, il n’est pas à exclure que les bulles spéculatives constituées autour des secteurs de haute technologie ne soient impactées à l’avenir, avec de potentiels risques d’éclatement financier systémique important.

Mais c’est aussi au niveau des relations géopolitiques entre les différents Etats que les tensions peuvent être mises sous pression, avec comme axe de friction principal celui des États-Unis et de la Chine. Au vu de l’importance des semi-conducteurs dans la production de nombreux secteurs, et notamment les plus concurrentiels de la Chine telle que la téléphonie, la course à l’accaparement des stocks de puces peuvent s’intensifier. Les frictions géopolitiques sont d’autant plus importants que le principal producteur mondial, Taïwan, constitue un enjeu stratégique dans la confrontation des deux géants ce qui peut accroître la pression de Pékin sur l’île et par conséquent renforcer le contrôle et la pression mise par les États-Unis pour protéger leur principal allié asiatique.

Par ailleurs, les logiques de relocalisation des productions vont bon train et l’on voit déjà des sommes importantes réservées à ce secteur se dessiner. Le cas le plus emblématique est celui des États-Unis qui, comme l’a annoncé Biden, vont consacrer plus de 50 milliards du plan de relance dans des investissements de production de semi-conducteurs, notamment en partenariat avec le taïwanais TSMC. L’Union Européenne a aussi en vue de reconsolider la production communautaire de semi-conducteur, avec l’idée d’un partenariat avec l’américain Intel pour des usines en Europe qui coûteraient près de 20 milliards de dollars. Sachant que l’UE serait prête à beaucoup de concessions au vu de l’intérêt stratégique de la production de semi-conducteurs, le constructeur américain demande d’être subventionné à hauteur de 8 milliards de dollars en échange de l’installation de ses unités de production.

La Chine aussi y voit une aubaine pour réduire sa dépense technologique vis à vis des pays producteurs qui lui sont de plus en plus hostiles. De même, il s’agit pour la Chine de contourner les restrictions commerciales mises en place par les États-Unis et augmenter leur capacité de production à haute valeur ajoutée. Cette volonté est clairement affiché par Wang Xinchao, PDG de Jiangsu Xinchao Technology Group lorsqu’il déclare : « Jusqu’ici, il était très difficile de développer l’industrie des semi-conducteurs en Chine : les entreprises préféraient importer des technologies de l’étranger. Mais, grâce à Trump, il y a désormais un consensus entre l’industrie et le gouvernement, et c’est là qu’il faut investir parce que développer notre production de puces est crucial pour notre indépendance. On importe 350 milliards de dollars de puces par an ! Si on pouvait les remplacer par de la technologie chinoise, ce serait un marché énorme ! »

Dans ce cadre général, la pénurie de semi-conducteurs peut vite devenir une enjeu central de la guerre commerciale rampante et grimpante entre les États-Unis et la Chine, tant du point de vue économique que géopolitique. Dans ce contexte, ceux qui y ont le plus à perdre sont les travailleurs de tous les pays, mais ce sont aussi eux qui ont la possibilité de prendre en main la situation.

Impact et perspectives pour la classe ouvrière

Le premier impact sur la classe ouvrière de cette pénurie est celui de la baisse d’activité des usines, notamment automobile, par le retard des livraisons. Déjà plusieurs usines de Ford, de Stellantis, de Renault ont du réduire la production voire fermer temporairement certains sites. Ce ralentissement peut avoir un effet en chaîne sur les fournisseurs de ces différents géants de l’automobile, à leur tour obligés de ralentir les rythmes de la production. Cet effet en dégringolade, conséquence de l’internationalisation des chaînes de production de valeur et donc d’une dépendance des entreprises entre elles au niveau international, tisse un lien objectif entre les travailleurs du monde entier.

Par exemple, l’entreprise Magna produisant des boites de vitesse automatiques à Blanquefort se voit directement impactée par la fermeture temporaire, pour cause de pénurie, de leur usine cliente qu’est Saarlouis, aussi de l’usine de Craiova ou encore celle de Cologne. Très concrètement cela entraîne une chute des volumes de vente de 40000 unités et dont les travailleurs seront les premiers touchés, ce sont d’ores et déjà 5 semaines de chômage partiel, avec baisses de salaires qui leur sont imposées par l’équipementier. Un chômage partiel qui est par ailleurs financé en grande partie par les aides que l’État a mis en place pour la période de crise sanitaire, ici le fond de solidarité.

Ensuite les investissements massifs pour la relocalisation de la production, voire l’installation de nouveaux sites, vont fortement peser sur les dettes publiques comme on le voit avec la subvention de 8 milliards européen pour Intel. Ces subventions devront être financées, sans aucun doute par de nouvelles cures d’austérité payées par les diverses classes populaires.

Plus en général, les travailleurs n’ont aucun intérêt à prendre position pour l’un ou l’autre dans la bataille économique et géopolitique qui grandit entre les grandes puissances. En effet la production capitaliste de part son anarchie totale et son unique objectif qu’est le profit n’a rien a offrir à la classe ouvrière autre que chômage, misère, pénurie et crise climatique. A échelle internationale se fait donc la production, c’est à la même échelle que doivent répondre les travailleurs.

La surproduction de marchandises technologiques afin de vendre toujours plus, l’obsolescence programmée et la sortie annuelle de nouveaux produits (par exemple Iphone) n’a aucun lien avec les besoins réels de la population mondiale. A grand coup de marketing, les capitalistes cherchent à écouler leur stock en créant du besoin sur du superflu, en fétichisant la marchandise comme si elle était indispensable. Un exemple flagrant de l’absurdité du système capitaliste, au delà de la pénurie actuelle, est la gestion de la crise sanitaire avec du matériel qui peine à être produit et des vaccins dont la course à l’accaparement est le plus criminel visage du capitalisme.

Au total opposé de la production capitaliste, les travailleurs pourraient imposer une rationalisation et une planification de l’économie dans le but de satisfaire les besoins de chacun tout en protégeant les ressources naturelles. En effet par la mise en place de comité de Producteur-Consommateur permettant d’estimer les besoins, la production serait adaptée au besoin réel et non à la recherche éternelle de profit. Les produits seraient de meilleure qualité pour pouvoir durer, l’ensemble du matériel usagé pourrait être recyclé afin de réduire les besoins d’extraction minière et forestière. Ces objectifs sociaux et environnementaux ne pourront jamais être atteints dans le cadre du système actuel, sous domination du capital.

Pour imposer une économie planifiée et en accord avec les besoins et la nature, une économie sociale, il est nécessaire que les travailleurs récupèrent et contrôle les moyens de production les plus stratégique. L’expropriation des grands groupes capitalistes, sur l’ensemble du globe, est une condition sine qua none à l’établissement de rapports sociaux, productifs et à la nature sereins et viables pour les générations actuelles et futures.




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