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Cinéma

Moi, capitaine : un plaidoyer pour l’abolition des frontières

Avec Moi, capitaine, Matteo Garrone livre une épopée migratoire. Inspiré de faits réels, le long-métrage parvient à raconter à travers le parcours de deux jeunes sénégalais, les rouages d’un système qui déshumanise, exploite, tue et mutile les migrants.

Maëva Amir


et Houda Daoudi

8 janvier

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Moi, capitaine : un plaidoyer pour l'abolition des frontières

Sorti en salle le 3 janvier dernier, Moi Capitaine est le dernier long-métrage du réalisateur italien Matteo Garrone. Inspiré de trois histoires vraies dont celle de Mamadou Kouassi, le film retrace le long et douloureux périple de deux jeunes sénégalais vers l’Europe. De Dakar à Tripoli, en passant par le désert du Sahara le film retrace les horreurs du parcours migratoire de deux jeunes africains en quête d’une vie meilleure.

Le film suit Seydou (Seydou Sarr) et Moussa (Moustapha Fall), deux jeunes sénégalais de Dakar qui rêvent de devenir musiciens. Ils décident alors de partir vers l’Europe et vont initier un long voyage pour atteindre l’Italie. L’histoire échappe au récit misérabiliste en prenant le parti de raconter une migration qui n’est pas dictée seulement par les ravages de la guerre ou la nécessité de fuir la pauvreté mais par les rêves de jeunes en quête d’une vie meilleure.

La représentation de leur périple prend la forme d’une véritable odyssée des temps modernes, où les héros sont ces jeunes migrants qui, en bravant les épreuves, cherchent à écrire leur propre destinée. Matteo Garrone offre aux yeux du spectateur une histoire qui est celle de millions de migrants sous la forme d’un récit d’aventure haletant sans tomber dans la romantisation ou le voyeurisme d’une réalité souvent dure et tragique.

Le film réussit le pari de raconter le parcours migratoire du point de vue des migrants eux-mêmes, en montrant toute sa complexité, entre inquiétude pour leurs proches, espoir d’une vie meilleure et brutalité des politiques migratoires. Il redonne toute la place au récit de ces trajectoires de vie si peu racontées à la première personne et les replace au centre de la lutte pour leur propre existence. La majorité des dialogues du film sont d’ailleurs en wolof, langue maternelle des deux jeunes, le français et l’anglais n’étant utilisé que pour communiquer avec les passeurs ou avec les autres migrants qui ne parlent pas wolof.

Ce qui frappe en premier lieu c’est le contraste entre les rêves et les espoirs de ces deux jeunes sénégalais, que tous les adultes de leur entourage cherchent à dissuader de partir face à l’horreur de ce qui les attend. Le film commence à Dakar, où Seydou et Moussa économisent en cachette pour partir. A mesure qu’ils s’éloignent de Dakar et s’enfoncent dans le Sahara pour tenter de rejoindre la Libye puis l’Italie, ce sont aussi leurs rêves d’un voyage paisible vers l’Europe qui s’évanouissent.

Face à eux des passeurs sans pitié profitent des politiques migratoires meurtrières et du durcissement des frontières engagés par leurs États et par l’Europe pour exploiter les migrants. Commence alors pour les deux jeunes protagonistes la traversée du désert au rythme des corps ensevelis, l’enfer des camps libyens et la mise en esclavage savamment orchestrée par une économie parallèle qui exploite, emprisonne, torture et mutile ces corps noirs. Cette réalité est très largement documentée dans le film et est selon le réalisateur « très inférieure à ce qu’ils ont réellement vécu ».

En parallèle, tout au long du film, la relation entre Seydou, sa mère et son cousin Moussa illustre avec sensibilité la culpabilité qui ronge ces deux jeunes garçons qui souffrent de l’inquiétude qu’ils causent à leurs proches en quittant leur pays. En même temps, ces derniers trouvent la force et le courage de poursuivre le voyage en puisant dans ces mêmes relations et celles qu’ils noueront avec les autres migrants rencontrés sur leur chemin. Leur épopée est ponctuée de moments de solidarité forts, recréée dans des scènes réelles et parfois oniriques qui viennent adoucir l’horreur de la réalité. Toutefois, on peut regretter que la majorité des rôles féminins soient secondaires et subordonnés à l’aide que leur apporte Seydou ou à leur lien familial avec ce dernier, comme c’est le cas du personnage de la mère. Ce parti pris contraste avec la réalité des migrations qui concernent pour 48% des femmes en 2020.

Finalement, le film explore la barbarie d’un système qui, des portes de l’Europe à l’Afrique, détruit et exploite des centaines de vie avant même qu’elles puissent fouler le sol européen. A de nombreuses reprises, il illustre à quel point la vie de ces migrants africains ne compte pas : considérés au mieux comme de la main d’œuvre gratuite en Lybie, au pire torturés jusqu’à la mort ou ignorés par les secours au milieu de la Méditerranée dans la dernière partie du voyage vers la Sicile. Si l’on peut regretter que le film s’arrête aux portes de la Sicile, tout laisse présager que leur arrivée en Europe n’est que le commencement d’un combat pour leur survie et leur dignité. C’est d’ailleurs ce que Mamadou Kouassi, l’un des inspirateurs du film, a vécu en arrivant à Rome en passant des années à dormir dehors.

En ce début d’année marqué par le passage de la loi immigration par le gouvernement d’Emmanuel Macron en France et plus généralement dans le contexte d’une Europe forteresse qui durcit toujours plus ses frontières et sa politique migratoire, ce film revêt une importance particulière en ce qu’il rend visible la réalité des parcours migratoires, bien loin des fabulations et des discours mensongers de l’extrême droite. Il rappelle que personne ne quitte sa famille ou son pays le cœur léger et que personne ne devrait être « illégal ». A travers le parcours de ces deux jeunes, se révèle aux yeux du spectateur le caractère meurtrier des politiques européennes en matière d’immigration et de leur sous-traitance dans des pays comme la Libye. Dans un tel contexte, ce film réussi de Matteo Garrone devient plus qu’un témoignage mais un véritable plaidoyer pour la solidarité avec les migrants et pour l’abolition des frontières.


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