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"Nous avons besoin de rap politique qui va à l’encontre du système"

Sorah et Intare ont enregistré une chanson pour Black Lives Matter qui combine la lutte contre le racisme et les violences policières, avec la lutte contre le capitalisme. Nous avons parlé avec Sorah de la chanson et de son point de vue sur les manifestations Black Lives Matter.

jeudi 25 juin

RP : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire cette chanson ?

Sorah : Intare et moi avons voulu écrire cette chanson parce que nous avons été très inspirés par le mouvement contre les violences policières après le meurtre de George Floyd et l’écho qu’il a trouvé dans le monde entier. Ces manifestations sont également en réponse au chômage et pauvreté de masse qu’ont engendré les manœuvres criminelles du gouvernement face au Covid-19. Des millions de personnes dans le monde entier sont descendues dans la rue pour protester contre le racisme et son système, ce qui a déclenché un énorme débat sur le rôle de la police en tant qu’institution et le racisme qui y règne. Et pas seulement cela, mais aussi un débat sur la manière de lutter efficacement contre le racisme et les violences policières.

Je pense que nous avons besoin d’une perspective anticapitaliste, et c’est pourquoi nous avons écrit une chanson anticapitaliste qui dénonce la violence et le racisme d’État et qui dit clairement que le capitalisme ne peut pas fonctionner sans racisme.

Cela n’est pas du tout représenté dans la musique mainstream. Par exemple, j’ai vu une vidéo de Lil Baby ("The Bigger Picture") qui a été très appréciée par le grand public. Mais dans la vidéo, vous pouvez voir une femme policière noire en train d’étreindre un petit enfant, et d’autres images du genre essayant de donner une image pas trop méchante de la police. Cela m’a beaucoup dérangé que même les vidéos qui sont censées soutenir le mouvement dessinent une telle image de la police.

C’est pourquoi nous avons besoin de rap politique, de rap conscient, dans le cadre d’une contre-hégémonie qui se retourne contre le système. Pour moi, il ne s’agit pas de savoir si les policiers sont gentils ou non, mais de la police en tant qu’institution, qui est raciste et sexiste et qui est le bras armé de l’État, qui est censé protéger la propriété privée capitaliste et les intérêts des capitalistes.

Je ne veux pas faire le lien uniquement avec les États-Unis. La violence policière est un problème international parce que le capitalisme est international. En Allemagne, au moins 159 personnes sont mortes des suites de violences policières depuis 1990. S’il devait y avoir des révoltes spontanées en Allemagne, ils ne nous traiteront pas plus gentiment ici que dans d’autres pays. Et en France on l’a vu dans le mouvement des Gilets Jaunes, lors du Covid-19 avec les violences policières dans les quartiers, et dans les manifs des soignant.e.s.

RP : Dans le refrain de votre chanson, vous dites : "On a le poing levé, qu’on soit noirs, blancs ou arabes."

Sorah : Je ne suis pas noire moi-même, mais beaucoup m’identifieraient comme immigrante. Je suis une femme musulmane. Ces manifestations font descendre des gens de toutes les couleurs dans les rues. On a vu notamment des images des États-Unis avec des femmes blanches protégeant les manifestants. Cela a déclenché un grand débat sur la question de savoir qui doit lutter contre le racisme. Pour moi, toute la classe ouvrière, quelle que soit la couleur de la peau ou la religion, doit lutter contre le racisme et contre l’État. Parce que la question de l’oppression raciste ne peut être séparée de la lutte contre le capitalisme.

Vous pouvez le constater par le fait qu’il existe une élite noire, une élite non blanche, qui ne sert pas du tout les intérêts de la grande majorité de la population noire. Certains d’entre eux font partie du parti démocrate aux États-Unis, comme Barack Obama, certains font même partie du parti républicain. Ils ont contribué au racisme d’État par des déportations, des guerres impérialistes, des lois racistes et le soutien à la police.

Donc si nous voulons lutter contre le racisme, nous devons combattre le capitalisme dans son ensemble, et donc la classe ouvrière dans son ensemble doit entrer dans cette lutte de manière organisée.

RP : Pour approfondir : Dans votre chanson, vous faites également une comparaison entre la souffrance dans les rues et la souffrance dans les usines. Pourquoi ?

Sorah : Je dis "usines" dans la chanson, mais je veux dire tous les lieux de travail. Je parle donc dans la chanson de la souffrance dans les usines et des contrôles au faciès contre les jeunes non blancs de quartier qui veulent juste vivre. Je dis cela parce que la violence raciste n’est pas seulement perpétrée par la police, mais aussi par l’exploitation. C’est le cas dans le secteur public, où de nombreuses femmes migrantes sont en première ligne dans la lutte contre la pandémie, qui sont également touchées par le racisme et le sexisme, et qui subissent des violences très semblables à celles des manifestant.e.s dans les rues. Tout cela est de la violence d’État et capitaliste.

Dans le mouvement des Gilets jaunes, par exemple, ce sont surtout des blancs qui ont subi des violences policières, ont dû inhaler des gaz lacrymogènes, prendre des grenades etc... C’étaient des travailleurs qui ont subi la violence de l’État et ont été opprimés par la police. La police joue également le même rôle lorsqu’elle brise les grèves, le même rôle qu’elle avait dès le début de son invention : Par exemple, aux États-Unis, ils ont été créés comme patrouilleurs d’esclaves à la recherche d’esclaves en fuite, et a également joué le rôle de casseurs de grèves des travailleurs depuis sa création. Aujourd’hui, la police joue le même rôle. Et c’est pourquoi la lutte doit être unie, contre la police et contre l’État qu’elle représente.

Qu’il s’agisse de grèves dans les entreprises de sous-traitance ou dans les services publics, où des femmes ou des hommes de la classe ouvrière, migrants ou non, se battent pour leurs droits, ou de protestations de Noirs ou de trans pour leurs droits, ces luttes sont pour moi toutes liées car elles font toutes partie du même système d’exploitation capitaliste.

RP : Que pensez-vous des perspectives du mouvement Black Lives Matter ?

Sorah : Je dis dans la chanson que les révoltes spontanées ne suffisent pas et que nous devons nous organiser en millions. Je fais référence à diverses révoltes spontanées qui ont eu lieu l’année dernière dans le monde entier, comme au Chili, en Équateur, en France avec les gilets jaunes, etc. Mais les gouvernements, qu’il s’agisse de Piñera ou de Macron, sont toujours au pouvoir aujourd’hui.

Cela m’ouvre la question de la stratégie politique contre l’État capitaliste, qui est très bien organisé, qui a des unités armées - la police - et où leurs bureaucraties dans les syndicats, les partis et les mouvements sociaux contrôlent la classe ouvrière. Et les capitalistes sont également organisés au niveau international. La classe ouvrière doit donc aussi s’organiser au niveau international et poser une stratégie pour la victoire et pas seulement pour la résistance éternelle.

En France, j’ai vu dans le mouvement Yellow West qu’il n’y avait pas ou très peu d’organisation de la classe ouvrière et que tout cela était très spontané, sans coordination. Il y a tellement de gens dans les rues en ce moment malgré la pandémie, et malheureusement, il arrive souvent qu’ils rentrent chez eux après les manifs. Alors, comment peut-on transformer cette force en une véritable organisation ? Comment pouvons-nous transformer cette colère en quelque chose qui puisse réellement attaquer et vaincre l’ennemi de manière efficace ?

Pour moi, les manifestations ne suffisent donc pas. Nous devons également nous organiser dans les lieux ou on se trouve au quotidien : Les étudiants doivent s’organiser dans les universités et construire un mouvement étudiant antiraciste et anticapitaliste. Les travailleurs doivent s’organiser dans les usines, dans les hôpitaux et les entreprises, etc, et lutter contre le racisme là aussi. A mon avis de la où on est on doit tous mettre au défi les directions des syndicats à prendre en compte les revendications des gens dans la rue et à virer la police de nos organisations. Il est criminel de la part des organisations qui sont censées représenter la classe ouvrière de ne pas donner suite à ces revendications.

Et je pense que la classe ouvrière organisée doit intervenir dans ce mouvement avec ses propres méthodes. Les premiers exemples de cette situation se sont déjà produits aux États-Unis, où, à l’occasion de l’anniversaire de la fin de l’esclavage, les dockers se sont mis en grève dans des dizaines de ports de la côte ouest, en solidarité avec le mouvement BLM. Les travailleurs de la santé en première ligne sont également entrés dans la lutte, et les parties de la classe ouvrière qui ont l’expérience de l’organisation et de la grève peuvent apporter leurs expériences et leurs méthodes à ce mouvement spontané, le rendant ainsi plus puissant.

Malheureusement, dans le passé, des mouvements comme Black Lives Matter ont très vite été cooptés par les forces réformistes ou bourgeoises. Le Parti démocrate des États-Unis réclame maintenant aussi "Black Lives Matter", même l’Union européenne a lancé un appel "Black Lives Matter" il y a quelques jours, alors que des personnes noires et non blanches continuent de se noyer et d’être déportées en Méditerranée. Le Parti de gauche, ici en Allemagne, en fait également partie. Ils peuvent se dire antiracistes autant qu’ils le veulent, mais ils soutiennent la police et procèdent à des expulsions.

C’est pourquoi je pense que nous avons besoin d’une organisation complètement différente, indépendante de toutes les forces bourgeoises et réformistes. Pour moi, c’est un parti de la classe ouvrière avec un programme indépendant, socialiste et révolutionnaire.

RP : Voulez-vous dire un mot de fin ?

Sorah : Oui, je veux que cette chanson soit un puissant symbole de lutte, exprimant la colère que beaucoup d’entre nous ressentent contre ce système qui n’a rien à nous offrir, si ce n’est l’exploitation et l’oppression, causant des souffrances dans le monde entier. Mais comme je le dis dans le dernier verset :
’’The anger and the pain is only turning into power, all you fucking leaders can go and hide inside your towers, we’re organizing getting stronger by the hour !’’
(La colère et la douleur ne font que se transformer en pouvoir, vous tous, putains de leaders, pouvez aller vous cacher dans vos tours, on s’organise, devant de plus en plus forts heure après heure.’)

Pas de justice pas de paix ! Continuons la lutte, on n‘a plus de temps a perdre !




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