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Du Pain et des Roses

Til it happens to you

Nouveau clip de Lady Gaga : Viol, du fantasme à la réalité

Aglaé Martin Quatre personnes, assignées femmes. Un ami, un compagnon de soirée, une vengeance transphobe. Bien loin du fantasme, du psychopathe du parking ou de l’inconnu dans une ruelle sombre, le nouveau clip de la chanteuse américaine Lady Gaga donne un visage bien plus réel au viol. Co-écrite avec Diane Warren, compositrice américaine, cette chanson est la bande-originale du documentaire The Hunting grounds, sorti le 27 février dernier aux États-Unis et qui recueille des témoignages de victimes de viols, de survivantes.

mardi 22 septembre 2015

Un clip choc

« Ce qui suit contient un contenu graphique qui peut être émotionnellement troublant mais reflète la réalité de ce qui se passe quotidiennement dans les campus universitaires »
L’image est floue quand les violons commencent à grincer doucement. Des jambes, nues, marchent d’un pas traînant dans le couloir sombre de la résidence étudiante, jusqu’à la porte d’une des chambres. Lady Gaga entonne, You tell me it gets better, it gets better, in time ("tu me diras que ça ira, que ça ira mieux, avec le temps"). Un ami entre dans la chambre apportant le café à une jeune femme installée à son synthétiseur. Ailleurs, dans la salle de bain d’une résidence étudiante, on est saisi dans le regard perdu dans la glace d’un jeune transsexuel, qui lui renvoie l’image de sa poitrine bandée, aplatie. Puis ce sont deux étudiantes qui arrivent en soirée, souriantes et dansantes. Le garçon au café se penche derrière la première jeune femme, lui prenant ses notes en riant, la faisant se lever. La voix de Gaga devient plus grave. Les scènes s’entremêlent plus rapidement. Dans la salle de bain un jeune homme entre. Tandis que des yeux se posent sur les danseuses. La musicienne est plaquée contre le mur. De retour dans la salle de bain il tente de le repousser. D’autres mains lâchent deux cachets dans les verres.
La première, figée contre le mur, se laisse tomber, recroquevillée, sur le carrelage. Les deux autres arriveront à s’enfuir. Mais pour elles aussi il est trop tard. On perçoit de la force dans la voix de Gaga. Et son ombre dans le couloir.
Place aux sentiments d’humiliation, souvent de culpabilité aussi. Cette sensation d’être sale jusqu’au plus profond de soi-même. Ce grand vide qui nous envahit. Les touches du synthétiseur restent fades sous ses doigts. Les bouquins sont insipides. I am wortheless ("je ne vaut rien") peut-on lire tatoué sur un bras. Des regards perdus dans le vide. Des corps sans force. Les flash-backs reviennent comme des claques récurrentes. Tentative de départ pour mieux oublier. Mais les flash-backs reviennent encore. Lady Gaga crie presque. Puis sa voix s’éteint, et son ombre hante toujours le couloir.
A la fin, les ami-e-s se trouvent, se retrouvent : Listen, you will hear me ("écoute, tu m’entendras"). Des soutiens, des sourires timides. I am worthy, I love myself ("je vaut la peine, je m’aime"). La musique est à son apogée. Épaulé-e-s, les personnes sortiront une à une de leur chambre, relevant peu à peu la tête jusqu’à regarder droit dans la caméra. Quelques notes douces, pour finalement nous laisser face à l’image de Gaga, au fond du couloir, corps flou, mais bien debout.
« Une étudiante sur 5 sera agressée sexuellement cette année à moins que quelque chose ne change – Si vous avez besoin d’aide, appelez le 1-800-656-HOPE »

Une réalité cachée

En France, officiellement c’est une femme sur cinq qui sera victime d’agression(s) sexuelle(s) au cours de sa vie. Et ce chiffre est largement sous-estimé ne serait-ce que parce que la plupart n’iront pas porter plainte.
Comme commence à le montrer ce clip, le viol n’est pas cette rencontre due au hasard avec un inconnu dans un endroit isolé, ou à l’« erreur » d’être rentrée seule à une heure tardive. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 45% des viols sont commis de jour, 75% des viols sont commis par des personnes connues de la victime, 67% ont lieu au domicile de la victime ou de son agresseur. Mais ce que le clip ne montre pas, c’est que le viol est encore bien plus répandu. Parfois sans violence apparente. Une demande insistante, une ascendance hiérarchique, un « échange de bons procédés ». Le résultat est le même, il n’y a pas consentement.

Une société genrée, normée

90% des violeurs ne présentent aucune "pathologie mentale". Non, aucune. Car la cause profonde de ces chiffres se situe bien ailleurs. Elle commence dès le moment où le petit garçon comprend qu’un objet recelant des trésors féminins mystérieux lui est promis pour quand il deviendra homme. Elle commence dès le moment où nous apprenons qu’en tant que femme on aurait le devoir d’être belles, séduisantes et soumises. Elle commence dès le moment où deux genres bien distincts sont assignés à la naissance : homme/femme, virilité/objet de désir, bien distincts et « naturellement complémentaires ». Elle continue lorsque le viol est vendu comme une exception, œuvre d’un inconnu, d’un "dérangé mental", des pulsions incontrôlables des mâles. Lorsque le « non » des femmes n’est présenté dans les films que comme un acte de timidité et de pudeur rapidement transformé en « Oh oui ! » lui prouvant qu’elle a bien fait d’accepter. Lorsque les étudiants en médecine s’entraînent à chanter qu’elles « aiment ça » et « en redemandent encore ». Lorsque les murs des rues sont placardés de femmes semi-nues, bouches entrouvertes, « n’attendant que ça ». Culture du viol, comme certain-e-s disent.
 
Mais cette culture du viol ne s’arrête pas là. Elle continue dans les institutions de l’État. Cela commence par le fait que seulement 11% des victimes de viol portent plainte. Faute de courage des victimes ? Non, faute des institutions. Il est toujours difficile de parler à des policiers non formés qui remettent cause tout ce qui leur est dit (vous étiez habillée comment ? Vous aviez bu ?) et ensuite de subir un examen médical invasif. En 2009, selon des chiffres de l’INSEE, seulement 31% des plaintes pour viol ont abouti à une condamnation effective. C’est-à-dire que 3% des violeurs sont condamnés.

Les limites d’une telle campagne

Pour que, comme Gaga le demande, les choses changent, un travail d’information – bien que nécessaire – n’est pas suffisant, pour la simple raison que le viol fait intrinsèquement partie de cette société. Société qui impose des rôles à ceux qu’elle appelle des « hommes » et celles qu’elle appelle « femmes ». Société qui protège les violeurs, quand ce ne sont pas nos dirigeants comme DSK ou la police qui violent. On peut regretter aussi que Lady Gaga donne son nom à une campagne qui, bien qu’elle porte un combat juste, est financée ou associée à des grandes entreprises, des fédérations sportives, ou le gouvernement américain. C’est difficile de penser que le gouvernement américain, et ses forces de police – responsables de crimes de guerre dans le monde et de crimes racistes aux EEUU – puisse être progressiste d’une façon ou d’une autre en la matière. Ainsi, plus d’un an après le lancement de la campagne "It’s on us", aucun moyen de mesurer les résultats concrets n’a été mis en place. Enfin, le problème avec la campagne "It’s on us", c’est qu’elle ne remet pas en cause la société qui produit des violeurs. Le combat contre le viol est celui de la mise à bat d’un système de classe, sexiste, raciste, homophobe. Le combat contre le viol est celui de notre classe et de tou-te-s les opprimé-e-s, pour une sexualité libre et consentie.




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Lady Gaga   /    Du Pain et des Roses