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Société

Paris

Incendie meurtrier dans le 18ème

Huit morts, dont deux enfants, et plusieurs blessés, certains très grièvement. C’est le très lourd bilan de l'incendie qui a ravagé un immeuble de la rue Myrha au matin du 2 septembre. La piste criminelle est rapidement évoquée par le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, au vu de la séquence des évènements. Sur la base de témoignages et des images de vidéosurveillance, un homme « connu des services de police » est placé en garde à vue. Par-delà les origines des flammes, le tragique incendie est un révélateur des contradictions et des tensions qui traversent ce quartier, parmi l’un des plus populaires de la capitale.

mercredi 2 septembre 2015

Du point de vue du déroulement des faits, ce sont deux incendies qui se sont déclarés, mercredi, à l’aube, dans cet immeuble modeste de ce quartier très populaire de Paris, situé entre la Goutte d’Or, Barbès et Château Rouge. Un premier départ de feu, dans le hall de l’immeuble, a nécessité l’intervention rapide des pompiers, vite repartis aussitôt les flammes éteintes, sans explications données aux habitants du quartier pourtant réveillés par le bruit, et laissant la porte de l’immeuble ouverte, incriminant un défaut de fonctionnement du digicode. Le nouveau départ de feu, deux heures plus tard, bien plus conséquent cette fois, ne laissera aucune chance aux huit victimes, mortes par défenestration ou suffocation, malgré la seconde intervention des pompiers qui ont reçu le soutien de collègues d’autres casernes de la capitale.

Si tout le monde, au ministère comme au sein de la police judiciaire, est resté très prudent quant à l’origine criminelle aussi bien que l’implication du seul suspect potentiel, les discours sécuritaires côtoient déjà les témoignages de tristesse de la part des résidents.

Selon Anne Hidalgo, maire de Paris, l’immeuble « ne relève ni du logement social, ni du traitement pour insalubrité », et a même été rénové récemment… Des propos mis en doute par l’association Droit au Logement (DAL), qui rappelle que les incendies les plus meurtriers touchent majoritairement les habitants des quartiers populaires et les mal logés, dont font partie les sinistrés. L’incendie de la rue Myrha est le plus grave dans la capitale depuis 2005, année où plusieurs feux avaient fait une cinquantaine de morts. Les plus meurtriers avaient été celui de l’hôtel Paris-Opéra, dans le 9e arrondissement (24 morts) et celui d’un immeuble boulevard Vincent-Auriol, dans le 13e (17 morts), tous des victimes du mal-logement, de la précarité et des marchands de sommeil.

L’immeuble du 4 rue Myrha était, lui, « aux normes », en effet, mais est-ce suffisant ? Comme le souligne, dans l’après-midi, après les faits, Khadija, une voisine qui connaissait certaine des victimes, « dans le quartier, on voit des démolitions tous les mois. On dit que les immeubles sont insalubres. Mais est-ce que la Mairie fait quelque chose dans les autres ? ». Comme l’explique Bernard, un associatif du 18ème, dans ce quartier en pleine gentrification, au pied de la Butte Montmartre, la Mairie démolit à tour de bras, et les habitants, souvent des familles d’immigrés de fraiche date, sont condamnés à partir pour rejoindre d’autres quartiers des communes de la petite couronne. Plusieurs années s’écoulent entre ces expulsions de fait et les reconstructions, le plus souvent d’immeubles composés de pseudo-HLM destinés à un marché de classe moyenne. Entre-temps, ce sont les habitants les plus modestes dont se sont débarrassées les autorités. « Avec tout cet argent dépensé, on ne pourrait pas penser aussi à mettre aux normes certaines cages d’escalier, avec des portes coupe-feu, au moins ? », demande Khadija.

Côté sécurité, le ministre indiquait dans la soirée que le principal suspect serait un homme d’une trentaine d’années connu des services de police pour une vingtaine d’affaires et aux antécédents psychiatriques. « Dans un quartier comme Château Rouge, connu pour le trafic de stups, c’est facile de pointer du doigt tout un secteur de la population, pour mieux les opposer aux habitants du quartiers », souligne Véronique, qui intervient dans le cadre d’une structure d’aide aux usagers de drogue. « D’un côté, on réduit les subventions aux associations d’insertion et de prévention, on pourchasse les usagers, on refuse d’ouvrir des salles de shoot, les plus fragiles, qui auraient besoin de réels soins et d’un suivi psychologique, sont livrés à eux-mêmes, dans la rue, ce qui crée des tensions avec les habitants du quartier. Et après le ministère estime que l’incendie est d’origine criminel ? Les criminels sont aussi ailleurs », conclut Véronique.

C’est ce que pointe également Souleymane, un jeune qui habite le quartier depuis son enfance, avec sa famille. « Ici, il y a des flics partout. La Goutte d’Or-Château Rouge, c’est la première ZSP [Zone de Sécurité Prioritaire] de Paris, et on veut nous faire croire qu’un incendie de boite aux lettres n’est pas repérable ? Pourtant, il y a des cars de CRS partout, ici » : des forces de police très présentes entre l’Eglise Saint-Bernard et le boulevard Barbès dans la soirée, mercredi, alors que les voisins étaient tous fortement secoués. Un exemple supplémentaire du traitement que réservent le gouvernement, la capitale et la mairie PS du 18ème aux habitants du quartier et leur façon de concevoir la « sécurité ».




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