Société

Au pays des cow-boys

#23juin. Témoignage de deux manifestants interpellés pour avoir pris des photos

Publié le 4 juillet 2016

Lors de la pseudo-manifestation du 23 juin, une centaine de manifestants et de journalistes ont été interpellés en passant les multiples barrages filtrants des policiers, généralement au motif qu’ils avaient des foulards ou lunettes de piscine pour se protéger des déluges de lacrymogènes auxquels la répression policière nous a habitués. Après la manifestation, nous nous sommes donc rendus au commissariat dans lequel étaient retenus certains de ces camarades puis, au fil de la situation, nous nous sommes retrouvés dans la gare de Lyon pour soutenir des camarades nassés non loin. Une troupe hétéroclite de policiers de la BAC en civil, avec ou sans brassards, avec ou sans boucliers, arrivent, nous photographient, nous filment et nous insultent, tandis que certains parmi nous prennent également des images et vidéos de la troupe. Car c’est, sans aucun doute, l’institution de la police que l’on dénonce, mais aussi tous les comportements individuels qu’elle fabrique ou qu’elle attire dans ses rangs. L’ambiance n’est cependant pas particulièrement tendue : nous sommes habitués aux provocations des policiers, et nous n’imaginons pas qu’ils se lanceraient sans raisons dans une charge en plein dans une gare bondée, ce qui est mauvais pour l’opinion. D’ailleurs, tandis que certains nous provoquent, d’autres discutent tranquillement entre eux ; il n’ont manifestement pas d’ordres particuliers. Nous ne nous méfions pas.

Nous sommes deux, côte-à-côte, lorsque l’un de nous voit un baceux sans brassard pointer du doigt un individu qui venait d’arriver, appareil photo autour du cou. Comprenant ce qui va arriver, il saisit son bras par solidarité pour éviter son interpellation, tandis que les policiers s’élancent. Le deuxième, qui regardait ailleurs, voit soudainement le groupe en noir fondre sur son camarade et a le même réflexe de l’attraper pour essayer de l’extraire. Bien sûr la BAC n’accepte pas qu’on se défende et nous sommes trop isolés du reste du groupe. Nous sommes tous les trois plaqués au sol ou étranglés puis extraits sous bonne escorte, menottés et envoyés manu militari au commissariat de la gare.

Nous traversons donc la gare menottes aux poignets, entourés par les policiers en civil qui font signes de leurs boucliers et matraques aux usagers de dégager le chemin. Pendant ce temps, certains nous menacent, nous parlent de garde à vue, de comparution immédiate et de casier judiciaire, en énumérant les charges qu’ils porteront contre nous. Ils en ont trois sous le coude, une policière parvient fièrement à en trouver une quatrième. D’autres policiers à côté commentent entre eux ce qu’il vient de se passer : ils étaient en train de discuter, ils ont vu leurs collègues charger alors ils ont fait pareil. Un de leur collègue trouve particulièrement pertinent de nous comparer aux djihadistes.

Arrivés au commissariat, on contrôle nos identités et le contenu de nos sacs dans le désordre le plus complet, faisant parfois plusieurs fois la même chose sans se concerter. Ils continuent de nous mettre la pression un moment avant de nous proposer un "deal" : "vous supprimez les photos et vidéos, et vous pourrez partir". Nous sommes contraints de les laisser fouiller nos téléphones et effacer les photos pour éviter la garde à vue. Nous sommes ensuite relâchés avec comme explication : "Vous voyez, vous nous provoquez et maintenant vous êtes fichés.C’est de votre faute. Faut pas nous provoquer. Faut pas prendre de photos."

Voilà où la répression en est, voilà pourquoi pour nous le discours visant à dire que "les policiers sont des travailleurs comme les autres" ne tient pas. C’est une milice dont les membres se protègent en camouflant les agissements de leurs collègues. Ils sont violents, agissent en bande et ne demandent qu’à avoir les mains libres pour faire peser une pression sur les cibles qu’on leur désigne. Ils sont sortis des quartiers populaires dont l’opinion détournait le regard et n’hésitent pas maintenant à agir au grand jour, signe du virage autoritaire de l’État. Gardons cette habitude de filmer leurs exactions.

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