Société

Tribune libre

Attentat. La faute à l’école ?

Publié le 3 août 2016

Article originellement publié sur le blog Histoire, Ecole et Cie de B. Girard.

Quelle interprétation donner du terrorisme et, partant, comment en finir avec le terrorisme ? Pour Brighelli, la réponse est toute simple : le terrorisme, c’est la faute à l’école.

Quelle interprétation donner du terrorisme et, partant, comment en finir avec le terrorisme ? Pour certains, il suffirait de déployer des lance-roquettes dans les rues, d’ouvrir des camps de concentration, pour d’autres encore, d’armer les gardes-champêtres. Un peu dans la même veine, Brighelli, « enseignant et essayiste » (sic), après avoir longuement réfléchi à la question, avance son analyse : « Les terroristes islamistes qui ont frappé en France depuis deux ans sont les purs produits d’un système scolaire à la dérive. » Reconnaissons-lui une certaine constance, puisque, sur son même blog du Point, après l’attentat de novembre dernier, il tenait déjà, mots pour mots, le même discours : « Au total, les jeunes gens […] sont les produits du système scolaire dans ce qu’il a de plus typique : une maîtrise partielle de la langue, une tendance aux clichés, une culture nulle. »

L’analyse est sommaire, rapidement écrite sur un coin de table au Café du commerce : puisque les terroristes sont français, qu’ils sont allés à l’école en France, c’est donc à l’école, par l’école, qu’ils sont devenus terroristes. Inutile de chercher des explications, des éléments de compréhension du côté des failles des services de renseignement, de la diplomatie française, des interventions militaires inconsidérées, de la géopolitique de Proche Orient, de la ségrégation sociale – autant d’« excuses », comme le dit Valls, qui ne tiennent pas devant ces fortes évidences avancées par Brighelli : le terrorisme, c’est la faute, en vrac, à la loi Jospin (1989), qui a donné les pleins pouvoirs aux élèves, aux syndicats lycéens et étudiants, aux IUFM et aux lubies « pédagogistes », au protocole de Lisbonne, à la disparition du latin (et des redoublements), à l’oral, aux compétences, à « l’apprentissage de la culpabilité collective via un discours aberrant sur la décolonisation » (citation garantie d’origine) etc.

Lumineux, non ? Bien sûr, Brighelli n’explique pas comment, dans ce cas, sur les dizaines de millions d’élèves qui sont passés par l’école et les 13 millions qui s’y trouvent aujourd’hui, seule une poignée a pu sombrer dans le terrorisme ; il ne s’attarde pas non plus sur le fait que, d’après ce que l’on sait, les terroristes ont manifestement passé la plus grosse partie de leur jeunesse ailleurs que sur les bancs de l’école et qu’en conséquence l’influence qu’aura pu exercer Philippe Meirieu sur leur formation n’a sans doute été que très limitée… Avec un minimum de bonne foi, Brighelli aurait pu chercher à comprendre ce que fut "l’enfance misérable des frères Kouachi" et la scolarité chaotique qui accompagne le plus souvent les situations de détresse affective et sociale*. Non, avec Brighelli, on est un peu dans le registre de ce parlementaire (Dhuicq, UMP, 2012) qui voyait dans l’homosexualité l’une des sources du terrorisme : une paresse intellectuelle infinie mais surtout des convictions éducatives et politiques sommaires mais brutales. Ce n’est pas pour rien qu’il affirme « adhérer à 80% du programme du FN » ou encore que Riposte laïque peut prétendre qu’il « serait un formidable ministre de l’instruction publique dans un gouvernement patriote dirigé par Marine Le Pen ». Ces derniers temps, il n’en était d’ailleurs pas très loin, recasé comme délégué national à l’éducation dans le micro-parti de Dupont-Aignan. Mais il est vrai, également, qu’en matière éducative, les lignes se brouillent et les clivages ne sont guère évidents : après tout, même si le point de vue de Brighelli est consternant, il ne fait guère que développer, à sa façon, la mise en accusation de l’école entendue d’un peu partout dans l’après-Charlie, notamment à la suite de Valls (« à l’école, on a laissé passer trop de choses »…). Pour un politicien – c’est même devenu une habitude - il sera toujours plus facile d’accuser l’école et les élèves plutôt que de se remettre soi-même en cause.

Pour illustrer sa thèse, Brighelli cite les noms des frères Kouachi, de Coulibaly, de Kermiche, de Mohamed Merah. Des noms à consonance étrangère bien sûr. Il oublie, par pure inadvertance sans doute, des noms bien de chez nous : Salan, Jouhaud, Godard, d’autres encore, des terroristes bien de chez nous responsables de la mort de milliers d’innocents dans des attentats OAS des années 60 (ce qui n’empêchera pas qu’ils soient amnistiés quelques années plus tard ; un tueur français ne saurait être mis sur le même plan qu’un tueur arabe.) Restons un instant dans la logique brighellienne : compte tenu de la date de naissance de ces sinistres personnages, par quel système éducatif avaient-ils été formés ? Je n’ai encore jamais entendu dire que la pire vague de terrorisme qu’ait connue la France depuis 1945 ait été « le pur produit d’un système scolaire à la dérive », celui de Jules Ferry.

* Non, cette phrase ne doit pas être comprise comme une apologie du terrorisme…