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Monde

« Lutte contre le terrorisme »

Cameroun : Amnesty International dénonce des « centres de torture secrètes »

Un rapport de l’ONG Amnesty International publié le 20 juillet met en lumière les méthodes de l’armée camerounaise dans la lutte contre Boko Haram. Elle dénonce l’utilisation massive de la torture et dénonce des « crimes de guerres » et de « violations de droits humains ».

Crédit Photo : Amnesty International

Des centaines de personnes torturées dans des bases secrètes de l’armée

Ils sont des centaines, surtout des hommes entre 18 et 45 ans, à avoir subi la violence de l’armée et des services de renseignement camerounais, dans près d’une vingtaine de ce que l’ONG Amnesty International, qui avait déjà dénoncé le Cameroun pour les mêmes faits par le passé, appelle des centres de tortures. L’association en a recensé près d’une vingtaine, ainsi que deux centres désignés comme les principaux lieux où hommes, femmes et enfants ont pu être torturés pour obtenir des « aveux » dans la lutte contre le groupe Boko Haram.

Dans le nord du Cameroun, le groupe fondamentaliste est en effet particulièrement actif, et est responsable de la mort de près de 1500 personnes au cours des quatre dernières années. Cependant, face à la barbarie d’un groupe qui force des enfants à se faire sauter sur des marchés, le gouvernement camerounais n’est visiblement pas en reste : Amnesty démontre dans son rapport que « le recours à la torture par des agents de l’Etat dans le cadre de la lutte contre Boko Haram est aujourd’hui banalisé, et ce en toute impunité ».

Ilaria Allegrozzi, l’auteure de ce rapport appui son rapport sur les témoignages de près de 101 personnes qui ont subi ces violences et qui ont toutes vu des vingtaines d’autres victimes subir ces violences, qui vont parfois jusqu’à la mort : sur la centaine de témoins, « 2 déclarent avoir vu des individus mourir des suites des actes de torture qui leur avaient été infligés, » note le rapport.

Ces actes de torture ne concernent pas les combattants de Boko Haram, mais des civils arrêtés souvent assez arbitrairement par les services polices, sans mandat ni procédure judiciaire :

« ce ne sont pas des combattants arrêtés les armes à la main, mais ce sont pour l’essentiel des personnes qui ont eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, interpellées sans mandat officiel, ciblées parce qu’elles sont originaires du nord du Cameroun, musulmanes, d’ethnie Kanouri, réfugiées ou faisant des affaires au Nigeria. »

Le but de ces exactions ? « punir, terroriser, intimider », des populations qui ne sont pas de la même ethnie que le pouvoir en place, qui, ont souvent été « dénoncées par des voisins qui cherchaient à régler des contentieux personnels ».

Des méthodes dignes de Guantanamo

Les méthodes utilisées par les forces de répression camerounaises font froid dans le dos, comme l’explique l’auteure du rapport à Médiapart : « on a recensé 24 techniques de torture différentes, vraiment horribles, explique-t-elle. Même en étant habituée à ce type de récits, je les trouve effrayants. » Parmi celles-ci, une des plus utilisées semblerait être celle de la « chèvre » : la victime voit ses bras et ses jambes être attachées dans le dos, avant d’être rouée de coups. Des câbles électriques, des machettes, des bâtons sont utilisés par les tortionnaires, dont les actes ont mené à la mort de dizaines de détenus.

Le 28 décembre 2014, l’armée rafle des centaines de jeunes hommes dans les villages de Madame et de Double ; 130 sont toujours portés disparus : voilà une estimation du nombre de morts dans ces centres qui sembleraient être toujours en activité. Les témoignages des survivants qui ont bien voulu témoigner auprès d’Amnesty sont dignes des centres de torture de Guantanamo ou d’Abou Ghraib.

« A Salak, j’étais enchaîné en permanence, Je ne recevais qu’un repas par jour et j’ai été torturé à au moins trois reprises. Les deux premières fois, des hommes en civil m’ont brutalement frappé sur tout le corps à l’aide de câbles électriques, en me demandant en français d’avouer mon appartenance à Boko Haram. La troisième fois, ils ont essayé de me forcer à manger du porc. Comme je suis musulman, j’ai refusé. J’ai alors été torturé. A l’aide d’une chaîne et d’une planche de laquelle dépassait un clou, ils m’ont frappé à plusieurs reprises sur tout le corps, et en particulier sur les jambes et les chevilles. Les coups étaient si nombreux que je me suis évanoui. »

- Ancien détenu -

Le soutien tacite de la France et des Etats-Unis

Deux centres sortent du lot comme étant des lieux brassant beaucoup plus de prisonniers : le centre de la Direction générale de la recherche extérieure (DRGE) situé à Yaoundé, connu comme la DRGE « Lac », ainsi que le siège du Bataillon d’intervention rapide (BIR) à Salak, près de Maroua, dans le nord du pays. Ces deux entités, DRGE et BIR, sont directement sous la dépendance de la présidence camerounaise, ce qui laisse peu de doute sur la responsabilité directe de toute la hiérarchie militaire dans ces actes de tortures. De plus, les torturés du centre de Salak témoignent aussi de la présence de militaires français et américains sur la base, ce qu’Amnesty International a pu vérifier sur place. En effet, la France et les Etats-Unis sont engagés aux côtés de l’armée camerounaise dans la lutte contre Boko Haram, et le Cameroun est un allié de la France dans la région.

Evidemment, la connaissance de ces centres de tortures par la France et les Etats-Unis fait peu de doute, et la tolérance de ces pays à l’égard de ces centres de tortures n’est guère étonnante au regard du passé colonial des deux pays. De là, dire que l’armée française ait été directement impliquée dans ces crimes de guerre, il y a un pas ; mais la carte blanche donnée par la France en dit long sur la façon dont les forces armées françaises « défendent les intérêts du pays » dans la région, et notamment celle des grandes fortunes françaises, comme Bolloré, qui détient notamment Camrail, l’entreprise ferroviaire dont les négligences avaient causé la mort de 79 camerounais en novembre dernier.




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