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Monde

Rivalités inter-impérialistes entre Rome et Paris

Chantiers navals de Saint-Nazaire. Le dessous des cartes

Macron poursuit sur sa ligne jupitérienne en cette fin de mois de juillet et fait (ou feint de faire) la pluie et le beau temps sur tout ce qui pourrait, de près ou de loin, concerner les intérêts de la bourgeoisie française. Sur la question libyenne, ces derniers jours, ou encore sur le dossier des chantiers navals de Saint-Nazaire, cela passe par un raidissement important des rapports entre Paris et Rome qui atteste d’un retour certain à l’exacerbation des tensions inter-impérialistes entre partenaires-concurrents au sein de l’UE. C’est ce sur quoi revient Giacomo Turci, de la Fraction Internationaliste Révolutionnaire d’Italie.

© STX FRANCE - BERNARD BIGER

L’annonce de Bruno Lemaire, jeudi, d’une nationalisation temporaire des chantiers navals de Saint-Nazaire a pris de court Fincantieri. Société contrôlée par le ministère italien de l’Economie, le géant européen de la construction navale avait conclu en janvier dernier un accord censé entrer en vigueur fin juillet et prévoyant l’acquisition de 66,6% des chantiers de Saint-Nazaire. Le gouvernement français a donc choisi de revoir intégralement la copie en élevant sa participation de 33 à 100% du capital à travers un investissement de près de 80 millions d’euros.

Le gouvernement italien n’a pas tardé à manifester sa colère. Pier Carlo Paodan, ministre de l’Economie (Parti Démocrate, centre-gauche) et Carlo Calenda, ministre du Développement économique, ont fait savoir par communiqué que Rome jugeait à la fois grave et irresponsable la décision du gouvernement Philippe de ne pas donner suite aux accords conclus précédemment sous Hollande. « Nous recevrons Bruno Lemaire, précise le communiqué, Lemaire, mardi prochain, à Rome, et nous écouterons l’argumentation du gouvernement [mais] le nationalisme et le protectionnisme ne sont pas des bases acceptables pour discuter des rapports entre deux grands pays européens. Pour réaliser des projets conjoints, il faut de la confiance et un respect réciproque ».

Pour Padoan et Calenda, le problème du nationalisme, c’est quand ce sont « les autres » qui le mettent en œuvre, en l’occurrence la France, alors que le gouvernement Gentolini (centre-gauche) passe son temps à faire l’éloge de la grandeur de l’Italie, à parler de la nécessaire expansion de l’économie italienne, à savoir de sa bourgeoisie et de ses entreprises d’Etat, à travers le monde. Dès lors que ce sont d’autres gouvernements et d’autres bourgeoisies qui prennent des mesures conservatoires et décident de mettre sous clef un secteur industriel stratégique comme la construction navale, alors le gouvernement italien estime que le nationalisme est à rejeter et que le protectionnisme est négatif. Cela revient à oublier que la plupart des médias et le gouvernement lui-même ont défendu bec-et-ongles Alitalia ou l’Ilva (pétrochimie) contre les investisseurs étrangers qui entendaient faire main basse sur ces deux entreprises qui ont longtemps été considérées comme deux fleurons de l’économie italienne.

Les chantiers navals étaient contrôlé, jusqu’à il y a peu, par STX, une multinationale coréenne dont la division construction navale a fait faillite en 2016. Société rivale de STX, Fincantieri, qui est aujourd’hui la principale entreprise européenne du secteur, en avait profité pour établir un accord lui permettant d’acheter à 66,6% des actions des chantiers, avec le blanc-seing, en janvier dernier, de Hollande. Ces derniers jours Philippe avait déjà annoncé que son gouvernement entendait revoir à la baisse cet accord en contrôlant au moins la moitié des actions des chantiers navals pour empêcher Rome d’en devenir actionnaire majoritaire. La position française avait bien entendu fait pousser des hauts cris de l’autre côté des Alpes. Calenda n’avait pas tardé à déclarer dans une interview dans la presse économique que Fincantieri entendait faire respecter les termes de l’accord passé, « pour des questions de principe, mais également de dignité et de fierté nationale », tout en sachant que le gouvernement français pouvait absolument faire valoir son droit à revenir sur l’accord au détriment de l’Italie.

Lemaire, de son côté, a souligné que la nationalisation ne pouvait être que temporaire. L’objectif est probablement, à terme, de convaincre Rome d’arriver à une participation 50-50%. Au final, cependant, les 80 millions seront déboursés sur le dos du contribuable, à savoir des classes populaires, alors même que Macron a fait valoir sa volonté d’approfondir l’austérité budgétaire. Mais l’objectif du gouvernement français, sur le dossier Saint-Nazaire, n’est autre que celui de conforter la position de la bourgeoisie hexagonale par rapport au capital italien.

Au bout du compte, le gouvernement Gentiloni a été contraint, à nouveau, de manger son chapeau sur la question de la compétition existante vis-à-vis du capital français et sur la question plus globale d’un repositionnement international des deux puissances impérialistes européennes dans le cadre de la crise de l’UE, d’une situation instable au niveau du bassin méditerranéen et proche-oriental post-Printemps arabes et de l’évolution des rapports économiques et diplomatiques internes à l’Europe et vis-à-vis des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie.

Pour faire baisser la pression, Macron a décroché son téléphone pour rassurer Gentiloni sur les intentions françaises. En dépit de ce geste diplomatique, le dossier des chantiers navals auquel il faut rajouter la question de l’expansionnisme économique et politique français en Libye à travers l’accord de Paris, le rapport privilégié avec le maréchal Haftar et la construction de hotspots de contrôle migratoire sous la houlette de la France indique combien la situation de rivalités inter-impérialistes de part et d’autre des Alpes continue à s’approfondir. Pour le monde du travail, la question se pose à un autre niveau : celui de la solidarité de classe, de la coordination et de l’unification des luttes contre les bourgeoisies françaises et italiennes, ce qui ne pourrait que permettre de faire avancer et élargir un combat politique contre les attaques, coordonnées, que les capitalistes portent au niveau européen contre les salariés, les migrants et la jeunesse.

Trad. CT




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