Société

Tribune libre

Des stages commando contre le décrochage scolaire : la guerre légitimée

Publié le 18 mars 2016

Le décrochage scolaire, qui voit chaque année plusieurs milliers de jeunes s’évaporer du système éducatif, est une réalité complexe, où interviennent de multiples considérations, psychologiques, sociales, familiales, pédagogiques. Réalité complexe, du moins le croyait-on jusqu’à ces dernières semaines lorsque l’Éducation nationale, jusque là fort démunie, a fièrement fait savoir qu’elle tenait enfin la solution : confier les élèves décrocheurs à l’armée.

B. Girard

« Un partenariat original »

Cette innovation éducative de premier ordre est à mettre à l’actif de l’académie de Nice manifestement très satisfaite de son initiative. Sans remords, sans scrupules, elle assume. Même le pire.

C’est donc dans le cadre d’« une action partenariale particulièrement originale » avec la délégation militaire départementale du Var, que des élèves de 15 à 17 ans en situation de décrochage ont eu « l’occasion de vivre neuf journées exceptionnelles au sein de 11 unités de la Défense ». Le 14 mars, treize d’entre eux ont passé une journée au sein du Groupement des Fusiliers Marins de Toulon. Objectifs : « vaincre le décrochage scolaire et […] renforcer le lien Armées-Jeunesse. » Pas moins. Revêtus d’un treillis et d’un « casque lourd », ils ont d’abord assisté à l’entraînement de « vrais athlètes canins » - des chiens dans le langage courant – avant d’être dirigés vers un « centre d’aguerrissement » pour y suivre « un parcours terrestre suivant la méthode naturelle (sic) afin de renforcer l’esprit de cohésion » - les civils appellent ça faire du sport. Avec cette pédagogie innovante (lesCahiers pédagogiquespeuvent aller se rhabiller…), les élèves ne peuvent que progresser rapidement, « travaillant en équipes sur des ateliers qu’ils maitrisent de mieux en mieux : parcours d’obstacles terrestres, franchissement de tunnels, épreuves d’adresse, le tout ponctué de séances d’exercices physiques. » Après cette journée de formation dont l’envergure et le sérieux n’échappent à personne, c’en est donc fini du décrochage scolaire : les jeunes ainsi régénérés vont enfin pouvoir « exprimer le meilleur d’eux-mêmes en se surpassant pour ensuite transférer ces acquis sur d’autres activités. Et pourquoi pas pour faire naître des vocations. » Le bureau du sergent recruteur, c’est juste la porte à côté.

Précisons d’emblée que dans l’académie de Nice, ce genre d’initiatives n’est pas isolé. Rien que pour les dernières semaines, 13 jeunes varois ont eu le privilège de passer une journée au centre d’instruction navale de Saint-Mandrier, d’autres au centre d’intervention de Brignoles, ou dans une unité de la Défense d’Ollioules, alors que quelques jours plus tôt, un groupe d’élèves passaient leur journée sur la frégate Montcalm. Après sa croisière dans le Golfe Persique, le Charles-de-Gaulle a sa reconversion toute trouvée. Le tout, en étroite collaboration avec la Mission de lutte contre le décrochage scolaire (MLDS) dont on découvre ici le volontarisme et l’imagination sans limites.


Militarisation de l’éducation, banalisation de la guerre

Bref, comment en finir avec le décrochage scolaire ? L’EN, d’ordinaire si timorée sur le sujet quand il s’agit de prendre le problème à la racine, de s’attaquer frontalement à la ségrégation sociale que ses propres dysfonctionnements entretiennent, a donc trouvé, avec les stages commando, son imparable remède. Mais sur le fond, bien davantage que ces simples facéties à prétention civique dont l’institution est friande, cette dernière pitrerie, élaborée manifestement sans état d’âme ni crainte du ridicule dans les bureaux du rectorat de Nice, vient renforcer ce qu’il faut bien appeler une militarisation de l’éducation, en germe, notamment dans les protocoles Armée-Ecolesignés et régulièrement entretenus depuis plus de 30 ans. Mais aujourd’hui, avec cette peur panique soigneusement entretenue dans l’opinion publique après les attentats de 2015, il semble qu’un palier ait été franchi : en plus de l’éducation à la défense, partie intégrante des programmes d’éducation morale et civique, on voit se multiplier, un peu partout, notamment en collège, des classes défense, où de très jeunes élèves sont mis au contact direct de l’armée. Dans le même temps, l’histoire scolaire, corrompue par un patriotisme désormais obligatoire et un improbable devoir de mémoire, se trouve entraînée sur la pente glissante des commémorations militaires et de la confiscation par l’armée et les anciens combattants de tout un pan du passé. Des parlementaires, en mal de notoriété, n’envisagent pas moins que l’encasernement d’enfants dès l’âge de 12 ans, alors que les nostalgiques de la conscription n’ont jamais été aussi bruyants. Dans une même optique, ressassant les mêmes obsessions d’une jeunesse au garde-à-vous, la Cour des comptes vient de rendre un rapportrecommandant pas moins que de transférer à l’école une partie des missions qui sont traditionnellement celles de l’armée.

Mais toute cette excitation malsaine tournant autour de la chose militaire, de la promotion de l’adjudant au rang d’éducateur, fait juste oublier une réalité qu’on se garde bien d’évoquer devant les élèves : à savoir que la fonction de l’armée est de faire la guerre. Alors que l’irresponsabilité des gouvernements (le gouvernement français au premier titre) n’en finit pas d’entretenir la guerre à nos portes, avec ses morts, ses cohortes de réfugiés, l’école se voit sommée de faire partager à tous les élèves une idéologie mortifère. Toute interrogation est évacuée, l’esprit critique banni : la guerre étant dans l’ordre naturel des choses, autant préparer les futurs citoyens à l’accepter comme allant de soi, voire à y participer, à la préparer. Les enseignants et leurs organisations représentatives, les mouvements éducatifs, mais aussi, bien sûr, les parents, qui pour la plupart, jusqu’à présent, ont manifesté sur le sujet une indifférence ou une complaisance coupables, devraient pourtant se poser la question de la légitimité d’une administration, celle de l’Éducation nationale, à imposer à toute une population une morale aussi criminelle.