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Notre classe

Interview d’éboueurs de la ville de Paris, militants CGT

Eboueurs prêts au combat : « S’ils arrivent à casser les cheminots, demain ça sera nous ! »

Aïcha et Olivier sont éboueurs dans le 18e arrondissement parisien, en charge du nettoyage des rues sur le secteur de la porte de la Chapelle, et militants à la CGT FTDNEEA. Fonctionnaires embauchés par la ville de Paris, ils nous parlent de la privatisation rampante dans le domaine du nettoiement, et des raisons de leur colère, qui ont déclenché l’appel de la CGT à la grève reconductible à partir du 3 avril.

Le nettoyage des rues est géré par le service public ou par des sociétés privées, au bon vouloir des maires, et des maires d’arrondissements pour ce qui est de Paris. Alors que la casse du service public tend à se généraliser, la réforme de la SNCF étant le dernier exemple en date, les sociétés privées sont chaque fois plus sollicitées pour des services qui ne devraient pas répondre à la logique du profit.

Un manque d’effectifs permanent, conséquence de la logique de rentabilité

« On fait le nettoyage, le balayage, les encombrants… notre atelier est basé essentiellement sur le balayage. On fait tout le secteur à pied avec des charriots qu’on appelle des roule-sacs », explique Aïcha. Un travail considérable pour une ville comme Paris, qui ne compte que 500 éboueurs, et environ 130 égoutiers. « On estime qu’il manque 700 éboueurs sur Paris, il en faudrait plus du double ! Ils ne recrutent pas, ils préfèrent embaucher des sociétés privées. Pire que ça, ils suppriment des équipes entières de travailleurs ! Par exemple, avant notre atelier tournait avec une équipe du matin, et une équipe l’après-midi. Et bien ils ont supprimé celle de l’après-midi. Pourtant, quand on connaît Paris, on sait bien que la souillure est tellement dense qu’il y a un besoin de tourner toute la journée. On passe un coup de balai, on se retourne et c’est déjà sale ! »

« On est obligé de se battre pour avoir des gants »

Quant aux moyens et conditions de travail, c’est de pire en pire, explique Aïcha : « Avec la pénibilité de notre travail, avec l’insalubrité, le fait qu’on travaille dehors qu’il pleuve qu’il vente qu’il neige… on a un statut particulier, le statut d’éboueur, avec des congés qu’on a gagnés par la lutte, et ça ils veulent nous le retirer. Si on perd notre statut d’éboueur, on perd la pénibilité, et c’est vers ça qu’ils veulent aller. Ils veulent qu’on crève au boulot, qu’on ne dise rien, qu’on ferme notre gueule et c’est tout. Il y a une vraie régression. Aujourd’hui, même en travaillant dans le public, on est obligé de se battre pour avoir des gants. Si on les perd ou qu’ils sont déchirés, c’est un combat ! Si on demande du matériel, déjà on a un questionnaire à remplir, on nous demande ce qui est arrivé à notre matériel, où il est passé, pourquoi on en demande, et quand on l’a rempli il faut attendre presque 10 jours pour une paire de gants. Il faut savoir que chez les égoutiers c’est pareil, il y a un manque de matériel, ils sont en sous effectif avec le privé qui prend chaque fois plus de place. Ils ont signalé il y a quelques temps la présence de plomb dans les égouts, ils l’ont signalé dans les instances CHSCT et la direction ne les a pas écoutés. Et dans le privé c’est pire, ils n’ont pas les protections qu’il faut, on les fait travailler sans masque dans les égouts ».

Pour Olivier, c’est un retour à des conditions de travail du siècle dernier : « Les gens sont obligés d’acheter leurs gants eux-mêmes. D’ailleurs les anciens à la ville c’était pareil, ils ne recrutaient que des africains, qu’ils recrutaient en Afrique ou dans les foyers de travailleurs. Et ils n’avaient pas le même régime de retraite que nous. Ils étaient saisonniers donc ils partaient plus tard à la retraite, à 62, 65, 67 ans, et ils touchaient une petite retraite minable, c’est pour ça que pour la plupart ils rentraient au pays… et en plus de ça ils n’avaient le matériel, ils amenaient leur propre matériel, se changeaient dans leur véhicule ou au foyer, et ils allaient sur le terrain comme ça. C’est par la lutte, à la fin des années 70 début des années 80, qu’ils ont gagné des locaux, des vêtements de travail, l’hygiène, la sécurité, etc. ».

Le nettoyage des rues de plus en plus sous-traité par privé, avec son lot de précarité

Aïcha explique l’emprise chaque fois plus grande du privé : « Certaines prestations sont faites sous contrat avec le privé, avec des entreprises comme Sépur, Korrigan… ils nous envoient des aspiratrices ou des laveuses. Souvent ce sont des salariés en intérim, et les contrats de ces sociétés avec la ville sont des contrats d’un an, environ tous les ans ils font un appel à concurrence pour trouver le marché le plus offrant. Par exemple à La Chapelle il y a une entreprise privée, Korrigan, qui vient de reprendre le contrat de De Richebourg. Souvent ce sont des salariés en CDD ou en intérim, et quand leur société perd le contrat, ils se retrouvent sans rien et comme ils savent que le contrat est repris par une autre société, ils vont postuler ailleurs ». Olivier renchérit : « il faut savoir qu’avant dans ces sociétés-là ils embauchaient beaucoup de sans-papiers qui avaient intérêt à se taire, à ne pas revendiquer. La mairie de Paris est censée être regardante sur les conditions de travail des salariés mais ils le sont de moins en moins, ce qui compte c’est que le travail soit fait, quitte à casser le service public ».

Quand on veut tuer son chien, on l’accuse d’avoir la rage… la privatisation à marche forcée

« Pour les mairies, peu importe la qualité du travail », ajoute Aïcha, « aujourd’hui on sait très bien que le privé n’a pas la connaissance et l’expérience du terrain que l’on a dans le public. Donc le travail est très mal fait. Mais il y a une volonté de l’Etat de casser le service public, de montrer aux riverains que le travail peut être fait par le privé. Mais il est fait au détriment des citoyens, parce que d’une le travail est mal fait. Le voisinage est unanime sur le fait qu’un nettoyage fait par un éboueur ou un nettoyage fait par une société privée n’est pas le même, on voit tout de suite la différence. Parce que dans le privé ce sont des intérimaires, qui n’ont pas été formés et obéissent à la logique du rendement.

On constate bien que pour casser le système, ils cherchent à prouver qu’il n’est pas bon, que le service n’est pas efficace, donc ce qu’ils font c’est qu’ils ne recrutent pas, les départs à la retraite ne sont pas remplacés, alors même qu’il y a déjà un trou de 700 éboueurs… du coup les rues sont moins nettoyées puisqu’il manque du monde, donc on ne peut pas couvrir tous les secteurs. Le matériel est défectueux, vieillissant… le parc automobile de la ville de Paris a vieilli. C’était des moteurs à Diesel, aujourd’hui la politique écologique veut que ce soit du matériel électrique, du coup ils ne remplacent pas le matériel pour racheter du matériel électrique, sauf que c’est un matériel qui coûte cher donc qui est acheté au compte-goutte. Donc forcément on a moins de matériel pour faire le nettoyage de nos rues. Tout ça est fait pour casser le système et montrer que les fonctionnaires ne sont pas aussi efficaces qu’on le croit, alors que si on ne nous donne pas les moyens de faire le travail, comment on va le faire ? »

« S’ils arrivent à casser le statut des cheminots, nous on passe à la trappe après »

Olivier se rend bien compte que le schéma est le même partout : « Ce qui est clair, c’est que s’ils arrivent à casser le statut des cheminots, nous on passe à la trappe après, c’est déjà prévu. Ils ont déjà prévu à la mairie de casser nos statuts, avec le Grand Paris etc. S’ils y arrivent avec les cheminots, toute la fonction publique va y passer ». Aïcha fait le même constat : « déjà, tous les cheminots qui sont partis à la retraite n’ont pas été remplacés, à la place ils embauchent avec des contrats de droit privé. De ce fait, il y a moins de personnes qui cotisent à la caisse de retraite des cheminots. Du coup pour combler le trou ils viennent piocher dans les retraites de la fonction publique comme celle du nettoiement. Mais à cette allure nous aussi on va se retrouver en déficit ! C’est vraiment vicieux, il y a vraiment une volonté de l’Etat de tout pourrir, petit à petit, ils mettent un fruit pourri dans le panier et ils attendent de voir ce qui va se passer. Et c’est prévisible : tout va se pourrir, les gens vont en avoir marre, tout va se privatiser. Mais les gens n’ont pas conscience que le privé coûte plus cher au citoyen que le public. La base du service public c’est la gratuité. Demain si ça passe au privé, les taxes vont augmenter. Parce que le privé il faut bien le payer. Donc on va piocher encore plus dans les poches des contribuables, tout va augmenter. Tout augmente déjà. Il y a une inflation qui fait qu’aujourd’hui c’est très difficile de finir les fins de mois. Tout augmente sauf les salaires. Nous ça fait 7-8 ans dans la fonction publique qu’on n’a pas eu de revalorisation de nos salaires, alors que tout augmente, même le pain ! Les gens vont jusqu’à économiser en fabriquant leur propre pain ! ».

Des bas salaires compensés par des primes non comptabilisées pour la retraite

Tout comme pour les cheminots, les salaires des éboueurs dépendent en grande partie de primes, par nature volatiles et non comptées dans le calcul des pensions de retraite. « Le salaire de base chez nous c’est 1500 euros, explique Olivier. Ensuite il y a des échelons qu’on a gagnés par la lutte et qui permettent d’avoir des primes pour toucher jusqu’à 2000 euros, mais le problème c’est que ce sont des primes, donc ça ne compte pas pour la retraite. Donc on a des collègues qui arrivent à toucher 2000 à 2200 euros en fin de carrière, et quand ils partent à la retraite ils partent avec 1300-1500 euros. Donc nous on veut des vrais salaires où les primes sont inclues dans le traitement budgétaire. C’est ce qui permettrait aussi que nos salaires augmentent plus rapidement. Mais ça ils ne veulent pas le lâcher.

« Aujourd’hui, on risque gros : privatisation, casse du statut… si on ne lutte pas, c’est fini pour nous »

Pour Olivier, la lutte est la seule solution : « aujourd’hui on n’a plus grand-chose à perdre. Parce qu’on risque gros : la privatisation, la casse du statut, si on ne lutte pas, c’est fini pour nous. Donc le 3 avril, il y a un appel à la grève sur la filière collecte et traitement des déchets public-privé.
Il y a eu une réunion à la confédération CGT à Montreuil, avec la fédération des transports et la fédération des services publics, et cette coordination a décidé de prévoir un plan d’action, avec un préavis de grève de 3 mois, en se basant à peu près sur la grève des cheminots, en se disant qu’on ne pouvait plus continuer comme ça ».

Pour Aïcha, c’est aussi une question de solidarité avec les cheminots : « On s’est dit ‘ça commence par les cheminots, nous c’est le même combat, aujourd’hui c’est les cheminots mais on sait très bien où ils veulent en venir, ils vont casser les cheminots, on sera les prochains. C’est comme la loi Macron, au début ça ne touchait que le privé, on s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser faire, on est tous concernés. En plus nous aujourd’hui on travaille dans le public, mais on a une famille, on a du voisinage… eux travaillent dans le privé ! Donc indirectement on est impactés ».

L’action syndicale, cible de toutes les attaques

« On a un directeur macronniste qui cherche clairement à casser le service public, poursuit Olivier. Il attaque tous nos acquis, il ne veut rien négocier, il casse un syndicat comme le nôtre en mettant des enquêtes administratives pour rien du tout, en menaçant de conseils de discipline pour faits de grève. Les 4 et 5 décembre on avait fait grève pour demander une ouverture de négociations sur les déroulements de carrière, il y en a qui ont eu des menaces de conseils de discipline. On avait été envahir les Tiru et on avait été virés par les CRS envoyés par la mairie, on avait pris des coups de matraques et des gaz lacrymogènes. Ils avaient chargé. Le 2e jour on a été investir les bureaux de la DRH à Hôtel de Ville, et suite à ça ils ont voulu nous faire payer la grève, en nous menaçant de conseils de discipline et de licenciements. On est entourés de macronnistes qui veulent la mort du service public. On est un bastion où on lutte, avec les égoutiers notamment, mais ils veulent nous casser. Leur but c’est de nous privatiser. »

« Il y a une vraie colère et la seule chose qui retient les gens c’est l’aspect financier »

Aïcha poursuit : « Aujourd’hui on nous a tellement mis sous pression en nous faisant croire que si on se rebiffe, si on fait grève ça ne va rien changer. Ils ont fait en sorte de nous donner le strict minimum pour survivre quotidiennement, et si on se permet d’aller en grève, on sait qu’une journée de grève c’est un panier de courses en moins pour le foyer, et aujourd’hui on est déjà limite à chaque fin de mois, la France vit à découvert, il y a un fossé qui se creuse ! Il n’y a même plus de classe moyenne, il y a les riches et la classe moyenne est en train d’arriver vers la pauvreté. De ce fait les gens ne font plus grève, et c’est clairement une volonté de l’Etat. Il y a une vraie colère et la seule chose qui retient les gens c’est l’aspect financier. A part ça les collègues sont bien conscients qu’on subit une injustice quotidienne. On sait qu’on n’est pas payés à notre juste valeur puisque nos salaires sont gelés ».




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