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Politique

Assises de Bobigny

En France, quand un flic tue un arabe, ce n’est pas un crime. On l’acquitte.

Lundi 11 janvier, devant la Cour d’assises de Bobigny, s’ouvrait le procès de Damien Saboundjian,36 ans, policier ayant tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi, alors en cavale, alors que ce dernier cherchait à échapper à un contrôle. Le verdict de la justice est tombé, hier dans la soirée, dégueulasse comme ceux qui la rendent et qui l’exécutent : acquitté… Elsa Méry

L’accusé comparaissait pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention dela donner par personne dépositaire de l’autorité publique » alors que, dans un premier temps, le 25 avril 2012, Damien Saboundjian avait été mis en examen pour « homicide volontaire ». A dix jours du second tour de la présidentielle 2012, cette décision avait fait bondir les syndicats des forces de répression : plusieurs centaines de policiers de Seine-Saint-Denis avaient manifesté armés sur les Champs-Élysées, gyrophares allumés et sirènes hurlantes. Ces protestations avaient alors trouvé un écho certain, à commencer par l’annonce de Nicolas Sarkozy qui promettait, dès le lendemain, la mise en place de la « présomption de légitime défense » en faveur des flics. Le juge Nicolas Aubertin, en charge de l’affaire, complétait le montage idéologique au terme de son instruction en faisait valoir que« l’information n’avait pas permis de démontrer formellement que Damien Saboundjian avait voulu tuer Amine Bentounsi en tirant volontairement à quatre reprises dans sa direction ».

Une telle hypocrisie annonçait d’entrée de jeu la conclusion de cette affaire. En effet, alors que Damien Saboundjian a prétendu, tout au long du procès, avoir tiré « pour sauver sa peau », de nombreux témoins, voisins et automobilistes, affirment l’avoir vu tirer depuis un autre endroit que celui qu’il a indiqué au cours de l’instruction, alors que la victime était en fuite et n’a, à aucun moment, « braqué » le policier.

Malgré l’accablante évidence des faits, c’est sur le terrain de la légitime défense que s’est jouée l’issue du procès. Alors que des témoins de la scène se sont heurtés au refus du commissariat de Noisy-le-Sec d’enregistrer leurs dépositions, un collègue de Saboundjian a été appelé à la barre afin de proposer une version des faits identiques à celle de l’accusé. Recueilli et appuyé par l’IGPN, la police des polices, son témoignage s’est effondré au cours de l’audience et s’est révélé être pur mensonge, inventé de toute pièce pour soutenir son copain flic.

La production de faux témoignages est pourtant passible de sanctions pénales mais le témoin a immédiatement été soutenu par le président du tribunal, qui l’a rassuré : « on peut comprendre la charge émotionnelle mais vous n’êtes pas accusé de quoi que ce soit ».

Plus largement, c’est en réalité sur le registre de cette prétendue « charge émotionnelle » que s’est déroulée toute cette parodie de justice que certains médias n’ont pas hésité à présenter comme le « procès du jeune policier du 93 qui a pris peur ». Largement soutenu par les syndicats de police et par ses collègues, présents à l’audience, qui n’ont pas hésité à se manifester bruyamment, Damien Saboundjian a continué sur sa ligne de défense habituelle, complétée par quelques sanglots : il soutient s’être senti en danger de mort, sans jamais pour autant répondre aux questions portant sur les incohérences de ses déclarations. Lorsque l’expert médical intervient, c’est pour faire valoir qu’il s’est retrouvé « seul face à lui-même et aux événements »et qu’il a été« envahi par un stress »qu’il n’a pas su« gérer ». L’avocat général a ainsi requis une obligation de soins. Cette analyse fondée sur une approche psychologisante et individuelle a été la même par l’avocat des parties civiles, qui réclame la sanction d’un « dérapage », lié au fait que l’accusé aurait « perdu les pédales ».

Pourtant, cette situation est loin d’être un cas isolé lié aux instabilités psychologiques d’un individu. En effet, le collectif « Urgence Notre Police Assassine », fondé par la sœur d’Amine Bentounsi, recense un mort par mois, tué par la police. Les victimes sont, dans l’écrasante majorité des cas, des populations racisées et issues des quartiers populaires. Dans ces circonstances, parler de « dérapage » vise à masquer la nature endémique des violences policières, expression de la politique raciste et ultra-sécuritaire du gouvernement Hollande.

En effet, si l’on ajoute à cela, dans le contexte de l’état d’urgence, la réforme du Code pénal et le futur projet de loi antiterroriste, qui ne font qu’exaucer les vœux des syndicats de police (port d’armes en dehors des heures de service, usage d’armes à feu en dehors des circonstances de légitime défense, présomption de légitime défense,...), l’impunité policière a de beaux jours devant elle. Quand on est flic, abattre un jeune dans le dos n’a aucune importance. Quand on est syndicaliste, en revanche, retenir deux cadres pendant trente heures dans un bureau, c’est être passible de neuf mois ferme. Dans le cadre de cette justice de classe, Amine, lui, est mort une deuxième fois, aujourd’hui.




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