Monde

Liberté d’expression et répression de l’engagement

Erri de Luca, 8 mois ferme pour une « parole contraire » ?

Publié le 28 septembre 2015

Emmanuel Barot

« C’est bien que le juge appelé à prononcer le jugement soit informé des intentions des accusés : si je suis déclaré coupable de mes paroles, je répèterai le même délit en criminel endurci et récidiviste. Si je suis condamné, qu’on m’exonère sereinement du bénéfice du sursis, étant donné qu’il s’applique à l’hypothèse que le coupable ne récidivera pas.
Si je suis condamné, je ne prétendrai pas à d’autres niveaux de jugement en quêtes de sentences plus favorables. Subir une condamnation pour mes opinions est une offense suffisante pour ne pas y revenir avec un autre procès, une autre répétition de mes arguments... Notre liberté ne se mesure pas à des horizons dégagés, mais à la cohérence entre mots et actions.
 »

Erri de Luca, La parole contraire, 2015

Chef d’inculpation : « Incitation au sabotage » pour avoir parlé

Erri de Luca est un écrivain connu, notamment par le prix Femina qu’il a reçu en 2002 en France pour Montedidio. Ouvrier, engagé dès l’adolescence pour le communisme, et aujourd’hui particulièrement présent en soutien des écologistes radicaux et mouvements sociaux, il fait partie de ceux qui n’ont jamais renié leur engagement des années 60 et 70 dans la gauche extra-parlementaire. En 2013 il s’est solidarisé publiquement du mouvement « No Tav », important mouvement populaire en particulier depuis mai 2003 lorsqu’il a activement contribué à une mobilisation de plusieurs dizaines de milliers de personnes contre la ligne de TGV Lyon-Turin. Au cours d’une interview donnée à la formule italienne du Huffington Post, l’écrivain avait dit qu’il fallait « saboter » cette ligne. C’est pour « incitation au sabotage » qu’il était, depuis, poursuivi par la justice italienne. Ce lundi 21 septembre, le Parquet italien a requis 8 mois de prison ferme à l’encontre d’Erri de Luca, qui en risquait jusqu’à cinq années. Le verdict définitif tombera le 19 octobre.

Le réquisitoire du parquet a pour l’essentiel un seul argument : à un certain moment, une parole devient un acte. « On ne peut invoquer la liberté d’expression dans ce cas », a lancé le procureur : « discours public » prononcé dans un « contexte précis » et ayant conduit à des « actes concrets et illégaux ». « En raison de sa notoriété internationale, ses paroles ont un poids déterminant et ses phrases une force suggestive », a-t-il précisé. De Luca s’attendait à pire, en réalité, mais a réagi en gardant le cap qu’il a toujours eu pour sa défense : il n’est « non pas un martyr ni une victime, mais le témoin d’une volonté de censure de la parole ».

Robert Maggiori, dans son édito de Libération du 23 septembre (« Erri de Luca ou l’usage de la parole ») constate simplement : « Cela fait toujours froid dans le dos d’entendre qu’un écrivain puisse, dans une société démocratique, aller en prison pour avoir fait des « déclarations », et tout en pointant l’affaiblissement progressif des réquisitoires au cours des quatre audiences successives, réaffirme l’indispensable : « il est impossible d’accepter qu’un écrivain […] finisse en prison pour avoir exprimé une opinion. » Antoine Gallimard, éditeur français de Erri de Luca, s’est lui aussi manifesté en refusant qu’on le « bâillonne » et en s’associant à lui « sans réserves ». Au printemps dernier, un vaste comité de soutien, composé d’intellectuels, d’écrivains, de militants, s’était prononcé contre cette atteinte à un des droits les plus fondamentaux qui soit, la liberté d’expression.

Pourquoi de Luca a-t-il déclaré qu’il assumerait une condamnation sans faire appel ? C’est ce qu’il explique dans son livre, publié en 2015, La parole contraire : « J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire » dit l’ancien militant d’extrême-gauche. Il l’avait déjà expliqué, en effet, dans un entretien à Lire, de Luca justife l’emploi du mot « sabotage » : « C’est un mot qui n’est pas forcément synonyme de dégradation matérielle : saboter, ce peut être faire grève, faire obstruction, mal appliquer un ordre. C’est une formule de résistance civile, qui en appelle à la fraternité. » Pris au pied de la lettre par ses juges, évidemment, le mot se transforme en « incitation au sabotage », avec effet performatif, donc acte délictueux ou criminel.

Répression de l’engagement et de la « parole contraire », d’où qu’elle vienne

La répression des militants et de la parole politiques, cette parole « contraire », à un titre ou un autre, à l’ordre établi, va grandissant, de part et d’autre des Alpes et plus largement. Bien sûr on s’offusque, et il est crucial de le faire, contre la barbarie réactionnaire de la dictature saoudienne qui met à mort un opposant politique comme le jeune Ali al-Nmir. Mais Hollande aussi s’en offusque, alors que son tandem avec Valls, depuis l’été 2014, et à la faveur de « l’union nationale » de janvier dernier suscitée par les attentats de Charlie-Hebdo et de l’hypermarché casher, a intensifié une politique de criminalisation des mouvements sociaux, des luttes ouvrières et étudiantes, de répression et d’interdiction des manifestations, ce qu’on aurait tendance un peu trop à oublier actuellement, alors que nous vivons une période où les cas de répression, de masse comme plus confidentiels, sont chaque jour plus nombreux y compris dans toutes les « démocraties ».

De même qu’en janvier dernier le tribunal de Turin a condamné 47 militants « no TAV » à des peines de prison ferme, en France, ce sont, par exemple, des dizaines de manifestants qui ont été arrêtés et condamnés à Toulouse à l’hiver 2014 et au printemps 2015, dont notre camarade Gaëtan, uniquement parce qu’ils manifestaient, dans la foulée du meurtre de Rémi Fraisse à Sivens contre les violences policières. Erri De Luca n’avait alors évidemment pas manqué de voir le lien, soulignant dans son message de soutien à Gaëtan combien « le droit à manifester est un droit non négociable ». Et c’est sans compter tous ces migrants tabassés, ratonnés, à Paris avant l’été, à Calais cet été, aujourd’hui au cœur d’une politique d’une insondable duplicité. Ni ces quartiers populaires quadrillés en permanence autant par le racisme institutionnalisé que des quasi-milices aux uniformes d’une République plus guerrière que jamais.

A la question du journaliste de Lire, « Est-ce que cela fait de vous un écrivain engagé ? », Erri de Luca répond « Non, je ne suis pas un écrivain engagé, mais je suis quelqu’un qui, comme écrivain ou comme citoyen, a pris des engagements, des engagements qui se sont présentés avec une telle évidence, une telle force, qu’il m’était impossible de les contourner. » Quelqu’un certes qui « possède une petite voix publique… [et] peut s’en servir pour faire quelque chose de plus la promotion de ses œuvres ». Mais quelqu’un qui, avant tout, avec ses moyens, lutte pour le « droit à la parole » des « sans voix » (La parole contraire, p. 17). Ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui est attaquée en l’occurrence, c’est l’idée même d’une solidarité populaire contre l’oppression et l’invisibilisation qui est en ligne de mire.

Qu’est-ce qui va empêcher que demain, Giorgio Agamben ne soit traduit en procès pour avoir soutenu le Comité Invisible ? Que ces dizaines de personnalités pour avoir soutenu Gaëtan contre la répression du droit de manifester ne soient inquiétées ? Que ces militant-e-s qui s’opposent à ce qu’on criminalise les grèves ouvrières, à ce qu’on traite les réfugiés syriens comme du bétail, ou encore les Rroms comme s’ils étaient des sous-hommes, ne soient intimidées ?

Dès maintenant, d’ici le 19 octobre et ensuite : pour la relance d’une campagne unitaire contre la répression !

L’heure est grave à bien des titres. Nous connaissons le contexte actuel où les pires glissements réactionnaires, qu’ils soient explicitement nationalo-xénophobes et populistes ou à peine plus feutrés, font tâche d’huile et témoignent, en France en particulier, de la pression sans précédent exercée par une extrême-droite de part en part validée par la politique bonaparto-impérialiste du tandem Valls-Hollande, que ce soit dans la classe politique, de Sarko-Fillon à Morano ou chez les intellectuels, ceux de « de gauche » (sic) inclus, selon des registres variés, de Sapir à Onfray. Il nous appartient certes de tout faire pour renverser la vapeur, mais en l’occurrence, le cas Erri de Luca indique l’un des axes de ce combat : condamner, par-delà les frontières et sans la moindre espèce ambiguïté, toute opération de répression des voix discordantes, véritable terrorisme de la réaction, et avoir le réflexe vital de se mobiliser et de mobiliser largement à cette fin.

Nous touchons là, évidemment, quelque chose de bien plus large que la simple parole d’un intellectuel. Ecrivains, chômeurs, travailleurs, militants, sans-papiers, trans, retraités, migrants bien sûr, que sais-je, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, c’est l’engagement et l’exercice des libertés fondamentales, et l’enracinement et la légitimation à grande échelle de leur répression qui sont en jeu aujourd’hui. Il est vital de réagir contre cet enracinement. Puisse non seulement le comité de soutien à Erri de Luca monter à nouveau au créneau pour s’insurger contre cela, mais surtout élargir le spectre de sa bataille et proliférer à la hauteur de ce qui est en danger. Et les révolutionnaires encore plus que les autres doivent prendre cette injonction à bras le corps. L’anniversaire du meurtre de Rémi Fraisse par la gendarmerie mobile à Sivens, le 26 octobre prochain, en sera une des toutes prochaines occasions.