Débats

Peut-on convaincre des policiers de se mettre du côté des travailleurs, des jeunes, des personnes racisées ?

Face à l’insubordination policière, l’illusion de la fraternisation

Publié le 25 octobre 2016

Par leur forme, les manifestations de policiers (interdites, cagoulés, insubordonnées à leur hiérarchie et en grande partie à leurs syndicats) ont pu rappeler à certains militants contre la loi travail des éléments de leurs propres luttes. Comme si, partant du principe que l’on s’affronte à un système dans son ensemble, dont l’institution policière et ses membres ne sont que les défenseurs armés, l’actuelle insubordination policière illustrait l’ouverture d’une brèche, une occasion de convaincre les policiers du bien fondé de nos luttes ; de convaincre ces derniers de « passer de notre côté », dans ce qui ne serait en définitive qu’un pas de plus, une continuité, à partir de leur colère actuelle. Comme s’il y avait des ponts entre l’insubordination de ceux qui luttent contre ce système, et l’insubordination de ceux qui veulent, en réalité, qu’il soit encore pire. De multiples organisations se revendiquant du mouvement ouvrier, voire de la révolution, par exemple Lutte ouvrière, tendent à accréditer cette vision, dans un contexte où il est évident que prime une grande confusion, une désorientation importante sur cette question hautement sensible. Face à telle situation, l’ironie, à l’image de « L’Adresse aux manifestants sauvages de la police » de Serge Quadruppani relayé par Lundi Matin le 23 octobre, ne saurait tenir lieu de politique, d’autant que l’histoire nous a pourtant donné de nombreuses leçons sur ce point, qui vont radicalement à l’encontre de cette illusion. Nous revenons ici sur quelques moments de cette histoire.

Camille Pons

Le sentiment selon lequel pour pouvoir faire la révolution contre ce système, il faudra bien qu’une partie des « forces de l’ordre » passe du côté des révolutionnaires, ou adopte au moins une position de neutralité, est un sentiment juste. L’enjeu néanmoins est de ne pas se tromper sur le quand, ni sur le comment une telle « fraternisation » est possible et non illusoire.

La conscience policière est la conscience de la classe dominante

 
La croyance selon laquelle on pourrait convaincre idéologiquement la police, les rapprocher de nos idées, existe largement. Sur la forme, le fait que les policiers perçoivent un salaire, aient une hiérarchie, se plaignent de la « politique du chiffre », regrettent le « manque de moyens » etc., peut laisser de prime abord imaginer des similitudes avec les conditions de travail, la casse du service public, l’exploitation et le règne des petits chefs, que vivent des millions de travailleurs : soit, une certaine communauté d’existence et d’intérêts. Cette vision aboutit logiquement au pacifisme : on peut et doit discuter posément avec les policiers qui manifestent, et les choses iront dans le bon sens.
Or c’est oublier un élément essentiel : l’institution policière est un - sinon le - pilier central de l’ordre, et pas de n’importe quel ordre : celui de l’Etat bourgeois. C’est une institution totalement séparée (beaucoup parlent de « culture de la police » en ce sens), professionnelle, où chaque individu est formé, entraîné dans ce but, la défense de l’ordre établi. La conscience de ses membres est façonnée en ce sens dans les idées et l’expérience quotidienne, et n’a très vite plus grand chose à voir avec ce qui a pu être les valeurs et les préoccupations de leur classe de provenance. En 1932, Trotsky ne disait pas autre chose : « Ici encore c’est l’existence qui détermine la conscience. L’ouvrier, devenu policier au service de l’Etat capitaliste, est un policier bourgeois et non un ouvrier. ».
On peut ajouter à ces considérations générales les particularités de la police française, très structurée historiquement par son colonialisme, comme le montre Mathieu Rigouste dans son livre La domination Policière. Une violence industrielle (La fabrique, 2012). Ou encore Didier Fassin qui explique dans son enquête sur la « force de l’ordre » (La force de l’ordre : Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011) que les policiers proviennent en grande majorité de villes petites et rurales, qu’on leur explique en formation qu’ils vont être envoyés « dans la jungle » (entendez, les quartiers populaires), les policiers « d’origine maghrébine ou subsaharienne demeurent rares, voire absents de certains services, comme la BAC que j’ai étudiée et qui n’en avait jamais compté en son sein ».
La question est donc moins l’influence (ou la « patte ») de certains partis (comme le FN), même si celle-ci est importante et joue un rôle d’ensemble dans la légitimation de la répression et de la fonction policières, partis qu’il s’agirait de remplacer par les bons, qu’une expérience et une formation idéologique quotidiennes destinées par principe à produire l’acceptation et la défense conscientes de l’ordre établi, et donc aussi de qui peuvent être les ennemis de ce dernier. Cette conscience est parfois impressionnante, comme l’a relevé Guillaume Vadot dans son témoignage.

Police professionnelle et volontaire n’est pas armée de conscrits enrôlés de force

 
La question se pose de manière différente avec la conscription, soit les armées qui recrutent temporairement des secteurs des travailleurs ou du peuple. Contre le service militaire dans les années 70, la LCR avait ainsi lancé plusieurs « comités de soldats », qui ont mobilisé un certain nombre d’appelés. Malheureusement, elle entamait dans la même période, indistinctement, un dialogue avec la Fédération Autonome des Syndicats de Police, et son dirigeant Gérard Monatte, et plus généralement avec ce qu’elle identifiait comme « une police de tradition radicale-socialiste rechignant à traquer l’étudiant plutôt que le bandit ». Ce dialogue-là fut évidemment un échec.
De même, à propos de la Révolution russe, Trotsky prenait l’exemple des millions de paysans obligés de faire partie de l’armée tsariste pendant la Première Guerre Mondiale. On pouvait, dans ce cas, parler de « paysans en uniformes ». Les révolutionnaires bolcheviques ont donc consacré d’énormes efforts pour fomenter la division entre la base paysanne de soldats et les corps d’officiers. On pouvait ici tenter de « convaincre » ces paysans-soldats qui n’avaient rien choisi, sur des bases de classes ou du moins, par un programme « pain-paix-liberté » comme ce fut le cas dans le contexte révolutionnaire de 1917. Mais Trotsky insistait surtout sur le fait que cette « rupture psychologique », cette fraternisation, ne pouvait se produire qu’à condition d’un mouvement ouvrier résolu à lutter jusqu’au bout pour la prise du pouvoir. L’extrait suivant du passionnant chapitre sur les « Cinq journées : du 23 au 27 février 1917 » de son Histoire de la révolution russe synthétise l’essentiel !

« Le moment psychologique où les soldats passent à la révolution est préparé par un long processus moléculaire qui, comme tout processus naturel, atteint son point critique. Mais où placer exactement ce point ? La troupe peut être tout à fait prête à se joindre au peuple, mais ne pas recevoir du dehors l’impulsion nécessaire. La direction révolutionnaire ne croit pas encore en la possibilité de gagner à elle l’armée et laisse échapper les chances de victoire. Après cette insurrection mûrie, mais non réalisée, une réaction peut se produire dans les troupes : les soldats perdront l’espérance qui les enflammait, tendront une fois de plus le cou sous le joug de la discipline et, dès une nouvelle rencontre avec les ouvriers, se trouveront dès lors dressés contre les insurgés, surtout à distance. Dans ce processus, les impondérables ou difficilement pondérables, les courants croisés, les suggestions collectives ou individuelles sont nombreux. Mais de cette complexe combinaison de forces matérielles et psychiques, une déduction s’impose, d’une netteté irrésistible : les soldats, dans leur masse, sont d’autant plus capables de détourner leurs baïonnettes, ou bien de passer au peuple avec leurs armes, qu’ils voient mieux que les insurgés sont véritablement en insurrection, que ce n’est pas une manifestation après laquelle le troupier devra rentrer encore une foin et rendre des comptes ; qu’il y a lutte à mort ; que le peuple peut vaincre si l’on se joint à lui, et qu’ainsi non seulement l’on peut s’assurer l’impunité, mais des allégements dans l’existence. En d’autres termes, les insurgés ne peuvent provoquer un revirement dans l’état d’esprit du soldat qu’à condition d’être eux-mêmes prêts à arracher la victoire à quelque prix que ce soit, par conséquent aussi au prix du sang. Or, cette détermination supérieure ne peut et ne veut jamais se passer d’armes.  »

On pourrait multiplier les exemples de processus révolutionnaires où la question s’est posée, comme pour la Commune de Paris en 1871 et le rôle de la Garde Nationale.

La répression « fondatrice » de juin 1848

 
Celui de 1848, le premier de cette ampleur dans l’histoire de la démocratie bourgeoise à la française, est peut-être le plus parlant. Si le soulèvement de février 1848, au nom de la « République sociale » contre la monarchie, s’était fait en front unique entre la bourgeoisie et le prolétariat, le processus de février à juin, et l’insurrection de juin, ont reflété non seulement l’exacerbation des antagonismes d’intérêts entre des classes aux contours encore partiellement mal définis, mais surtout, ont mis au cœur de la réalité le rôle de la police et de l’armée telles qu’elles fonctionnent dans une démocratie bourgeoise, fût-elle naissante à l’image d’un capitalisme encore tout jeune à cette période.. Sans revenir sur tout le processus, retenons que très tôt, la question des armes et de la « force de répression légitime » s’est avérée être en dernière instance la question centrale du pouvoir.

Le 24 février, la « dualité de pouvoir », définition qu’utilise rétrospectivement Samuel Hayat dans son livre 1848 : Quand la République était révolutionnaire (Seuil, 2014), est concentrée à l’hôtel de ville entre l’auto-proclamé gouvernement provisoire d’un côté, et une assemblée délibérante d’insurgés en armes de l’autre, réunie dans la salle Saint-Jean. Quelques manœuvres et parlementations de Lamartine suffiront alors à ce qu’elle reconnaisse le gouvernement provisoire. Les mois qui vont suivre vont faire émerger une tension croissante entre les partisans d’une poursuite du processus révolutionnaire et de la concrétisation des aspirations à l’égalité, ou du moins d’une réalisation concrète des revendications ouvrières, et les partisans plus légalistes d’une nouvelle constitution, tout particulièrement les franges libérale de la bourgeoisie.
Des choses importantes vont alors se jouer autour de la « recomposition de la Garde Nationale ». Alors qu’elle était pour beaucoup « l’incarnation du peuple en armes », comme le mentionnait une adresse au gouvernement provisoire, les élections des officiers du 5 avril commencent déjà à limiter cet aspect : aucun ouvrier n’y est élu, de même que les membres ouvriers au gouvernement se réduisent à peau de chagrin ! Les nombreuses manœuvres du gouvernement provisoire réussiront à « contester le monopole de la Garde Nationale », notamment par la création d’unités supplémentaires de police armées, de la Garde Nationale Mobile, et la réintégration des militaires dans Paris. Et cette Garde Nationale mobile jouera effectivement un rôle central dans la répression sanglante – plus de 3000 morts – de fin juin 1848. Dans leurs textes classiques sur juin 1848, Marx et Engels expliquaient ceci :
«  Les ouvriers n’avaient plus le choix : il leur fallait ou mourir de faim ou engager la lutte. Ils répondirent, le 22 juin, par la formidable insurrection où fut livrée la première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne. C’était une lutte pour le maintien ou l’anéantissement de l’ordre bourgeois. Le voile qui cachait la République se déchirait. […] On sait que les ouvriers, avec un courage et un génie sans exemple, sans chefs, sans plan commun, sans ressources, pour la plupart manquant d’armes, tinrent en échec cinq jours durant l’armée, la garde mobile, la garde nationale de Paris ainsi que la garde nationale qui afflua de la province. On sait que la bourgeoisie se dédommagea de ses transes mortelles par une brutalité inouïe et massacra plus de 3 000 prisonniers [par l’armée du général Cavaignac]. » (Les luttes de classes en France, chap. I « De février à juin 1848 »)
Cela, sans compter les emprisonnements, les déportations, etc. : véritable guerre d’extermination consciente précise Engels dès 1848, même s’il dira plus tard, , dans son Introduction de 1891 La guerre civile en France, qu’en comparaison des 30000 morts à Paris de 1871, « 1848 ne fut encore qu’un jeu d’enfant comparé à la rage de la bourgeoisie de 1871 ». La leçon d’ensemble est claire : « La révolution de février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie générale, parce que les contradictions (entre la bourgeoisie et le peuple) qui éclatèrent en elle contre la royauté, n’étaient pas encore développées et demeuraient en sommeil […] La révolution de juin est laide ; c’est la révolution repoussante, parce que la réalité a pris la place des mots, parce que la République a démasqué la tête même du monstre en lui arrachant la couronne qui la protégeait et la cachait. » (La nouvelle Gazette Rhénane, « La révolution de juin », 29 juin 1848)
Un point précis de l’analyse de Marx et Engels qui a fait débat par la suite est la composition sociologique des forces de répression de juin 1848. Pour eux, c’était des franges essentiellement du « lumpenproletariat », franges trop décomposées, irrécupérables pour la lutte de la classe ouvrière, passés par armes et bagages du côté de l’oppresseur. Divers historiens ont relativisé cette définition, en s’appuyant sur le fait que c’était pour beaucoup d’entre eux des prolétaires tout court (et ce même si le sous-prolétariat reste par définition une partie du prolétariat). Mais alors, cela confirme que c’est encore moins sur la base d’une commune origine de classe qu’on peut imaginer convaincre la fraction d’ouvriers qui ont choisi, jusqu’au bout, de se faire policiers.
Selon Mark Traugott, cité par S. Hayat, un facteur central, plus de toutes façons que l’appartenance de classe, a été «  le fait qu’elle [la Garde Nationale Mobile] soit soigneusement entretenue à l’écart du reste de la société  », fait déterminant pour expliquer son attitude en juin. On en revient à l’idée de départ, sur l’isolement des individus de leur classe de provenance.

A la lumière de ces quelques évocations historiques, il semble compliqué de pouvoir convaincre pacifiquement des policiers, d’autant plus quand leur colère ou insubordination s’exprime sur la droite, comme l’explique Fabien Jobard dans son parallèle intéressant avec le 13 mars 1958. Mais lors de processus révolutionnaires, où le mouvement ouvrier se pose comme le possible dirigeant, constituant une force massive et organisée, la question se pose alors, d’une tout autre façon... Il s’agit plus de « convaincre » militairement, en tout cas par la force sociale que représente le prolétariat et ses alliés quand ils se soulèvent, que d’expliquer pacifiquement ; c’est dans ce contexte, sous la pression d’un mouvement ouvrier puissant montrant qu’il est prêt à prendre le pouvoir, que des secteurs des forces de répression, même professionnelles, peuvent éventuellement faire sécession et rejoindre le camp des prolétaires. Mais là on est aux antipodes d’une fraternisation idéologique conquise par la discussion pacifique. C’est pourquoi, mis à part dans ce cas très particulier propres aux crises révolutionnaires, l’idée de fraternisation de la classe des exploité-e-s et des opprimé-ees est une illusion dangereuse.
C’est cela, en vertu même de cet antagonisme de classes et du caractère profondément bourgeois de l’institution policière (malgré toutes les contradictions qui peuvent s’y exprimer, selon les secteurs, les services, etc.), qui nous amène à contester fermement les positions des organisations se référant aux marxisme et à la révolution qui transigent sur ces définitions fondamentales, à refuser les syndicats policiers dans les confédérations ouvrières. Et à dénoncer l’attitude de la direction de la CGT, qui, si elle prétend défendre les droits des ouvriers dans le contexte actuelle de répression ouverte, ne peut pas en même temps abriter et défendre de façon totalement incompatible les intérêts de la police au travers de la CGT-Police.