Notre classe

Prés du Havre, à Saint-Vigor-d’Ymonville, 111 licenciements

Interview. Ciments Lafarge, le profit avant tout

Publié le 7 septembre 2016

En février 2016 le groupe Lafarge annonce la fermeture de la cimenterie dans la périphérie du Havre à Saint-Vigor-d’Ymonville, avec 111 licenciements pour « motif économique ». Nous avons discuté, avec David Auguet, représentant syndical CGT du site, pour comprendre comment un licenciement pour motif économique a pu se dérouler avec autant de facilité, alors que le groupe se porte à merveille.

Propos recueillis par Maryline Dujardin

Pouvez-vous nous parler du plan de licenciements sur Lafarge ?

C’est un « Plan de Sauvegarde de l’Emploi » en trois phases :
La première a démarré le 16 août avec les plans de départs « volontaires » et les mesures d’âges. Parler de « plan de départ volontaire » c’est plutôt hypocrite, puisque les gens sont contraints de quitter Lafarge en trouvant du boulot ailleurs. Malgré tout, une partie de nos collègues vont se positionner sur cette option.
La deuxième phase c’est l’application des « critères d’ordre » pour savoir qui peut rester à la station de broyage. Sur les 144 de l’effectif initial il n’en restera que 39 à la station.
A partir de ce moment-là, quand toutes les affectations auront été faites, tous les autres sont susceptibles d’être licenciés. C’est la troisième phase qui commence, pendant laquelle la direction s’est engagée, comme elle en a l’obligation, à proposer à ceux qui ne restent pas, un reclassement sur un poste chez Lafarge Ciment ou chez Lafarge en France. Mais il reste à savoir combien des salariés concernés accepteront ces mutations en sachant que les deux sites les plus proches de nous c’est Dunkerque et La Mayenne, et ensuite c’est Lyon, Nice, Marseille, Toulouse, Perpignan. Il faut reconnaître que ce sont des gros changements de vie avec un avenir chez Lafarge qui est pour le moins incertain.

Je sais déjà que des collègues vont refuser les mutations, donc être licenciés. Combien vont refuser ? C’est compliqué à dire. Quelques salariés vont partir en « pré-retraite », une vingtaine probablement. Et d’ailleurs ça ne s’appelle plus comme ça, maintenant ; ça s’appelle ; « période de transition d’activité ». Ca ne s’appelle plus comme ça parce qu’ils aiment bien changer tous les noms. C’est comme « plan de licenciement », maintenant c’est « plan de sauvegarde de l’emploi ». Et pourtant, ça reste de la destruction mais on appelle ça de la sauvegarde ; ça fait partie, malheureusement, de l’hypocrisie ambiante.

Quelle est la justification de Lafarge, qui fait pas mal de bénéfices, pour faire un PSE comme celui-là ?

La sauvegarde de la compétitivité ! Ce que les lois Macron ont prévu. C’est à dire qu’il y a peu de temps, il fallait qu’une entreprise soit déficitaire pour pouvoir soumettre un plan de licenciement. Aujourd’hui, l’usine Lafarge est largement bénéficiaire, rentable sur tous les sites, mais ça ne les empêche pas de s’inscrire dans le cadre de la « sauvegarde de la compétitivité » pour le groupe. On ne va pas se voiler la face : on subit les conséquences de la fusion entre Holcim (acteur cimentier en Suisse) et Lafarge. Le nouvel actionnariat du groupe exige du cash. Dès la fin octobre 2015, le nouveau président du groupe annonçait qu’il fallait récupérer10 milliards de cash d’ici 2018. Les conséquences ne se sont pas fait attendre : deux sites sont transformés en France, Le Havre et La Couronne, afin de récupérer du cash. Les grosses multinationales se regroupent, avec à chaque fois des dégâts pour les salariés. On avait un site performant et viable, durable, puisqu’on avait encore une centaine d’années de possibilité d’exploitation de carrière. Mais voilà, on est confrontés à la fermeture boursière. Le PSE nous a été annoncé le 2 février, avec fermeture en 3 mois, selon les mesures expéditives de la loi Macron.

Quelle a été la réponse des salariés face à ce PSE ?

Des réponses, il y en a eu pas mal. On a bloqué les ventes et la production pendant un mois et demi, de fin avril jusqu’à début juin. On a été dans la lutte pendant un bon moment, mais on s’est retrouvés isolés parce que les autres sites Lafarge continuaient à tourner et à produire et approvisionner. Même l’autre site qui doit fermer n’est pas rentré dans la lutte comme nous. Maintenant, le moral est au plus bas ; tant qu’on est dans la lutte on garde espoir, mais de penser que le PSE va être déroulé dans les prochains mois, c’est vraiment difficile.

Pendant le blocage de la production, les salariés sont également rentrés dans le mouvement de lutte contre la loi travail ?

Oui, tous les collègues ont participé à tous les blocages. Pour beaucoup, aller voir d’autres collègues, ça a permis de prendre un bol d’air. Lutter sur autre chose, ça nous a permis de continuer à défendre notre cause tout en nous associant à la lutte contre la loi El Kohmri.

C’est donc la loi Macron qui facilite le PSE ?

Dans les motifs économiques, l’un des arguments des dirigeants, c’est la surproduction de clinker en France. Le clinker c’est la matière première qu’on met dans les fours des cimenteries pour pouvoir faire le ciment. C’est un gros paradoxe que développe la direction : d’un côté on nous ferme pour sur-capacité et de l’autre on nous alimente par du clinker venu de Grèce et d’Espagne ; d’un côté l’argumentaire de la direction et de l’autre la réalité des faits. La réalité des faits c’est qu’on est fermé pour raison ultra financière.
La loi Macron encadre le « motif économique » ; il y a des critères à respecter. Notre direction a fait le nécessaire pour ne pas être attaquable juridiquement et répondre aux critères que la loi Macron prévoit pour pouvoir engager un PSE. Ils ont répondu point par point au texte. On ne peut même pas attaquer juridiquement le « motif économique ». On ne peut attaquer que sur la procédure, mais pas sur le fond.
Demain, si on veut attaquer sur le « motif économique », il faudra attendre d’être licencié et aller aux prud’hommes individuellement. On aura alors de grandes chances d’être entendu puisque le motif économique ne tient pas la route au regard des arguments présentés. Mais cette démarche individuelle, de toute façon, ne changera plus rien. La personne qui sera dans cette situation c’est qu’elle aura déjà perdu son job. C’est bien ficelé ! Et la réforme El Kohmri en rajoutera une couche, puisqu’elle va permettre le licenciement économique à tout va, de façon individuelle, sans faire de PSE. On va à grand pas vers la précarisation de l’emploi.

Aucune alternative n’a été proposée pour la sauvegarde des emplois sur le site ?

Nous, on avait voulu présenter un projet de reprise de l’usine mais on n’a pas été reçus. Ca veut dire qu’il n’y a même pas la volonté de juste écouter et juste entendre une alternative possible. On proposait de régionaliser cet outil industriel déjà en fonctionnement. On avait structuré le projet avec étude de marché et tout ce qu’il fallait. On avait en tête de proposer un financement différent pour faire que le groupe récupère l’argent mais que l’on maintienne le site industriel et les emplois qui allaient avec. Aujourd’hui, à l’usine, c’est 144 personnes mais c’est aussi environ 500 emplois induits. Mais bon… il ne faut surtout pas donner l’exemple parce que ça remettrait complètement en cause le modèle économique tel qu’il est aujourd’hui !