Notre classe

Conflit chez Haribo à Uzès

« Le plan de la direction préfigure ce que la loi El Khomri va permettre. » Interview : Julien, CGT Haribo

Publié le 16 mai 2016

Tout le monde connaît Haribo et ses bonbons multicolores : qui dans son enfance n’a pas réclamé fraises tagada, schtroumpfs qui laissaient la langue bleu turquoise, oursons ou dragibus ? Mais derrière la façade qui cherche à faire croire qu’« Haribo c’est beau la vie pour les grands et les petits » se cache des méthodes de management qui, comme partout ailleurs, mettent la pression sur les salariés pour maximiser les profits. A Uzès, dans le Gard, les travailleurs d’une des deux usines Haribo implantées en France se battent pour ne pas céder au chantage à l’emploi : ils refusent de choisir entre leurs conditions de travail – déjà pas si reluisantes – et leur emploi. Après avoir publié le communiqué de la CGT Haribo la semaine dernière, Révolution Permanente a interviewé Julien, salarié de l’usine et représentant du personnel (CGT).

Propos recueillis par Dom Thomas

Peux-tu me parler du conflit en cours ?

Concrètement, c’est en janvier qu’on nous a présenté la clé du chantage : la construction en cours, en Allemagne, d’une nouvelle usine capable de produire 220.000 tonnes de bonbons par an à partir de 2020. A côté de ça, nous avons tout de suite compris que nos deux usines ne feraient pas le poids : à 25.000 tonnes chacune, elles sont des grains de poussière par rapport au monstre qui est en train de sortir de terre là-bas.

Ce qu’on dénonce, c’est qu’alors qu’Haribo bat chaque année son record en matière de chiffre d’affaire et de bénéfices, et enregistre donc des records historiques grâce aux usines actuelles, les dirigeants ne veulent pas faire d’investissement capacitif en France. Pour faire baisser le coût de production, il faut des investissements matériels ; mais ici en France, la direction se contente de tirer sur la masse salariale, en finançant un plan de départ en retraite anticipé qui va concerner 110 personnes, et en réorganisant le travail pour que la production soit assurée par un effectif réduit. Il y a 3 ans, on avait perdu la production du Dragibus soft 300g, envoyée dans une usine en Hongrie : aujourd’hui, nous allons également perdre la production des chamallows et de l’alcool de menthe, qui sont pourtant, à l’origine, les spécificités de l’usine d’Uzès au moment de son rachat. Ces productions vont être envoyées en Belgique, ce qui va mécaniquement faire augmenter le coût de production moyen de la tonne de bonbons sortant de notre usine, car la guimauve coûte moins cher à produire que le reste (500-600€ contre une moyenne d’entre 900 et 1 000 € pour l’ensemble des bonbons). La direction a prévu de compenser cette hausse du prix à la tonne par une baisse de la masse salariale. Et tout ça alors qu’il y a sept ans, des efforts avaient été demandés aux salariés de l’atelier guimauve sous prétexte de conserver la production !

Comment est-ce que cette réorganisation va impacter vos conditions de travail ?

La mesure-phare de cette réorganisation du travail, c’est l’annualisation individualisée du temps de travail. Cela signifie que l’ensemble des heures qu’on doit faire dans l’année, soit 35h multiplié par le nombre de semaines travaillées, va être effectué avec des durées variables chaque semaine. Ces durées peuvent aller de 0 à 48h par semaine. Notre temps de travail va donc devenir variable. Officiellement, la direction doit respecter un délai de prévenance d’un mois ; mais si les heures effectuées en plus au cours du mois sont effectivement majorées, il est aussi possible de t’enlever si un délai de trois jours est respecté. En clair, on pense que la direction va charger les plannings pour ne pas avoir à payer d’heures supplémentaires, et pourra ensuite ajuster en nous prévenant trois jours avant. On sera donc obligés de réserver notre temps, mais on pourra nous décommander au dernier moment, au détriment de nos temps de repos et de loisirs et de notre vie de famille.

En fait, pour nous à la CGT, cette mesure correspond à ce qu’on appelle le lean management, un ensemble de méthodes qui vient du Japon et dont le but officiel est d’impliquer le salarié dans le projet de société. L’objectif, c’est qu’à terme ce soit l’ouvrier lui-même qui donne au patron l’idée qui permettra de supprimer son poste... ! « Lean management », ça signifie « travail maigre » : en clair, c’est tirer sur tout, partout où c’est possible, supprimer tous les gestes considérés comme inutiles par le patron, tout ce qui peut rendre le travail convivial et y ajouter un surcroît d’humanité. Comme on sera moins nombreux pour produire, il faudra que la moindre de nos secondes soit rentable, et qu’on prenne le moins de congés possible. Notre Compte Epargne Temps va être revu dans cette optique, pour qu’il nous soit moins facile de transformer nos primes en temps de repos.

Il est également question que vous deviez demander l’autorisation à votre chef pour pouvoir aller aux toilettes ?

Effectivement, toutes les pauses autres que la pause-déjeuner de 30 minutes – la seule pause de la journée – vont être supprimées. Plus possible de prendre un café donc, et il faudra aussi demander l’autorisation de s’absenter pour pouvoir aller aux toilettes... Je n’ai pas de mots tellement c’est scandaleux. On se croirait à l’école, comme quand on était gosse.

Concrètement, comment se passe le conflit dans ton usine ? Quelle est l’attitude de la direction dans le conflit ?

Une vingtaine de réunions ont eu lieu depuis l’annonce du plan de la direction. Mais ce qu’on nous propose, ce ne sont pas des négociations : on nous dit qu’on doit prendre le menu complet ou rien. Et après la direction explique aux salariés que ce sont les syndicats qui ne veulent pas négocier...

Face à ce blocage, en tant que syndicats, on a demandé une expertise au CHSCT. Un cabinet agréé par le Ministère du travail est donc en train de travailler sur l’anticipation des conséquences de cette réorganisation du travail.

Mais la direction, qui trouve que le délai de l’expertise est trop long, a convoqué un référendum pour « consulter » les salariés. Ce referendum aura lieu dans l’usine de Marseille très prochainement, parce que les syndicats locaux n’ont pas demandé d’expertise là-bas. Sur le site d’Uzès, le référendum se tiendra fin juin, après le résultat de l’expertise. La direction a décidé que la consultation se ferait par correspondance, pour réduire au maximum les échanges et les discussions entre collègues à propos du référendum ; c’est un moyen de pousser à ce que la peur l’emporte chez les salariés, qui seront seul chez eux pour prendre une décision. Pourtant il suffit de regarder ailleurs : dans toutes les boîtes où les gens ont accepté des plans, la situation s’est carrément dégradée depuis.

Pour nous mettre la pression, dès vendredi dernier la direction a annoncé que si les salariés et/ou les syndicats refusaient le plan, la sanction consisterait en des délocalisations progressives, c’est-à-dire des départs de tonnage chaque année. La production sera donc progressivement réduite, et les emplois avec.

Est-ce que tu fais un lien entre le conflit en cours dans ta boîte et la mobilisation nationale contre la loi El Khomri ?

Parmi les 230 salariés de la production à Uzès, la très grande majorité des gens est contre le plan « proposé » par la direction. Mais comme un peu partout, tout le monde subit la pression des crédits logement et des charges familiales à assurer. Du coup, c’est pas toujours facile de bouger. Beaucoup de gens disent qu’ils se doutent que la direction ment, mais que malgré tout, il faut prendre le risque de voir ce qui se passe avec ce plan... Ces dernières années, on a subi tellement de d’attaques et de reculs que les seules batailles qu’on a pu mener sont défensives, pour essayer de faire respecter nos droits en tant que travailleurs salariés et intérimaires.

Cela dit, la lutte nationale contre la loi El Khomri est un bon appui, parce que les salariés sont mobilisés contre la loi localement. Je pense que c’est lié dans le sens où l’indignation qu’ils ont par rapport à ce qui est en train de se passer dans la boîte leur fait prendre conscience des conséquences de la loi : ce qu’on vit dans la boîte préfigure ce qui se passera avec la loi.

Avant la loi El Khomri, on pouvait faire annuler un plan social en montrant que la boîte n’est pas en difficulté économique, comme c’est le cas ici à Haribo. Mais avec la nouvelle loi travail, la direction peut désormais s’appuyer sur le fait que le chiffre d’affaires baisse pour justifier son plan social ; or la délocalisation d’une partie de la production va mécaniquement faire baisser le chiffre d’affaire.

Du coup, concrètement, on a posé des appels à la grève non seulement pour chaque journée de manifestation, mais aussi pour les journées d’action annoncées par les étudiants. En moyenne, on a entre 50 et 70% de grévistes à chaque fois, et on rejoint la manifestation à Nîmes.

Le 12 mai, on a organisé un rassemblement de soutien qui a réuni deux à trois cents personnes, dont des travailleurs de Perrier, des transports du Gard (STDG), d’EDF, de la Poste, mais aussi des personnes mobilisées dans les Nuits Debout d’Alès et de Nîmes. A la suite du rassemblement, une assemblée générale a permis de parler des journées nationales du 17 et du 19 mai contre la loi El Khomri et son monde, et concrètement de programmer des actions de blocage en vue de la journée du 19. Une nouvelle AG est prévue pour le 19 mai avant le départ en manifestation.

On espère aussi que les travailleurs du site de Marseille vont nous rejoindre dans la lutte, d’autant plus que la direction a annoncé que le siège social allait être délocalisé à Aix. Localement, les salariés s’inquiètent : cette annonce signifie-t-elle que l’usine va fermer ? Quoi qu’il en soit, ils vont subir les mêmes réorganisations du temps de travail que nous : nous avons donc tout intérêt à être unis dans cette lutte.