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Notre classe

Dictature patronale

Licenciée pour avoir refusé de changer de prénom

Maryline Dujardin « J’avais répondu à une offre de Pôle Emploi, raconte Marion au quotidien La Dépêche du Midi. J’ai commencé par du travail intérimaire au mois de mars et au bout de trois semaines, j’ai enchaîné sur une action de formation préalable à l’emploi (AFPR). C’est là que ça s’est gâté. M. L., le patron, m’a demandé de changer mon prénom en Marie parce que des clients pourraient me confondre avec une autre Marion qui travaille dans le même service. »

Résultat, Marion vient d’être licenciée par la PME de Haute Garonne où elle était en formation en tant qu’assistante commerciale, pour avoir refusé de se faire appeler autrement sur son lieu de travail. Elle avait d’abord reçu une demande par mail lui demandant de se faire prénommer Marie, puisqu’une autre collègue avait le même prénom qu’elle. Puis, lors d’un entretien il lui est signifié qu’elle n’a pas le choix : soit elle change de prénom, soit elle s’en va. Le motif de ce non-recrutement abusif : "Problème d’identité au sein de la société". Jolie formule qui fait la démonstration qu’aujourd’hui il n’est pas bien compliqué de virer un employé sur des motifs plus que douteux.

Marion est le prénom de toute une génération comme les Thomas, Paul, Mathieu, Sarah, Camille devons-nous tous changer de prénoms pour ne pas être "confondus" ? Le travail est un lieu où il ne faut pas trop faire la démonstration de sa personnalité, alors seul le prénom nous permettrait encore de nous distinguer, est-ce la démonstration que tente de faire le patron de cette PME ? Et lui le patron de cette PME accepterait-il de changer de prénom si un de ses employés avait le même que lui.

Plus généralement, le choix du prénom « adéquat » de son employé, révèle, en réalité, de la logique poussée jusqu’au bout, de l’imposition des modalités de langage du patron sur l’employé, et des rapports de domination, le salariat, qui le sous-tendent. Pour exemple, dans certains cas, sans vouloir espérer un retour réactionnaire au « vouvoiement », se faire appeler par son prénom est souvent quasi imposé par le supérieur hiérarchique, sous prétexte que c’est plus facile ou plus cool. De cette façon, le patron tente de masquer le rapport de subordination du salarié à l’employeur, en imposant une égalité qui n’est de fait que formelle, l’objectif étant d’en demander toujours plus aux salarié-e-s.

Quelles concessions devons-nous faire pour travailler ? Jusqu’où peuvent-ils nous instrumentaliser, nous objetiser ?

L’objectif visé par le patron d’appeler Marion par un autre prénom avait pour but de "faciliter" la communication clients. Il est en vérité la déclinaison jusqu’au bout de cette fameuse "souplesse" qu’il nous est demandé d’avoir aujourd’hui au travail. Le langage et les dénominations jouent beaucoup dans les rapports de domination au travail, se faire renommer c’est déjà se faire bafouer. Puis plus tard, peut également survenir le tutoiement qui permettra même de soi-disant faciliter la communication, mais en réalité de casser un certain respect à la personne, il est en effet plus facile de dire ; "tu peux rester plus tard ?" que "pouvez-vous rester plus tard ?"

Cette affaire n’est pas sans nous rappeler la délocalisation des plateformes téléphoniques de grands groupes au Maghreb, ou dans des pays francophone pour avoir de la main d’œuvre moins cher. Sur ces plateformes téléphoniques il est donc imposé aux employé-e-s de se faire renommer pour se voir attribuer un prénom plus "français", une autre forme de discrimination. C’est ainsi que des Mokhtar peuvent se voir appeler Martin. Il y est également de mise de faire la sélection des travailleurs par celles et ceux ayant le moins d’accent pour répondre au téléphone. Encore une objetisation de la personne qui se voit discriminer sur son lieu de travail même.

Forcé de constater que nous sommes tous victimes d’un monde du travail déshumanisé, et que la situation de Marion est la résurgence d’un système pourrit, aliénant, dont le cœur est l’exploitation et le salariat. Le mépris de l’autre au travail est devenu quotidien, mépris évident de l’autre par l’objetisation ici ; je t’appelle comme je veux, donc je te traite comme je veux. L’irrespect règne dans ce monde impitoyable du travail, et au moment où nous luttons contre une loi travail violente, n’oublions pas que la réalité du travail aujourd’hui est déjà une horreur, et qu’il faudra aller bien au-delà de cette loi et lutter contre ce système capitaliste impitoyable qui aliène, et tente de nous faire payer sa crise.