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Notre classe

La Poste réprime à la plateforme de Bellecour

Lyon. Un postier témoigne : le message c’est ‘souffrez en silence sinon c’est la sanction’

Après le suicide de deux postiers en Dordogne ces deux dernières semaines, les témoignages de souffrance au travail des salariés de La Poste se multiplient. Un employé du bureau de Poste historique de Lyon Bellecour témoigne des pressions, sanctions et licenciements qui sont le quotidien de ses collègues et lui.

Crédit photo : Hôtel des Postes Bellecour, Lyon Figaro

En 2017, suite à une vague de suicides de postiers et des témoignages inquiétants sortis dans la presse, un accord censé répondre au malaise au travail des facteurs a été signé par la Direction de la Poste. Il servait surtout à étouffer le feu médiatique engendré. En fait, les deux syndicats majoritaires, SUD et CGT, étaient contre cet accord apportant trop peu d’améliorations.

Un an et demi plus tard, la situation à la Plateforme de distribution de courrier (PPDC) de Lyon Bellecour confirme que la réticence des 2 syndicats était bien justifiée. Pour le moment heureusement aucun suicide n’est à déplorer, à ma connaissance à la Poste de Bellecour. Mais les conditions de travail continuent à se dégrader, en particulier depuis l’arrivée de l’actuel Directeur opérationnel, qui semble mener une croisade contre les postiers avec une vague de sanctions disciplinaires allant du simple avertissement écrit au licenciement pour faute qui s’abat sur les facteurs, créant un climat de peur et de tension insupportable.

Rien qu’entre septembre et octobre, au moins trois licenciements pour faute grave ont été exigés pour des postiers de la part de ce directeur, sans compter les avertissements et mises à pied de plusieurs autres postiers de ce même centre.

Je citerai trois cas dont deux ont été médiatisés :

1 – Aziz, licencié pour avoir dénoncé les mauvaises conditions de travail

Aziz avait alerté sur la souffrance de ses collègues en faisant une grève de la faim pendant 19 jours en mai dernier, et en s’exprimant à des médias. Il a été agressé et menacé verbalement par un membre de la hiérarchie haut-placé, devant des témoins ; il a été licencié mi-septembre.

2 – Christophe, un livreur de colis, menacé de licenciement pour un mauvais stationnement

Christophe avait été molesté par un policier municipal le 21 juin 2018 à Lyon, en face d’un bureau de Poste, en plein exercice de son travail. Alors que le règlement intérieur de la Poste (article 15) dit que la Poste s’engage à protéger un employé victime de ce genre d’agression pendant son travail, il a été refusé l’aide juridique à cet agent. Et fin août, le directeur du centre de la Poste a exigé qu’il soit licencié pour faute grave, à la suite d’une « enquête » très superficielle et partiale des faits tenant compte surtout de la version de la police et non de celle des témoins qui disent que c’est le policier qui a agressé le postier et non l’inverse. Les motifs invoqués par la Direction postale Auvergne-Rhône Alpes, sont scandaleux d’hypocrisie. Je cite : « Le comportement de notre facteur n’était pas conforme aux attendus fixés par La Poste comme le respect du code de la route ou de sa prestation de serment. »

Or la Direction n’est pas sans savoir que pour distribuer l’ensemble des colis sur leurs horaires de travail, les postiers livreurs en voiture n’ont pas d’autre choix dans le centre-ville de Lyon de se garer bien souvent en dehors des emplacements autorisés par le code de la route. Cette problématique qui existe depuis des années – le stationnement dans le centre de Lyon – est devenu de plus en plus compliquée, y compris pour les livreurs. Cette situation a été communiquée à la Direction qui a fait la sourde oreille et n’a proposé aucune solution.

Les postiers livreurs sont donc soumis à une double pression :

  •  Soit ils respectent le code de la route à la lettre mais dans ce cas, ils perdront un temps considérable pour trouver une place correcte, et livreront moins de colis dans le temps imparti. La Direction pourra les sanctionner pour cela ;
  •  Ou bien pour distribuer toujours plus de colis, il leur faut enfreindre le code de la route en se garant un peu n’importe où (ce que font la plupart des livreurs sur Lyon à cause d’un manque de places de stationnement) .
    Ils s’exposeraient là aussi à des sanctions comme ce qui est arrivé à Christophe.

    3 – Un autre postier qui avait pris la défense de Christophe est licencié

    Un collègue avait rapporté les propos de témoins oculaires de « l’agression » de Christophe, contredisant la version donnée par la Direction à ses collègues afin d’étouffer le dossier. Le directeur de la plate-forme de la Poste le convoque le 7 septembre 2018, et demande son licenciement pour faute grave le 17 septembre 2018. Motifs ? Aucun de valable, aussi bien par rapport au Code du Travail que vis-à-vis des textes de la Poste. On lui reproche ses écrits à la Direction, entre autres au PDG Philipe Wahl (qui n’a jamais daigné répondre) où il dévoile l’insubordination de certains cadres qui, sciemment, ne respectent pas les textes réglementaires de l’entreprise et refusent d’écouter la souffrance des postiers et de proposer des solutions (infraction au Code du Travail). L’un des supérieurs cités a souvent été rappelé à l’ordre pour délit d’entrave auprès de l’Inspection du travail, et s’est livré plusieurs fois à de l’intimidation et diffamation sur des postiers afin de faire taire ceux qui dénoncent des conditions de travail pénibles.

    Bien qu’ayant agi en accord avec son serment professionnel et l’article 16 du règlement de la Poste, en signalant à sa hiérarchie des comportements contraires à la Loi et l’éthique de l’entreprise, il a été remercié par un licenciement parce que les faits qu’il dénonce dérangent sa hiérarchie qui peut continuer à désobéir aux textes sans être embêtée. Pour légitimer le licenciement d’un postier qui, en dix-huit ans, n’a jamais été sanctionné pour un comportement rebelle envers sa hiérarchie, un dossier a été monté en catastrophe cet été, sur la base d’accusations mensongères : on lui reproche aussi de ne pas avoir distribué l’intégralité de sa tournée en citant des dates où il ne travaillait pas ! Et dans le même temps on a demandé à certains de ses collègues de ramener du courrier pour éviter d’avoir à leur payer des heures supplémentaires.

    De nombreux témoignages écrits, émanant même de la Direction de la Médiation de la Poste, de la défense de représentants du CHSCT et même d’un avocat du droit du travail, ont confirmé la véracité de la situation dénoncée par ce postier dans ses écrits. Ce postier a remis plus de 70 documents comme preuves au Directeur opérationnel Ain-Rhône. Ce dernier a refusé de les examiner sérieusement, refusant d’admettre les faits, plus soucieux de couvrir des manquements graves de certains cadres et de sanctionner sévèrement les facteurs parfois pour des broutilles.

    Deux poids deux mesures…

    Le message ainsi lancé aux collègues à la Poste de Bellecour est le suivant : « Souffrez en silence sinon c’est la sanction ». Afin de pouvoir dire aux médias que tout va bien dans le meilleur des mondes. Ce témoignage est important, dans le contexte de l’actualité récente, avec deux suicides de facteurs en deux semaines en Dordogne et des plaintes pour harcèlement, agression, pression de postiers envers leurs managers.

    Sans compter le scandale très médiatisé d’Emmanuelle, cette postière victime de harcèlement moral, sexuel et même tentative de viol par un de ses supérieurs hiérarchiques sans que sa direction n’intervienne. Si elle a eu gain de cause aux Prud’hommes en mai 2018, ce cadre n’a pas été sanctionné par l’entreprise.

    Tout cela prouve bien que tout ne va pas si bien que ça.




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