Politique

Défiler sur les Champs avec une arme de poing, c’est permis !

Manif sauvage, manif de nuit. Mais que fait la police ?

Publié le 20 octobre 2016

Gyrophares allumés et sirènes hurlantes, dans des véhicules banalisés ou des fourgonnettes siglées, en uniforme ou avec le seul brassard pour les baqueux, et, surtout, avec l’arme de service bien visible pour certains. C’est ainsi qu’ont défilé pour le second soir consécutif des centaines de policiers dans plusieurs localités, dont Paris, Évry, Marseille et Nice. Selon Bernard Cazeneuve, le premier flic de France, il s’agirait de défilés qui ne sont pas « conformes à la déontologie ». Un doux euphémisme. Quand des hommes et des femmes armés défilent en bande organisée, de nuit, ce n’est plus de déontologie dont il faut parler…

Jean-Patrick Clech

Les fonctionnaires de police « en ont assez », disent-ils. Ils ne se font pas à l’idée que leur rôle de rempart du système peut les exposer, parfois, à des risques. La goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase est liée à l’attaque de quatre policiers à Viry-Châtillon, il y a dix jours. Peut-être que les fonctionnaires qui ont défilé n’étaient-ils pas complètement informés des caractéristiques du « métier » tout particulier qui est le leur lorsqu’ils ont passé le concours de gardien de la paix ?

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’ils manifestent. Au printemps dernier, les poulets avaient réclamé du blé, se plaignant de leurs fiches de paie. Ils avaient également manifesté contre la « haine anti-flics », absolument injustifiée selon eux. Que des dizaines de milliers de manifestants contre la loi travail aient repris en chœur, après avoir été copieusement matraqués, « tout le monde déteste la police », leur avait déplu. Cette fois-ci, l’affaire est autrement grave : manifester, lors de son service, en uniforme ou portant un brassard police, déborde complètement du cadre (in)habituel de l’expression publique des policiers. Et ils étaient encore plusieurs centaines à braver l’interdit de manifester dans la nuit de mardi à mercredi.

Il s’agit d’une illustration supplémentaire, mais à l’extrême droite, de la polarisation croissante de l’échiquier politique et social hexagonal. Fidèle à ses habitudes, depuis 2012, le gouvernement emboîte, bien entendu, le pas à l’extrême-droite, sur ce dossier comme sur les autres. Jean-Christophe Cambadélis, patron du PS, a beau jeu de dénoncer des « manifestations hors-la-loi » et la « patte du FN » dans ces mobilisations. Ses amis au gouvernement, sont largement plus compréhensifs. Cazeneuve a assuré aux flics que l’enquête confiée à l’Inspection Générale de la Police Nationale concernant les manifs nocturnes n’allait servir qu’à « rappeler des principes » et non à « entrer dans le cycle des sanctions ». Avec son collègue de la Justice, il a d’ailleurs reçu les syndicats de policiers en fin d’après-midi mercredi. Leur chef à tous, François Hollande, suivi de près par Manuel Valls, ancien ministre de l’Intérieur, a bien entendu réitéré à plusieurs reprises son « soutien » dans les forces de police. Si on lit entre les lignes (grossières) de ce genre de déclarations, il faut donc comprendre qu’ils ne condamnent pas des policiers censés obéir à un devoir strict de réserve et à une interdiction de manifester contre leur employeur, en raison des « devoirs que leur impose leur statut et qui fondent la légitimité de leurs missions de police au service de l’ordre public et de la loi républicaine », y compris lorsqu’ils se retournent contre le gouvernement.

Autre symptôme de la polarisation actuelle, les syndicats de police. Pourtant déjà très marqués à droite, y compris Unité SGP FO Police, ils sont complètement dépassés. Dans le SMS qui a tourné pour organiser la première manifestation de nuit lundi, les « flics de jour, de nuit, de BAC, BST, canine, investigation, en ou hors service » critiquent copieusement des « élites syndicales enlisées dans leurs conflits ». On ne s’en étonnera pas. Il suffit de songer, côté Unsa, que son ancien leader est épinglé dans une affaire de ripoux. Le syndicat Alliance peine à s’implanter chez les « bleus » et FO, majoritaire chez les gardiens de la paix, n’arrive plus à suivre le virage à droite de sa base, un policier sur deux votant FN. Tous essayent donc de raccrocher les wagons, en faisant dans la surenchère. FO appelant même à une « marche silencieuse de la colère policière et citoyenne », le 26 octobre. En attendant, « la base » entend continuer à manifester. Et de nuit… Les policiers ont d’ailleurs récidivé dans la nuit du 19 au 20 octobre, aux alentours de 22h30, Place de la République. Des contrôles et des palpations ont même été effectués sur les passants autour de la manifestation.

L’état d’urgence n’a pas fait que « fatiguer » les fonctionnaires de police, comme ces derniers s’en plaignent. Pour les policiers, et dans certains départements en particulier, tel que le 93, comme l’a révélé l’affaire Vadot, l’état d’urgence a avant tout été synonyme de blanc-seing pour interpeller violemment et matraquer brutalement, et ce en toute impunité. Le gouvernement ne récolte que ce qu’il a semé. Et c’est l’extrême droite qui va engranger.