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Monde

Mort et désolation

Mossoul « délivrée » de Daech, mais pas de la guerre

Après une offensive de plusieurs mois, la ville de Mossoul, au Nord de l’Irak, a été « délivrée » des combattants de l’Etat islamique. Une « victoire » que fêtent le gouvernement irakien et les impérialistes, mais dont la population ne va pas voir la couleur.

Neuf mois de bataille et une ville rasée à moitié

En octobre 2016, alors que l’assaut de Mossoul venait d’être lancé par le gouvernement irakien, nous nous interrogions : « on oublierait presque qu’on est en face de l’une de ces opérations militaires dont on sait quand elles commencent mais pas quand elles finissent. Doit-on se préparer à une nouvelle vague massive de réfugiés ? ». Après neuf mois de combat dans les rues et les bâtiments de cette ville qui comptait 2,7 millions d’habitants avant la guerre, près d’un million de civil ont fuit la ville, qui s’était déjà en partie vidée sous Daech, depuis le début de l’offensive. 700 000 habitants sont toujours déplacés selon l’ONU. C’est donc une ville vide qui a été gagnée par la coalition internationale.

Mossoul en cendres, à moitié rasée. Crédits : Ahmad al-Rubaye / AFP

C’est une ville morte, dont près de la moitié est réduite en cendres, tant par les pièges explosifs de Daech, qui a fait exploser le fin juin la mosquée du XIIème siècle Al-Nouri, que par les bombes occidentales, principalement américaines et françaises, qui l’ont bombardé sans relâche ces derniers mois, y compris avec des munitions atroces comme des obus au phosphore blanc. Mi-juin, la coalition internationale a ainsi été accusée d’avoir utilisé ces types d’obus sur des zones peuplées de civils. Les conséquences de ces attaques sont horribles : des brûlures si profondes qu’elles atteignent les muscles et les os, des asphyxies. L’usage de ces armes montre clairement que le souci de « protéger » les populations qu’arbore la coalition est très mineur, face à l’envie de reprendre un territoire riche en ressources naturelles.

Usage de munitions au phosphore blanc sur Mossoul le 3 juin. Crédits : Kurdistan 24

Après Daech, les nouveaux affrontements entre pouvoirs locaux

La reprise de ce qui était la deuxième ville du pays est cependant loin de signifier la paix pour ses habitants et un cadre de vie stable pour ceux-ci. En effet, la région, riche en ressources naturelles et notamment en pétrole, attise de très nombreuses convoitises et sont déjà sources de tensions entre la Turquie, l’Iran, le Kurdistan irakien et le gouvernement de Bagdad. Autant d’acteurs qui cherchent à placer un pouvoir politique le plus favorable possible à leurs intérêts. Et au-delà de ces pouvoirs régionaux qui combattent pour tenter d’accroître leurs influences sur le territoire syrien, les puissances impérialistes occidentales, notamment la France, le Royaume Uni et les USA, cherchent elles aussi à défendre leurs parts du gâteau sur le terrain.

Un jeu où les populations sont systématiquement perdantes. Car chaque faction possède ses milices, ses polices, utilisées pour gagner du terrain face aux autres : kidnapping et assassinats commencent déjà et ce n’est surement pas la coalition internationale qui va y mettre un terme. D’un côté, le gouvernement chiite de Bagdad ne veut pas d’un pouvoir local à Mossoul de peur que la ville prenne trop d’indépendance politique vis-à-vis du pouvoir central ; au Kurdistan irakien, on lorgne sur de nombreuses parties du territoire, entre Sinjar et Kirkouk ; du côté turc, on soutient les « Gardes de Ninive », une milice de 4 000 hommes créée par l’ancien gouverneur de Mossoul, soutenue aussi par le Kurdistan irakien, mais qui n’est pas pour l’instant autorisée à entrer dans Mossoul. D’autres pouvoirs locaux, comme ceux du général Najim Al-Joubouri, commandant des opérations de Ninive, espère lui être le gouverneur militaire de Mossoul. Soutenu par la Grande-Bretagne, il ne l’est pas en revanche du pouvoir de Bagdad.

En bref, c’est une myriade de gouverneurs qui postulent actuellement à un nouveau pouvoir autoritaire sur Mossoul, chacun soutenu par une puissance régionale. Derrière cette instabilité, se trouve une réalité plus globale : au Proche et Moyen-Orient, aucune puissance régionale n’est aujourd’hui capable d’imposer son hégémonie, ce qui aboutit à des tensions qui pourraient entrainer des guerres régionales.

Les Humvee de la coalition contrôlent Mossoul / Crédits : Ahmad al-Rubaye / AFP

En Irak et en Syrie, l’aviation impérialiste continue de larguer ses bombes

Si Mossoul est sur le point d’être reprise (il reste encore quelques zones de résistances où les soldats de l’Etat islamique combattent jusqu’à la mort), c’est aussi le début d’une nouvelle offensive, sur Raqqa cette fois ci, à 500 km à l’Ouest, en territoire syrien. Alors que les combats de Mossoul ont déjà fait des milliers de morts, la prise de Raqqa devrait se révéler encore plus difficile : les forces au sol, surtout issues de Forces Démocratiques Syriennes (FDS), sont moins nombreuses que les forces qui ont pris Mossoul, et ne sont aidées par aucune troupe occidentale au sol.

Cependant, l’aviation américaine et française continue de bombarder ces territoires en « soutien », quitte à tuer des dizaines de civils sur certaines frappes. La reprise de Raqqa devrait s’annoncer difficile, d’autant plus que c’est le dernier bastion important de Daech, qui l’avait proclamé comme capitale de son « Etat ». Pour tous les commentateurs, ces attaques sont en train de faire « reculer » Daech. Cependant, si l’Etat islamique est bien en train de perdre ses assises territoriales, cela ne signifie en rien sa disparition : c’est surtout un nouveau début de ses activités clandestines et décentralisées, qui ne seront ni moins meurtrières ni moins réactionnaires. Malgré cela, les gouvernements occidentaux, notamment le gouvernement français, continue ses exactions qui nourrissent Daech et sa propagande.

Des Rafales français stationnés aux Emirats Arabes Unis d’où partent les missions de bombardements en Irak et Syrie

La prise de Mossoul et l’attaque de Raqqa ne signifient donc en rien la fin des crimes et des atrocités pour les populations d’Irak et de Syrie. Elles inaugurent une nouvelle période « post-Daech » où les tensions pour les contrôles des territoires que contrôlaient l’Etat islamique pourraient en amener de nouvelles, principalement entre la Turquie, l’Iran et l’Arabie Saoudite, tous en compétition pour l’hégémonie régionale, avec un enjeu central : le contrôle des champs pétrolifères de la région.




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