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Monde

Une redéfinition de la géopolitique régionale

Nucléaire iranien. Accord historique

Nina Kirmizi Après douze années de négociations, les puissances représentées au Conseil de Sécurité de l'ONU (Etats-Unis, France, Russie, Chine, Royaume-Uni) ainsi que l'Allemagne ont trouvé un compromis sur le nucléaire iranien, mardi 14 juillet, à Vienne. Téhéran, asphyxié par l'embargo économique qui lui est imposé depuis 2006, a accepté les restrictions au développement de son programme nucléaire pour les dix prochaines années, en échange de la levée des sanctions économiques. Malgré l'hostilité du Congrès américain, à majorité républicaine, mais aussi d'Israël et de l'Arabie Saoudite, le réchauffement des relations diplomatiques entre les puissances occidentales et l'Iran marque une reconfiguration des relations internationales, dans un contexte de coopération dans la lutte contre l'Etat Islamique au Moyen-Orient et d'accentuation de la crise économique mondiale.

Un accord historique mais conditionné à l’intrusion occidentale en Iran

Il aura fallu douze ans d’âpres négociations, depuis la « découverte » du programme nucléaire iranien en 2002, et les premières négociations à l’initiative de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, pour parvenir à cet accord historique.

En 2005, tandis que l’ONU multiplie les alertes à l’encontre du régime iranien, les négociations se tendent avec l’arrivée au pouvoir du président Mahmoud Ahmadinejad. Ce dernier développe une ligne dure et revendique le droit au développement du nucléaire iranien. Dans cette période post-11 septembre, marqué par un renforcement de l’impérialisme américain dans la région et l’intervention en Irak de 2003, Ahmadinejad devient la bête noir des Etats-Unis de George W. Bush qui classe l’Iran au sein des « rogue states », les « Etats voyous » membres de « l’axe du Mal ». En 2006, avec l’élargissement des négociations aux Etats-Unis, à la Chine et à la Russie, les discussions patinent tandis que les sanctions internationales contre le pays se multiplient. A ce régime de sanctions qui s’imposent à tous les pays membres des Nations Unies, depuis 2012, l’Europe a pris des dispositions particulières qui s’alignent sur celles des Etats-Unis et du Canada : mesures relatives au commerce des armes, au secteur financier, au secteur des transports, au secteur pétrolier et gazier, à la pétrochimie, aux métaux précieux, ainsi que des mesures plus spécifiques visant à lutter contre le commerce de biens et de services susceptibles d’être utilisés dans le cadre du programme nucléaire et balistique iranien. En outre, de nombreuses entités et personnes dont les avoirs ont été gelés (comme la Banque centrale iranienne) ont été placées sur une liste de sanctions. Une interdiction de visas a également été imposée à l’encontre des personnes énumérées sur la liste. L’objectif : faire plier le régime iranien en asphyxiant son économie.

Après l’élection du « réformateur » Hassan Rohani, en juin 2013, un premier accord intérimaire est signé le 24 novembre 2013. Il conduit à un gel temporaire du programme nucléaire iranien ainsi qu’à une levée partielle des sanctions, notamment sur le commerce d’hydrocarbure, en vigueur depuis 2006.

Le présent accord s’inscrit ainsi dans le temps long : sans convenir d’un arrêt définitif du programme nucléaire iranien, l’accord du 14 juillet 2015 vient limiter le programme nucléaire iranien pour une période de dix ans minimum. La priorité pour les occidentaux est de ralentir la production d’uranium enrichi qui permet la fabrication de l’arme atomique : en effet, la production d’une bombe atomique nécessite 90% d’uranium enrichi dont la production est longue est coûteuse. En allongeant le « break out », soit le temps nécessaire pour produire assez d’uranium enrichi à un an, les occidentaux espèrent pouvoir anticiper le développement d’un programme d’armement nucléaire en Iran. Ces stocks d’uranium enrichis devraient ainsi, dorénavant, être déclarés. A cela s’ajoute des possibilités de contrôle accru par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) sur les sites nucléaires, y compris militaires. Voilà les conditions imposées par les occidentaux contre l’obtention d’une levée progressive des sanctions économiques contre l’Iran.

La seule ombre au tableau ? Des dissensions perdurent entre l’Iran et les puissances occidentales sur la question de l’inspection des sites militaires : l’octroi de la levée des sanctions dans six mois restent conditionnées au rapport que donnera l’inspection de l’AIEA. Comme l’a déclaré Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, et qui a défendu, depuis 2012, une ligne « dure » pendant toute la durée des négociations, « un accord qui n’est pas vérifiable, c’est un accord qui n’est pas applicable ». Tout dépendra, donc, de la capacité de collaboration de l’Iran avec l’impérialisme occidental.

En réalité, cet accord intervient après près de trente ans de sanctions économiques contre l’Iran – la crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran entre 1979 et 1981, dans un contexte de Révolution iranienne et de renversement du Shah, allié des occidentaux, a été le point d’orgue de rupture entre Washington et Téhéran – renforcées et élargies à la communauté internationale en 2006. Si l’embargo économique a ralenti le programme nucléaire iranien, il ne l’a pourtant pas enrayé totalement. Le dernier rapport de l’AIEA, cité le 2 juin dernier dans le New York Times, a fait état d’un accroissement significatif des stocks d’uranium en Iran, probablement très proche de capacités de production d’une arme nucléaire. Devant l’échec des sanctions économiques – qui touchent prioritairement les conditions de vie de la population et qui sont instrumentalisées par le régime pour détourner la contestation sociale contre l’extérieur – l’objectif des occidentaux est de parvenir à un retour à la normale dans ses relations avec l’Iran, d’apaiser les tensions par la collaboration contre l’ennemi commun que constitue Daech, mais aussi de profiter d’un marché de quatre-vingt millions d’habitants, territoire quasiment vierge des multinationales occidentales, et qui constitue une manne notamment pour les secteurs de l’automobile.

Une reconfiguration de la géopolitique régionale

Cette réouverture des relations avec l’Iran n’est pas sans perturber les équilibres dans la région. En premier lieu Israël, qui voit dans l’Iran, son régime, et les potentialités de développement d’une arme nucléaire un véritable danger à son existence. Benyamin Netanyahou, le premier ministre israélien, qui n’en est pas à sa première contrariété avec la politique internationale d’Obama a d’ores-et-déjà dénoncé l’accord, le qualifiant « d’erreur grave aux conséquences d’ampleur historique », jugeant les conditions imposées à l’Iran insuffisantes, ouvrant la voie à la prolifération nucléaire au Moyen-Orient, alors que Tel-Aviv possède depuis longtemps l’arme nucléaire, sans être signataire d’aucun traité. « Nous devons nous préparer à nous défendre seuls » a ainsi déclaré le ministre de la défense, Moshé Yaalon, menaçant d’une possible remise en cause de l’alliance stratégique entre Israël et les Etats-Unis en cas d’entérinement de l’accord. Mais pour cela, il faudra attendre la validation de l’accord par le Congrès américain, à majorité républicaine et hostile à un relâchement de la pression exercée sur Téhéran. Une carte sur laquelle compte bien s’appuyer Netanyahou et qui pourrait bien défier de nouveau Obama en intervenant directement au Congrès, comme ce fut le cas en mars dernier. Du côté d’Obama, on compte sur le mécanisme de « snap back » soit le retour immédiat des sanctions si l’Iran ne remplissait pas ses obligations, pour convaincre ses opposants politiques.

Il faut comprendre le tournant américain face au dossier iranien comme un aveu d’échec de sa politique interventionniste dans la région, et le besoin de s’appuyer sur l’Iran pour faire face à la progression de l’Etat Islamique dans la région Syrie-Irak. Comme nous le soulignions en mars dernier, « c’est dans ce cadre que le gouvernement Obama effectue un tournant pragmatique en priorisant un accord avec le régime iranien autour de son programme nucléaire. Les Etats-Unis ont besoin de la coopération de l’Iran pour faire face à Daesh et réussir à rétablir un semblant de stabilité en Irak (et plus en général contrôler les minorités chiites actives dans d’autres pays) ainsi que pour avancer dans le retrait des troupes d’Afghanistan qui devient de plus en plus difficile, en raison de la résistance talibane ».

En effet, l’Iran, et les milices chiites qu’elles financent et arment pour lutter contre l’Etat islamique en Syrie et en Irak sont un point d’appui pour la contention de la menace que constitue Daech pour les intérêts américains dans la région. « Le fait que la majorité chiite arrive au pouvoir en Irak a donné une projection régionale à l’Iran. Avec un système d’alliances basé sur le régime de Bashar Al Assad en Syrie, sur le Hezbollah au Liban, et sur ses alliés en Irak, le régime iranien est devenu une pièce centrale pour la sécurité des Etats-Unis. Cela vaut non seulement pour l’Irak mais aussi pour trouver une issue pour l’occupation de l’Afghanistan et pour combattre Daech ».

L’Arabie Saoudite voit, elle aussi, d’un mauvais œil le renforcement de l’Iran comme puissance régionale, et la concession des Etats-Unis face au régime chiite. « L’Iran doit employer ses ressources pour développer son pays et améliorer la situation de la population iranienne, plutôt que les utiliser pour provoquer de l’agitation et déstabiliser la région », a déclaré un responsable de la monarchie sous couvert d’anonymat et, en guise d’avertissement, assurer que les « ingérences iraniennes » pourraient entraîner une « réaction de fermeté » de la part des pays voisins. L’exemple yéménite est là pour rappeler la puissance de feu de Riyad. Pour certains analystes, l’accord sur le nucléaire iranien aurait également pour ressort la volonté, pour Washington, de faire payer à l’Arabie Saoudite ses financements aux mouvements salafistes et djihadistes et, surtout, faire en sorte que les deux forces opposées que sont l’Iran et la monarchie wahhabite, se neutralisent mutuellement. Un jeu dangereux qui pourrait bien une fois de plus, lui échapper.

La guerre contre Daech a rebattu les cartes des alliances stratégiques au Moyen-Orient et l’accord conclu sur le nucléaire iranien constitue un tournant. Il s’agit du symptôme d’un déclin de l’hégémonie américaine, embourbée dans ses interventions au Moyen-Orient, mais également des difficultés, pour les occidentaux, à contenir cette nouvelle menace qu’est l’Etat Islamique dans la région. Sous-produit de la politique impérialiste – les mouvements djihadistes ont pris une véritable ampleur qu’à partir de 2003 et l’intervention américaine en Irak –, cette nouvelle stratégie pourrait, elle aussi, contribuer à créer les ennemis de demain. Au jeu de l’impérialisme, les occidentaux risquent une fois de plus de se brûler les doigts.




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