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« Des conditions de travail équitables » chez PSA ?

PSA, la médaille d’or du RSE et « l’usine du futur » qui broie les salariés

En septembre dernier, le groupe PSA a été « médaillé d’or » par EcoVadis, entreprise chargée de noter la responsabilité sociale des entreprises. Incroyable médaille accordée à un groupe, qui, par son histoire, a toujours été à la pointe de la répression et de la discrimination syndicale, et particulièrement active ces derniers mois, à l’encontre des salariés syndicalistes CGT. Une « bonne presse » à l’heure où, sur les différents sites français, les débrayages se sont multipliés concernant les conditions de travail et les payes des intérimaires, dont le montant était inférieur à celui fixé sur le contrat de travail.

Le groupe PSA a la cote dans les médias : « l’usine du futur » de Mulhouse

En cette fin d’année 2017, la presse économique, ne tarit pas d’éloge sur la bonne santé financière de la multinationale française qu’est le groupe PSA. Dans son communiqué de presse, le groupe s’enorgueillit d’un chiffre d’affaire de près de 15 milliards d’euros pour le troisième trimestre 2017, en hausse de 31.4%. Malgré un bémol concernant le marché chinois, où une des cinq usines en surcapacité pourrait bien être concédée, « les volumes de ventes mondiales ainsi que les parts de marché sont en hausse dans toutes les régions (Europe, Moyen-Orient et Afrique, Amérique latine, Eurasie et Inde-Pacifique) ». En « incluant les volumes d’Opel Vauxhall2, les ventes mondiales ont augmenté de 23.8% au troisième trimestre 2017 » en comparaison au troisième trimestre de l’année 2016.

Pour parfaire son image, PSA a ouvert les portes du site de Mulhouse à la presse le 25 octobre dernier pour une visite guidée par le directeur industriel et « supply chain » Yves Vincent. En jeu, la présentation du site industriel mulhousien, « ‘’l’usine excellente’’ selon PSA Mulhouse » comme le titrait le quotidien l’Alsace, présenté comme le modèle à suivre pour les autres sites du groupe en France. C’est notamment sur ce site qu’est produit depuis juillet 2015 la DS7 Crossback, un SUV, qui sera commercialisé début 2018 et qui profite d’un coup de publicité présidentiel avec le choix d’Emmanuel Macron de faire de ce modèle sa voiture officielle. Mais ce n’est pas tant le véhicule que son processus de production qui est présenté aux journalistes : la nouvelle chaine de production constitue les prémisses d’une production en monoflux. A terme, le site mulhousien prévoit de compacter la production de 6 modèles sur une seule ligne de production, fonctionnant sans discontinuer, au lieu de deux ligne aujourd’hui. « L’usine du futur » comme l’appelle le quotidien l’Alsace démarrée depuis mars dernier s’inscrit dans une stratégie de baisse des coûts de production : baisse des couts fixes – diminution de la surface utilisée pour faire baisser les dépenses de maintenance, de chauffage et des couts fiscaux – mais également baisse des coûts variables en augmentant la productivité des salariés. En vérité, cette nouvelle méthode de production, où le maitre mot est la flexibilité, n’a rien de futuriste pour les salariés. En effet, le site de Mulhouse se targue d’avoir fait baisser les couts de production de 500 euros par véhicules depuis 2015 et cela, en dépit des 400 millions d’euros d’investissement qui ont été budgétés pour la période 2015-2020. Autant dire que les économies se font directement sur le dos des salariés de moins en moins nombreux d’année en année, pour qui les cadences – 63 voitures au minimum par heure, soit moins d’une minute par opération – n’ont cessé d’augmenter.

A cette opération de com’ s’ajoute, pour la deuxième année consécutive, l’obtention de la médaille d’or du « fournisseur responsable » attribuée par l’agence de notation spécialisée dans la mesure de la performance en développement durable, EcoVadis. Sur son site, on peut y lire que « la méthodologie EcoVadis [pour attribuer sa notation] repose sur 4 thèmes (Environnement, conditions de travail équitable, éthique des affaires et Chaine d’approvisionnement) ». Et si on peut s’interroger sur la pertinence même d’attribuer un label « Développement Durable » à un constructeur automobile, c’est surtout ici, la question des « conditions de travail équitables » qui fait mouche.

Dans « l’usine du futur » de Mulhouse : cadences infernales, overtime et samedi obligatoire

Le site de Mulhouse, sur lequel la direction du groupe ne tarit pas d’éloge fait l’objet d’une contestation rampante. En effet, le passage au « monoflux » se fait au prix d’un réaménagement du temps de travail, de la multiplication des overtime, ce temps de travail supplémentaire et très peu rémunéré (1,50 euros pour dix minutes travaillées) pour remplir les objectifs de production, et des samedis matins obligatoires travaillés. Avant, pour les ouvriers travaillant en semaine, il fallait effectuer 36h45 (le temps de pause n’étant pas compté dans le temps de travail) à l’usine réparti sur 5 jours, du lundi au vendredi, avec une équipe du matin (5h15-13h06) et de l’après-midi (13h06-20h32), l’équipe de nuit arrivant à 20h32 et sortant à 3h47. Et, si la mise en place d’une équipe supplémentaire en VSD dit de week-end, très contestée par les ouvriers était mise en place – celle-ci a pour l’instant été reportée à septembre 2018 suite à des débrayages - à Mulhouse, les équipes de semaines travailleraient sur 4 jours, mais avec des journées rallongées - 5H-13H30 et 13h30-21h15 – et également le samedi matin, de manière « cyclé ». En vérité, comme l’explique Vincent, ouvrier à PSA-Muhouse au montage et militant CGT, le recours aux samedis matin obligatoire est quasiment illimité. « Depuis janvier, je travaille tous les samedis matins », avec les conséquences que l’on peut imaginer sur la vie de famille, sur les temps de repos, et in fine la santé.

A cela s’ajoutent des cadences sans cesse augmentées « On est passé à 63 voitures heures. Ca veut dire moins d’une minute de passage pour une voiture » contre 55 voitures maximum il y a quelques mois. « Au montage c’est là ou c’est le plus dur » reconnait-il, et beaucoup ne suivent pas le rythme. « Chaque jour on est moins 8 en effectifs sur le secteur, il y a beaucoup de Turn over, notamment des intérimaires qui décident d’arrêter après quelques mois ». Malgré le manque d’effectif, les pannes, « ça tourne. Mais du coup presque tous les jours c’est overtime » pour remplir les objectifs. Cet objectif à Mulhouse, c’est la production de 400 voitures par tournée, soit 1300 voitures en tout si l’on compte deux équipes de jour et la demi équipe de nuit sur les système 1 – la ligne de montage qui s’occupe de la production des modèles 2008 et DS7 - et la demi- équipe de nuit sur le système 2 qui gère la production de la C4. Cela alors que le groupe n’a fait que supprimer des emplois – 20 000 postes supprimés en 5 ans pour tout le groupe - ; les pics de production étant palliés par le recours aux intérimaires. A Mulhouse, il y a « 68% d’intérimaires au montage du système 1 à la production 2008/DS7 et au 30% systeme 2 qui produit la C4 », une précarité organisée dans un but précis : « ça empêche la colère de s’exprimer ».

Les débrayages inédits des intérimaires sur les sites de Rennes et Sochaux

Depuis plusieurs années, les embauches au sein des usines de PSA se font presque exclusivement par le recours aux intérimaires. Sur le site de La Janais, près de Rennes, où 1000 intérimaires ont été embauchés l’hiver dernier, ils représentent les 2/3 des 3 200 salariés au total ; à Sevelnord, près de Valenciennes, ils constituent environ un quart des 2596 salariés ; à Sochaux, où 1500 intérimaires ont été recrutés cet été pour constituer de nouvelles équipes weekend (Vendredi-Samedi-Dimanche), ils représentant désormais 1/3 des 8900 salariés ; ils sont nombreux également à Mulhouse, qui concentre 5700 salariés.

Les embauches d’intérimaires se font via des campagnes de « job dating » organisées par les « partenaires emplois » sous-traitants. La multiplicité des agences de recrutement - Addeco, Manpower, Synergie, Proman, CRIT, ou encore le groupement d’employeurs Alliance Emploi – offrent peu ou prou le même type de contrat, généralement de 6 à 18 mois, certains intérimaires pouvant être, à terme, CDIsés par la boite d’intérim. Bien évidemment, le recours à la sous-traitance par PSA pour recruter, et l’engagement auprès d’une multiplicité d’entreprises sous-traitantes, relèvent d’une technique de management bien rôdée. Il s’agit principalement de diviser les embauchés par PSA des intérimaires précarisés d’une part, mais aussi les intérimaires entre eux, chacun répondant à un employeur distinct, fragmentant ainsi les potentielles luttes et contestations des salariés. Et celles-ci ne manquent pas en raison des conditions de travail particulièrement difficiles dans les usines PSA, en particulier aux postes attribués aux intérimaires. Pour preuve, la dernière campagne de recrutement de 1500 intérimaires menée pour le site de PSA Sochaux a trouvé avec difficulté des candidats, malgré une « mobilisation sans précédent » de Pôle Emploi, des agences d’intérims et de PSA lui-même. Cette situation inédite, les syndicats de l’établissement l’explique par l’absence de perspective de CDI mais également par des conditions de travail « détériorées » par une flexibilisation accrue.

Pour ceux qui répondent à l’appel, les sources de colère ne manquent pas. Et elles ont même réussi à se cristalliser dans une mobilisation d’intérimaires au mois d’octobre, de manière quasi-simultanée, sur les sites de Rennes le Janais et de PSA Sochaux. Le premier débrayage a été lancé à Sochaux, le 13 octobre dernier, par 6 ouvrières VSD en peinture. « Quatorze autres ont ensuite fait de même au Montage » confirme la CGT. Et près d’une centaine le 20 octobre. C’est la découverte de la fiche de paie du mois de septembre qui a été le facteur déclencheur : 1450 euros net contre les 1850 euros net promis lors de la signature du contrat de travail, un « énorme écart » que dénoncent les intérimaires VSD, un « mensonge » de la direction sochalienne pointé par la CGT.

Sur le site de La Janais, à Rennes, ce sont 150 salariés, dont 85% d’intérimaires et donc 15% d’embauchés PSA qui ont ensemble – fait rare - débrayé le 19 et 20 octobre dernier. Là aussi, il est question du salaire des intérimaires : tandis que les contrats d’intérim stipulent que « chaque semaine le salarié est rémunéré sur la base de 35 heures indépendamment du nombre d’heures effectivement travaillées », les fiches de paye déduisent les minutes « chômées » lorsqu’il y a rupture ou ralentissement des livraisons des fournisseurs, ou une panne sur une chaine de montage. Pour la CGT sochalienne, la contestation d’une centaine d’intérimaires sur la question des salaires n’est que la partie émergée de l’iceberg. D’abord parce que les raisons de la colère sont beaucoup plus profondes et concernent plus largement les conditions de travail et l’insoutenabilité des cadences, mais également parce que la colère s’étend largement au-delà de la centaine de travailleurs mobilisés.

Aux sources du « raz le bol » : sous-effectif, licenciement, précarité, flexibilité, et vies broyées

A PSA SevelNord Hordain, qui entame les mesures de flexibilité et de transition vers le monoflux déjà instaurées à Poissy, Rennes et en cours Mulhouse, des débrayages ont été organisés fin septembre dans le secteur de la logistique pour exiger des effectifs supplémentaires, la création de circuits et l’arrêt de la flexibilité. A Mulhouse, la création de l’équipe supplémentaire en VSD, symptôme de l’accélération du passage au monoflux, est vivement contestée par des débrayages. En effet, les ouvriers de Mulhouse réclament le maintien de le seconde ligne de montage, s’oppose au monoflux qui est le symptôme d’un approfondissement des mesures de flexibilité dans la boite. Les salariés expriment un véritable « raz le bol des samedis travaillés », tout comme des conditions de travail « détériorées » par cette « flexibilité ».

Et les vagues de licenciements successifs – facteur du produire plus en étant moins - n’y sont pas pour rien. Il y a un an, PSA annonçait un 4ème plan de 2000 licenciements pour 2017, un « plan de départ volontaire » âprement critiqué à l’époque par le délégué CGT de PSA, Jean-Pierre Mercier : « les départs volontaires le sont de moins en moins », rappelait-il, insistant sur les pressions dans les ateliers en particulier, et sur le fait que ces licenciements étaient partiellement compensés par le recours aux intérimaires, provoquant une explosion de la précarité, ce qui s’est confirmé par la suite par les campagnes d’embauche, parfois difficile, menée depuis janvier 2017.

Une véritable dictature patronale, façon PSA

La « révolution » de « l’usine du futur » chez PSA constitue surtout un retour au XIXème sicèle du point de vue des conditions de travail. L’accroissement de la productivité induit des cadences toujours plus infernales. La flexibilité se décline en interne par une réduction des salaires ajusté au plus prêt du volume de production réalisé, qui, avec le décompte des minutes chômées, n’est autre qu’un retour au salaire à la pièce. Et en externe, par la réduction des effectifs stables et leur remplacement partiel par le recours à des intérimaires, précaires, sur lesquels il est beaucoup plus facile de faire passer les nouvelles méthodes de production. La précarité chez PSA est la condition sine qua non de l’instauration des nouveaux process ; c’est un mode opératoire qui est absolument nécessaire pour faire passer les nouvelles mesures de flexibilité, intenables pour les ouvriers. De fait, elle rend toujours plus évidente l’alliance, dans les luttes, des intérimaires et des salariés embauchés par PSA, ce qui s’est concrétisé récemment, sur le site de Le Janais.
Mais pour faire passer ces méthodes de production inhumaine, la direction de PSA s’appuie également sur des pratiques de répression des militants syndicaux combattifs. Et son savoir-faire dans ce domaine est historique.

A Mulhouse, il y a un an, le local de la CGT a été investi par la police, et six militants poursuivis pour la diffusion d’un tract ; Franz Turlepin, salarié depuis 22 ans sur le site et militant CGT, harcelé moralement, était cet été menacé de licenciement.

Sur le site de Poissy, 14 militants ont été sanctionnés par des mises à pieds et 9 d’entre eux menacés de licenciements pendant la dernière campagne d’élections professionnelles au cours de laquelle la CGT est devenue le syndicat majoritaire du site. Une très mauvaise nouvelle pour la direction qui cherche à tout prix à destabiliser la section syndicale locale. Farid Borsali, secrétaire CGT PSA-Poissy a ainsi été accusé de violence et condamné à 6 mois de prison avec sursis et 2000 euros d’amendes tandis que 9 autres militants CGT ont passé 9 heures de garde-à-vue pour avoir discuté avec un chef pendant quinze minutes, ce que la direction a qualifié de séquestration. Une criminalisation des syndicalistes qui n’est autre qu’une réponse à ses succès aux élections.

Plus récemment sur le site de Sochaux , la CGT a mis la main sur un document « parcours anti-intégration CGT » attestant des pressions faites sur les intérimaires recrutés pour ne pas rejoindre le syndicat.

Ces méthodes de répression syndicale à PSA ne datent pas d’hier. Le documentaire « Haya » de Claude Blanchet, qui porte sur les conditions de travail et les grèves de 1981-1982 à l’usine d’Aulnay-sous-Bois, a mis en lumière les pratiques de fichage des ouvriers, de discrimination syndicales et salariales des ouvriers en fonction de leur origine et de leur couleur syndicale, l’obligation à l’affiliation au syndicat-maison (le CSL) sous peine de voir l’avancement de poste et sa progression salariale au point mort… De même les chroniques de PSA-Sochaux, rassemblées dans « grains de sable sous le capot » de Marcel Durand se font les témoins du passage au toyotisme dans les usines, de l’aggravation des conditions de travail, et des techniques d’intimidation et de flicage permanent des salariés.

Combattre la précarité, c’est aussi faire reculer PSA sur la flexibilité

En niant les débrayages qui se sont déroulés sur le site de Sochaux, la direction de PSA a montré à quel point elle souhaite à tout prix minorer la contestation des intérimaires et ainsi éviter l’effet tâche d’huile que cette mobilisation pourrait provoquer. Car, de SevelNord, à Rennes, en passant par Poissy ou Sochaux, les logiques de recrutement sont les mêmes et les techniques de division identiques. Ce que la direction de PSA craint plus que tout c’est bien entendu l’alliance des salariés CDIsés aux luttes des intérimaires qui demandent à minima d’être payés sur les bases fixés par leurs contrats de travail.

Pour calmer les esprits, à La Janais à Rennes, la direction a décidé d’instaurer un bureau des paiements pour pallier aux dysfonctionnements dans les fiches de paye. Manœuvre de division et d’individualisation du problème. Il convient en vérité, notamment pour les salariés CDIsés de se solidariser des intérimaires et utiliser cette grogne pour faire valoir les embauches en fixe, le frein des cadences et inverser le rapport de force face à une direction-tôlière qui sacrifie la santé physique et mentale de ses salariés sur l’autel de ses profits.




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