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Stratégie

48 ans après l’assassinat du Che. Retour sur les conceptions guévaristes

Le 8 octobre 1967, le campement établi par le Che et une vingtaine d'autres révolutionnaires près de la Higuera est encerclé environ 1800 soldats de l'armée bolivienne. Il est blessé et capturé par les soldats, puis transféré dans une école de La Higuera. Il sera exécuté le 9 sur ordre direct du président de Bolivie, le Général René Barrientos, qui obéit lui-même aux mandats de l'ambassadeur américain Henderson. Facundo Aguirre

La révolution cubaine, les conceptions du Che et son propre exemple comme combattant, ont été une source d’inspiration pour la génération militante des années 60 et 70. Sa grande force reposait sur le fait que la voie cubaine de lutte de guérilla, préconisée par le Che, signifiait une rupture radicale avec le réformisme de la gauche traditionnelle représentée autant par le stalinisme que la social-démocratie. Guevara sut identifier, à l’inverse des politiques de conciliation de classes de ce réformisme, la bourgeoisie nationale comme un agent de l’impérialisme à affronter, avec sa fameuse phrase « révolution socialiste ou caricature de révolution ». Son appel à créer « deux, trois, plusieurs Vietnam » est devenu un cri de guerre contre l’impérialisme, mais aussi contre la politique de coexistence pacifique du Kremlin.

Mais la fin tragique de la guérilla du Che en Bolivie a montré que la stratégie de guerre de guérilla ne répondait pas aux tâches et aux méthodes que posait la révolution latino-américaine et mondiale. Dans cette même Bolivie qui vit tomber le Che, ce fut le prolétariat des mines, à qui le Che ne donna aucune valeur dans sa stratégie de guérilla, qui allait s’armer par ses propres moyens en 1969 et donner lieu aux « deux ans révolutionnaires » dont ils seront les protagonistes, créant des institutions de pouvoir alternatives comme le Commandement Politique de la Classe Ouvrière et du Peuple en octobre 1970, puis la mythique Assemblée Populaire qui se tiendra pour la première en juin 1971.

Substitutisme guérillériste ou auto-organisation ouvrière et paysanne ?

La conception du Che, radicale sur le plan de la rupture avec la bourgeoisie et sur la reconsidération du problème de la violence pour la prise du pouvoir, est cependant complètement erronée sur la manière de lutter contre la bourgeoisie. L’axe central de sa stratégie consiste à construire des armées pour la guérilla, à base rurale et paysanne, qui prennent en charge la « guerre révolutionnaire ».

Le Che se base sur une conclusion unilatérale du processus cubain pour définir sa stratégie politique :

« Nous considérons que les trois apports de la Révolution Cubaine à la mécanique des mouvements révolutionnaires en Amérique sont ceux-ci :

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1. Les forces populaires peuvent gagner une guerre contre l’Armée.

2. On ne doit pas toujours attendre que soient réunies toutes les conditions pour la révolution. Le foyer insurrectionnel peut les créer.

3. Dans l’Amérique sous-développée, le terrain de la lutte armée doit fondamentalement être la campagne. » (La guerre de guérilla, 1960){}

Pour le Che, l’initiative révolutionnaire se réduit à la création d’un foyer (foco en castillan) de guérilla qui impulse la lutte armée contre l’Armée bourgeoise. Il propose que « des noyaux relativement petits de personnes choisissent des lieux favorables pour la guerre de guérilla » (La guerre de guérilla, Une méthode). Sa simple existence ferait apparaître des conditions révolutionnaires.

Le marxisme a conclu, en se basant sur l’étude des révolutions sociales des 19e et 20e siècles, que dans un moment de crise aiguë de la société bourgeoise les conditions révolutionnaires, ainsi que les fissures générées dans cette société, permettent la mobilisation révolutionnaire des exploités. Une des forces centrales par laquelle la bourgeoisie domine la classe ouvrière et les secteurs populaires, et qui lui empêche d’accéder à la conscience que pour imposer sa volonté elle doit lutter les armes à la main dans une insurrection contre l’Etat bourgeois, est le rôle des directions bureaucratiques des masses. Elles agissent comme un facteur retardataire, prêchant la conciliation avec le capital ; ces directions sont la principale force à dépasser pour que la conscience des masses soient en cohérence avec les conditions révolutionnaires produites par la crise de la société. En ce sens, les tâches de préparation, d’impulsion de l’auto-organisation, la participation dans les luttes quotidiennes des masses, la lutte politique contre le réformisme, le modelage de la conscience ouvrière, la sélection d’activistes et de dirigeants dans les combats quotidiens des travailleurs et du peuple, sont bien éloignés de la pensée guévariste.

La campagne contre la ville. Classe ouvrière et paysannerie

La conception du Che situe donc la lutte armée à la campagne et établit que son sujet est la paysannerie : « Dans les conditions actuelles de l’Amérique […] les lieux qui offrent les conditions idéales pour la lutte sont les régions rurales et donc la base revendicative que défend le guérilléro sera le changement de la structure de la propriété agraire. » (La guerre de guérilla).

Le Che est très clair sur ce point : « le guérilléro est, fondamentalement et avant tout, un révolutionnaire agraire » (Qu’est-ce qu’un guérilléro ?). De façon correcte, Guevara signale qu’une des tâches qui impulsera le développement de la lutte révolutionnaire dans les semi-colonies est la lutte pour la terre. Néanmoins, il surestime la paysannerie et ignore le fait qu’elle est structurellement faible et dépendante de la bourgeoisie. L’expérience historique en Amérique latine a démontré que dans sa lutte contre le capital, la paysannerie n’obtient son indépendance de la bourgeoisie qu’en s’alliant avec le prolétariat urbain et rural. Cuba en est un exemple, puisque la révolution agraire elle-même ne fut possible qu’en expropriant la bourgeoisie, c’est-à-dire en appliquant le programme politique de la classe ouvrière socialiste. Ce qui n’était pas le programme originel du M26, dont le slogan était « honte à l’argent ! » et non l’affrontement ouvert avec le capital.

Le dogme guévariste commet ainsi deux erreurs :

1) Il place ses attentes dans le réveil d’une classe, la paysannerie, qui par sa position structurelle ne peut orienter sa lutte indépendamment de la bourgeoisie, si ce n’est en étant dirigée par la classe ouvrière.

2) Il abandonne la lutte pour l’indépendance politique de la classe ouvrière, condition nécessaire pour que les travailleurs puissent prendre la tête de l’alliance des ouvriers et des paysans. C’est la conséquence du fait de déserter les villes comme terrains de combat, où sont pourtant les industries et les services, tout comme le pouvoir politique, renforçant ainsi le pouvoir bourgeois dans les métropoles.

Gradualisme et bureaucratisme

La conception guérillériste du Che est aussi gradualiste, car le temps de la lutte de classe et celui de la guerre révolutionnaire qui se développe dans les conditions que crée le « foco », sont distincts. Alors que la lutte de classes dicte ses rythmes et synthétise des phases par rapport à l’évolution politique de la classe ouvrière et des masses qui s’auto-déterminent, le guérillérisme a des temps prolongés qui s’imposent souvent devant les nécessités réelles du mouvement des masses, qui a leur tour subissent les conséquences de la répression que l’Etat met en place en représailles à l’action des guérilléros. La conception guérillériste est en dernière instance bureaucratique, la constitution d’une armée exigeant une discipline de fer et le commandement des dirigeants, et la subordination des masses aux rythmes de l’armée de guérilla. Elle est aussi bureaucratique par rapport à l’organisation des révolutionnaires eux-mêmes. Pour le Che, « l’organisation militaire se fait sur la base d’un chef […] qui nomme à son tour les différents commandants de zones et de régions, leur donnant la puissance de gouverner leur zone d’action ». D’où la façon dont Guevara conçoit la discipline : elle « doit être […] une des bases d’action de la force guérillériste. […] Quand cette discipline se rompt, il faut toujours punir le responsable […], le punir durement et là où cela fait mal ».

Cette conception est opposée à l’idée léniniste du centralisme démocratique qui conçoit la discipline comme la nécessaire unité dans l’action entre les révolutionnaires, comme conséquence du débat démocratique entre les militants. La démocratie interne d’un parti révolutionnaire est intimement liée à la lutte contre les directions traitres et conciliatrices et à impulser la création d’organisations démocratiques d’ouvriers et de paysans. C’est sur cette base que peut être acquise une discipline commune dans le combat et que l’on peut concevoir le nouvel Etat comme une création des masses autodéterminées, et le parti révolutionnaire comme direction de ce processus vivant.

Guevarisme, stalinisme et trotskisme

La pensée de Guevara est dans un certain sens le produit de la domination du stalinisme dans le mouvement ouvrier pendant la seconde moitié du 20e siècle, et en tant que tel, il se place dans la continuité de la voie tracée par la Révolution Chinoise et Indochinoise après la deuxième guerre mondiale. Ces révolutions à base paysanne amenèrent au pouvoir des partis-armées et donnèrent lieu à des Etats Ouvriers dégénérés où le pouvoir a été dès leur origine déposé dans les mains d’une bureaucratie. Le Che fit sienne l’idée de guerre populaire prolongée et concevait bureaucratiquement la construction d’un Etat Ouvrier : du haut vers le bas, avec un parti unique, ne donnant aucune valeur à la démocratie politique pour les masses.

Guevara s’opposait à la coexistence pacifique que soutenait l’URSS, dénonçait les relations économiques inégales qu’établissaient les soviétiques et se battait pour un programme d’industrialisation pour sortir de la monoculture en opposition au Kremlin, mais sa propre conception bureaucratique fut finalement incapable de s’opposer au stalinisme.

Devant l’échec du mal-nommé « socialisme réel », la réappropriation de l’idée d’auto-détermination des masses que défendit de tous temps le trotskisme, et le dépassement des conceptions substitutistes et bureaucratiques, sont indispensables pour incarner la lutte des nouvelles générations pour la révolution et le socialisme. En ce sens le bilan critique de Che Guevara n’atténue en rien notre respect pour le révolutionnaire qui donna sa vie pour ce qu’il considérait comme juste, mais au contraire le valorise, afin d’en tirer les leçons militantes et d’apprendre des défaites.




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