Société

Délit de solidarité

#RobLawrie. Condamné pour avoir été solidaire avec les migrants de Calais

Publié le 14 janvier 2016

Sarah Macna{}

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Les milliers de migrants morts à nos frontières, les cadavres retrouvés sur nos plages, ont vu un mouvement de solidarité naître depuis des mois. Collectes de vêtements, de vivres, d’un peu d’argent, soutiens matériels ou symboliques ont afflué de la part de jeunes et de travailleurs, en France et dans les pays voisins. Rob Lawrie, petit chef d’entreprise britannique et ancien militaire, a participé, comme des milliers d’autres personnes, à cette réponse spontanée face à ce drame. Pour avoir cherché à secourir une jeune afghane de 4 ans en la faisant passer au Royaume-Uni dans sa voiture, il passait en procès hier à Boulogne-sur-Mer. Retour sur cet énième procès de la solidarité.

La solidarité est un délit

Juridiquement, ce que la justice française reproche à Rob Lawrie, c’est d’avoir tenté de faire passer de l’autre côté de la Manche une personne sans papiers en octobre dernier. Même si le « délit de solidarité » a été en parti supprimé (en élargissant les cas d’immunité) par une loi de 2012, « l’aide au passage » reste considérée comme un délit par le droit français. C’est pour la même raison que Claire Marsol, militante retraitée de 72 ans, avait été condamné à verser 1500 euros d’amande en décembre dernier pour avoir « facilité la circulation irrégulière, le séjour irrégulier de deux étrangers en France ». Elle avait transporté dans sa voiture deux migrants de la ville de Nice à la gare d’Antibes. Dans les deux cas, la justice française les considère comme des « passeurs ».

Dans les deux cas pourtant, comme dans beaucoup d’autres, c’est bien la solidarité qui est mise en procès. Ainsi, lorsque Rob Lawrie décide de prendre dans sa camionnette Bahar, jeune fillette afghane, pour qu’elle ne passe pas l’hiver dans la « jungle » de Calais et qu’elle puisse dormir au chaud chez des parents à elle au Royaume-Uni, il est menacé de 5 ans de prison et de 30 000 euros d’amende pour ne pas avoir respecté les frontières, les pièces d’identité, et tous ces papiers censés juger de notre appartenance à la « civilisation ».

Rob Lawrie n’est pourtant pas un révolutionnaire ou un « dangereux » militant. Il présente même son acte aux journalistes comme « un coup de folie » : « « Je l’ai fait […] pour sauver une petite fille de 4ans des horreurs de la jungle, un lieu violent, a-t-il expliqué sur RFI. Je ne dis pas "ouvrez les frontières et laissez entrer tout le monde", ce serait stupide. Mais je ne comprends pas que les pouvoirs en place ne me laissent pas emmener une petite fille dans sa famille àLeeds, qui va l’aimer, l’abriter, l’éduquer, plutôt que de la laisser dans une décharge avec des produits chimiques, où il fait froid, où il y a déjà eu des incendies, les gens vivent dans des tentes, cuisinent sur des bonbonnes de gaz. Pas besoin d’être un génie pour prédire ce qu’il va arriver. Ça se passe aujourd’hui en Europe, c’est de la folie. Pourquoi on laisse faire cela ? ».

Pour lui qui, depuis plusieurs semaines déjà, suite à la découverte de la photo du petit Aylan, avait commencé à organiser une collecte et à aider les migrants à Calais pour construire des abris, ce n’est qu’un « coup de folie ». Mais qui est le plus fou, quand on sait le sort qui est reversé aux migrants, ou quand on voit la « justice » s’acharner sur la solidarité, jusqu’à ce que Rob fasse une tentative de suicide en novembre dernier à cause de la menace d’incarcération qui pesait sur lui ? Le plus sain ne serait-il pas, justement, d’ouvrir nos frontières à nos frères et sœurs de classe qui cherchent refuge ici, pour vivre dignement ?

Face à la mobilisation, la « justice » recule partiellement, mais maintient la condamnation

Lors de l’audience au tribunal hier, la salle était comble. Militants associatifs, soutiens aux migrants étaient venus en nombre contre cette parodie de justice. Le rejet de ce procès inique s’était aussi exprimé dans les semaines précédentes par deux pétitions, l’une en France et l’autre en Angleterre, ayant recueilli plus de 160 000 signatures, dont 118 000 en France. Sur la page Facebook de Rob Lawrie, les messages de soutien se sont accumulés. Face à cette mobilisation, la justice n’a pu, pour maintenir son procès sans perdre la face, que requalifier les faits. Contre Rob, l’accusation a été alors portée, non sur le fait d’avoir cherché à aider Bahar à traverser la Manche, mais sur le fait... d’avoir mis la fillette en danger ! C’est en effet pour « mise en danger d’autrui » qu’il a finalement été inculpé, car la fillette aurait été en danger dans la camionnette. Pour cela, il a été condamné à 1000 euros d’amende avec sursis. Même si la peine est faible comparée à ce qu’il risquait, elle n’en est pas moins injuste et hypocrite.

Mise en danger d’autrui, mais de qui se moque-t-on ? Les migrants, à Paris ou à Calais, arrivés ici en fuyant la guerre et la misère imposées par les interventions des pays impérialistes comme la France, sont ici « accueillis » par une politique brutale de répression. Leurs campements sont vidés et démolis, les logements qu’on daigne parfois leur proposer sont des taudis où ils doivent s’entasser à plusieurs, sans avoir accès à leurs droits et aux démarches administratives auxquelles ils pourraient faire recours. Les manifestations pour les soutenir sont interdites par l’état d’urgence.

Comme le disait Baby, migrante de Calais, lors de son intervention au meeting parisien du NPA en novembre : ce que demandent les migrants, c’est de ne pas mourir. Qu’on les laisse passer, qu’on ouvre ces frontières mortelles, qu’on soit libre de circuler et de s’installer ! Pour qu’il n’y ait plus jamais d’Aylan ou de Bahar, notre solidarité doit continuer à être un combat, contre cet État et cette justice qui tuent. Pour cela, un prochain rendez-vous est fixé le 23 janvier à Calais. Soyons nombreux à nous y retrouver !