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Notre classe

Interview d’Anasse Kazib, délégué Sud Rail

SNCF : « On veut un plan de bataille qui prépare une grève illimitée contre la loi travail »

A la SNCF, les journées du 12 et du 21 septembre n’ont pas rassemblé la majorité des cheminots dans la grève. Pour Anasse Kazib, délégué syndical Sud Rail au Bourget, un des objectifs de l’après 21 septembre est de construire une grève reconductible avec toutes les organisations syndicales et politiques.

Propos recueillis par George Waters :

On a beaucoup parlé dans les médias depuis la rentrée de la SNCF, notamment des facilités de circulation et du régime de retraites des cheminots ; quel est l’état d’esprit des cheminots aujourd’hui face à toutes ces polémiques ?

Anasse Kazib : En cette rentrée, il y a un ras-le-bol généralisé au niveau de tous les corps de métier. Il faut savoir que depuis quasiment deux ans la SNCF est à marche forcée : elle essaye de réorganiser tous les services, avec quasiment tous les secteurs qui sont en manque d’effectif. On est entrain de subir les conséquences de la réforme ferroviaire de 2014 et la direction ne compte pas s’arrêter là. Ces réorganisations, qui sont en train de s’accélérer, créent beaucoup de frustration chez les cheminots : on a subi également les attaques verbales du gouvernement, ainsi qu’un manque de réponse de la direction, qui n’a jamais répondu à ces attaques disant que les cheminots sont des « privilégiés » pour nous ce silence c’est comme si il cautionnait ces attaques. Et la stratégie on la connait nous faire passer pour des nantis pour amener l’opinion public contre nous. Cela a créé une grosse colère et les cheminots n’en peuvent plus de se faire insulter, alors qu’ont bossent toute l’année en horaire décalé et qu’ont à un seul weekend de repos par mois, tout ça pour parfois à peine gagner plus que le SMIC, c’est ça la réalité des cheminots, donc on en à ras le bol.

G. W. : Le 12 et le 21 septembre, il y a eu des journées de mobilisation contre la loi travail XXL, quel a été le niveau de mobilisation à la SNCF ? La direction parle de 20% de grévistes…

A . K. : Ce ne sont pas les chiffres du siècle, mais on reste dans les tendances du début de la lutte contre la loi El Khomri. Il y a énormément de colère et de contestation chez les cheminots, mais la date qui tombe tout juste avec la rentrée n’a pas permis vraiment d’informer les cheminots sur le contenu des ordonnances et les attaques spécifiques sur les cheminots, notamment sur les retraites et surtout il y’a un très grand nombre de cheminots sans enfant qui partent en septembre. Mais ce qui est clair c’est que dans nos tournées de chantier, on sent une certaine colère, ce qui a permis de mobiliser à hauteur de 30% le 12 septembre et le 21 septembre, contrairement à ce que dit la direction, qui inclut des salariés en congés ou malades dans ses chiffres de mobilisation.

G. W. : Tu es cheminot au Bourget, près de la gare du Nord, et à la dernière Assemblée générale, il a été voté une motion pour interpeller les directions syndicales au sujet de a grève reconductible. Pourquoi cette interpellation était nécessaire pour vous ?

A. K. : Il faut savoir qu’au niveau de Paris Nord, malheureusement il n’y a pas d’unité syndicale pour construire une AG la plus large possible. Il y a un premier comité de grève qui s’est créé le 12 pour essayer de militer le 21 avec toutes celles et ceux qui avaient envie de se battre. Durant les tournées inter-services sur la région Paris Nord on a senti qu’il y avait un ras-le-bol au niveau des appels à la mobilisation en ordre dispersé qui nous sont annoncées, beaucoup nous disent qu’ils attendent une grève reconductible pour se joindre à la lutte expliquant que 24h ça ne servait à rien et encore plus depuis la loi sur le service minimum qui permet à la direction de vous remplacer facilement par des cadres. Et d’autres qui ont fait le 12 nous disent qu’il ne faudra plus compter sur eux après le 21 s’il n’y a pas de reconductible. Pour ces cheminots, cette politique elle est vitale : ils ont compris les erreurs de 2016 et n’ont pas envie de faire les mêmes en 2017. Un collègue m’a interpellé en me disant l’an dernier j’ai fais 37 jours de grève, alors que si on avait fait tous une reconductible au même moment dès le début, en deux semaines c’était plié, et je ne pouvais que lui donner raison.

G. W. : Quels sont les bilans de la lutte contre le décret socle et la loi El Khomri ?

A. K. : Ils sont en demi-teinte : chez Sud Rail notre revendication c’était un décret socle de haut niveau, nous n’avons pas été entendu et c’est pourquoi nous n’avons pas signé les textes, mais on ne regrette pas la mobilisation car elle a réussi à limiter la casse comparé à ce que la boite annonçait au début des négociations. En 2016, on a fait 11 journées saute-mouton et on est parti à deux reprises en reconductibles, une fois isolé avec FO le du 18 mai au 27 et la deuxième fois on s’est joint à l’appel tardif du 31 mai par la CGT, au final ça fait pratiquement un mois et demi de grève cumulé. Et derrière on nous explique que la mobilisation n’était pas la, c’est faux ! C’est la stratégie qui était bidon, si on essouffle les travailleurs, de plus en plus précaires et pris à la gorge par les crédits, pas étonnant que si on fait 11 jours de grève on ne peut plus entamer une grève illimitée. Quand on voit comment en 1995 on a pu faire plier le gouvernement en même pas trois semaines et demi, on se dit que quand même la mobilisation était là donc c’est rageant.

G. W. : Face à ces bilans tirés des dernières luttes, de nombreux syndicalistes commencent à prendre position contre la division des dates de manifestation, quelle politique il faudrait mener contre cette division et pour gagner contre la loi-travail ?

A. K. : La première chose, c’est de réunir autour d’une table toutes les fédérations qui veulent lutter contre les ordonnances, tous les partis et mouvement politiques de gauche ainsi que les associations et de décider d’un calendrier clair. Il ne faut pas penser que dès le 12 on aurait pu avoir une reconductible, tout le monde le sait, mais il faut aussi voir la différence entre des journées carrées qui permettent de construire une mobilisation et une stratégie de division des forces.

Clairement, en tant que militants, on veut bien avoir le 12 et le 21, mais quand on voit que la France Insoumise appelle au 23, que les routiers partent tout seul le 25, que les retraités appellent au 28, que la fonction publique appelle au 10 et que derrière la CGT qui ne veut pas trop en parler prépare apparement le 12 octobre comme journée d’action carrée, on a juste envie de dire stop ! Jusqu’a quand on va jouer à ce jeu là ? Derrière on a des familles à nourrir, des loyers à payer, on est à découvert dès la moitié du mois, on n’est pas entrain de jouer nous, c’est l’avenir de tous qui se joue avec cette loi !

Faut vite renverser la vapeur parce que c’est la stratégie de la défaite, et nous on n’a pas envie de perdre, encore moins face à Macron, donc on veut qu’il y ait un vrai front unitaire qui construise avec la base cette grève illimitée et rapidement. Notre histoire on la connaît : à chaque fois qu’on a gagné, en 36 en 68 ou en 95, il a fallu qu’on parte en grève illimité et que de gros secteurs restent en grève en même temps pour bloquer l’économie et il n’y a pas d’autres solutions. Ce qui s’est fait en 2003, en 2007, en 2010 et en 2016, c’est la stratégie de la défaite. On occupe les travailleurs à manifester tous les mois ou toutes les trois semaines et le gouvernement n’en a rien à faire, parce que sur 24h il y’a du stock dans les usines dans les raffineries et les plans de transports sont adaptés pour la journée de mobilisation. Alors va falloir taper dans le dur, les travailleurs n’ont pas peur de faire grève ou de perdre de l’argent, mais c’est ce mot déja " perdre " personne ne se bat pour perdre, quand on fait grève c’est pour gagner et si on construit un mouvement pour gagner plus personne pense à l’argent, demander aux cheminots de 95 si ils ont perdu de l’argent, ils vous répondrons qu’ils sont fiers d’avoir fait grève pendant 1 mois et que ça a payé ! Les cheminots dansés sur les piquets de grève de joie, nous le 15 septembre 2016 on faisait la tronche, alors plus jamais ça !




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