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Tribune Libre - Primaire Démocrate aux Etats-Unis

Sanders. Un rouge à la Maison Blanche ?

Publié le 10 février 2016

Marco Zerbino

« Cette campagne électorale donnera un message clair à la classe des milliardaires, et le message est : on ne peut pas tout avoir ». C’est d’une manière décidément peu usuelle que Bernie Sanders a décidé de lancer sa campagne pour les primaires du Parti Démocrate. Actuellement, c’est l’ex Secrétaire d’État, Mme Hilary Clinton, qui est ultra-favorite dans ce défi qui se déroulera à partir du mois de février 2016. Le sénateur étatsunien, un liberal qui aime se définir comme « socialiste », participera en tant qu’indépendant, en apportant dans la campagne pour les primaires les contenus ouvertement de gauche du programme qu’il a exposé aux électeurs le 26 mai dernier. Ce jour-là, sur les rives du Lac Champlain à Burlington, la ville la plus importante de « son » Vermont, Sanders a parlé de lutte contre les inégalités croissantes qui affligent le pays, de partage des richesses et d’impôts progressifs, d’augmentation du salaire minimum et de fin de la disparité salariale entre hommes et femmes, de santé et instruction gratuites, de réforme de Wall Street afin de contrer l’excès de pouvoir des requins de la finance, d’introduction, aux États-Unis du principe du financement public aux partis, d’énergie propre et de lutte contre le changement climatique…

Sanders, candidat naturel de la nouvelle gauche US ?

La liste pourrait s’allonger. Ce qui, d’ores et déjà, apparait clairement c’est que la candidature de cet homme de soixante-quatorze ans, d’humbles origines, fils d’un juif polonais émigré et arrivé aux États-Unis à seulement 17 ans, ayant grandi à Brooklyn dans un petit appartement au loyer plafonné par l’État, injectera une dose massive de réformisme radical dans les primaires démocrates. Don’t underestimate me, ne me sous-estimez pas, c’est l’avertissement qu’il est en train d’envoyer à l’opinion publique étatsunienne et, en particulier, à sa principale concurrente, pendant ces dernières semaines. En l’état actuel des choses, sa candidature est, en effet, la seule à même de contrecarrer le profil modéré et centriste de Mme Clinton, alors que plusieurs signaux indiquent une tendance à la radicalisation du climat politique des USA et la réouverture, après des décennies, d’un espace à gauche au cœur de la première puissance économique mondiale.

C’est un fait que les années qui ont succédé à la grande crise financière de 2008 ont été caractérisées aux États-Unis par un réveil politique, social et culturel plutôt tangible. Ce dernier a concerné avant tout le monde de la jeunesse, avec le mouvement d’Occupy Wall Street, mais également celui du travail et syndical, avec l’émergence de luttes importantes et, sous beaucoup d’aspects, novatrices dans des secteurs traditionnellement récalcitrants à toute forme de syndicalisation (on peut songer aux mouvements des travailleurs des fast-foods et des colosses de la vente au détail comme Walmart). A ces luttes, il faut sans doute ajouter celles qui, en divers endroits, ont vu comme protagonistes les travailleurs du secteur public, à la suite de ceux qui, dans la ville de Madison, dans le Wisconsin, ont animé, au début de 2011, un mouvement de masse contre les réductions salariales et les attaques anti-syndicales du programme austéritaire proposé par le gouverneur républicain Scott Walker. Même si elle n’a pas réussi à empêcher Rahm Emanuel, le maire bulldozer privatiseur, de fermer plusieurs instituts scolaires, la grève qui, pendant le mois de septembre 2012, a vu s’affronter les enseignants des écoles publiques de Chicago à la mairie a eu une dimension significative.

Une mention toute particulière doit être accordée aux protestations antiracistes et contre les violences policières qui ont explosé après des épisodes chroniques se succédant durant les dernières années. La campagne Black Lives Matter a réussi, non seulement à avoir une résonance médiatique importante grâce à une utilisation attentive des réseaux sociaux, mais aussi à sortir du monde virtuel pour remplir les rues du monde réel avec des dizaines de milliers de personnes ; ce qui est étonnant si on considère que, dans tout le pays, la violence des forces de l’ordre, en particulier celles qui s’attaquent directement aux citoyens afroaméricains, n’a rien d’une nouveauté.

Parmi les principaux reflets de ce nouveau climat, l’élection à la mairie de New York du liberal à la rhétorique de gauche Bill De Blasio ; la popularité conquise auprès des activistes syndicaux et de gauche par une figure comme celle de la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, qui s’était taillé, a contrario, une mauvaise réputation à Wall Street en tant que partisane d’une réglementation du secteur financier ; la conquête d’un siège au Conseil municipal de Seattle par la socialiste Kshama Sawant ; enfin, d’une ampleur moindre, mais malgré tout significative, l’intérêt suscité, surtout parmi la jeunesse universitaire, par une revue aux échos marxistes et décidemment orientée à gauche, Jacobin Magazine.

Au vu de cette situation, le défi auquel Hillary Clinton doit faire face est de rester la candidate de l’establishment sans trop négliger ces mouvements qui commencent à se manifester à sa gauche. Une quadrature du cercle qui était déjà difficile avant la candidature du sénateur du Vermont, et qui, en raison de son histoire et de ses positions politiques, apparait comme l’interlocuteur naturel de ces transformations naissantes.

Un itinéraire politique peu commun

Pendant toutes les années les plus significatives de sa carrière politique, Sanders était un indépendant, même si, à partir d’un certain moment, il a commencé à collaborer de manière régulière avec les Démocrates. Après son expérience avec le petit parti de gauche, Liberty Union Party pendant les années 1970, il est devenu, en 1981, maire de Burlington en tant que chef de file d’une coalition sociale de jeunes, de travailleurs, de petits commerçants et des ménages à bas revenus ; et ce en s’imposant, par seulement dix voix, sur le maire Démocrate sortant. Pendant les années 1980 il a continué de faire obstacle aux Démocrates et aux Républicains dans cette ville du Vermont, en se faisant remarquer par ses politiques progressistes. Sa période d’administrateur local se termine en 1989 et les vingt-cinq ans qui suivent marqueront l’installation de l’ex-maire dans la politique nationale, d’abord en tant que membre de la Chambre des Représentants, de 1990 à 2006, et ensuite, à partir de 2006 jusqu’à aujourd’hui, en tant que sénateur du Vermont. Actuellement, Sanders est l’un des deux membres du Sénat américain qui n’appartient ni aux Démocrates ni aux Républicains et peut, de la sorte, continuer à garder l’étiquette d’indépendant. Toutefois, son niveau de collaboration avec le « parti de l’âne » est plutôt élevé et, comme l’a remarqué Howard Dean en 2005, « en dernière analyse, il vote de la même manière que les Démocrates dans 98% des cas ».

Sanders est très attaché à son image d’outsider et d’indépendant franc-tireur. En parlant de sa candidature, il a affirmé, à plusieurs reprises, ne pas être intéressé par les dynamiques internes du Parti Démocrate, mais plutôt par l’objectif plus ambitieux de constituer autour de sa campagne pour les primaires une coalition de forces sociales à même de susciter une « révolution politique ». L’idée sous-jacente semblerait ainsi être celle d’une construction par en bas et une accumulation de forces susceptibles de s’ouvrir à de possibles développements d’un troisième parti, en reproduisant au niveau national ce qui était déjà advenu dans le Vermont avec la naissance du Progressive Party.

Les réalités politiques et associatives sur lesquelles ce « récit-de-soi » de « Bernie » semble avoir une emprise sont nombreuses. Outre les journaux de gauche comme The Nation, l’hebdomadaire de Chicago In These Times et Jacobin Magazine, il faut également mentionner l’appel né d’un groupe de délégués et de militants syndicaux de base afin que le monde des Unions appuie de manière collective (depuis la direction de l’AFL-CIO jusqu’au dernier inscrit) la candidature Sanders, en se démarquant de celle de Clinton. D’autres appels en faveur de Sanders ont été lancés ces dernières semaines par un groupe d’activistes d’Occupy, People for Bernie et des Progressive Democrats of America, association active à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur du Parti Démocrate et ayant comme objectif de le soustraire à l’hégémonie centriste (il s’agit du legs des campagnes pour les primaires démocrates conduites en 2004 par Howard Dean et Dennis Kucinich).

Quelques squelettes dans le placard

Au demeurant, Sanders n’est pas inattaquable à sa gauche. Son histoire d’administrateur éclairé capable de limiter les excès antisociaux de la « billionaire class », comme il aime la définir, n’efface pas le fait qu’avec le passage à la politique nationale il se soit de plus en plus aligné sur les Démocrates sans perdre de crédit auprès d’un électorat plus radical.

Nous avons déjà mentionné sa tendance à voter presque systématiquement en accord le « parti de l’âne ». Mais il nous faut en outre préciser que cela s’est vérifié avec une constance qui ne peut pas ne pas déranger, notamment lorsque l’on songe à la politique étrangère de la première puissance militaire du monde.

Cela avait déjà été dénoncé par ses ex-camarades du Liberty Union Party. En 1992 et 1996, Sanders a soutenu Bill Clinton et pendant toutes les années 1990 il s’est distingué par son soutien à plusieurs interventions militaires : de l’ex-Yougoslavie aux bombardements « ciblés » en Irak, en passant par la Somalie, Haïti, la Bosnie, le Libéria, le Congo, l’Albanie, le Soudan et l’Afghanistan. Il a voté contre l’agression de l’Iraq voulue par Bush Junior en 2003, mais il avait initialement soutenu la concentration de troupes dans le Golfe Persique voulu par Bush Senior au cours de l’été-automne du 1990, quand il était en cours de négociations avec les démocrates pour garantir son élection à la Chambre des Représentants. Ces derniers avaient en effet choisi de ne présenter contre lui aucun candidat officiel, en obtenant en échange qu’il renonce à fonder un troisième parti. Une fois entré au Congrès, Sanders continua à soutenir les manœuvres militaires dans le Golfe et à négocier simultanément afin d’être admis à faire partie, en tant qu’indépendant, de l’assemblée des députés et sénateurs démocrates ; mais le Parti Démocrate national finit par repousser sa requête. C’est à ce moment-là que l’ex-maire décida de revenir à ses origines pacifistes, en s’opposant à la première guerre en Iraq, après l’avoir initialement soutenue.

D’autres éléments discutables de l’histoire politique de Sanders concernent son soutien aux sanctions contre l’Iraq de l’époque Clinton, son vote en faveur de l’extradition de l’activiste afroaméricaine Assata Shakur depuis Cuba - en violation des traités en vigueur entre Washington et La Havane -, son refus de voter contre l’utilisation de l’uranium appauvri en Iraq et Yougoslavie, ses liens avec le monde des vétérans de guerre (notamment les plus bellicistes et en aucun cas les rares groupes de vétérans se situant sur des positions anti-impérialistes), son attitude ambigües à propos de la thématique des dépenses militaires, sa répugnance à prendre à bras-le-corps les questions raciales et de violences policières. A cela il faut ajouter sa vision du conflit entre Israël et Palestine, complètement calquée sur la lecture qu’en donne Tel-Aviv. En juillet dernier, le sénateur du Vermont a soutenu le bombardement de Gaza qui a fait des milliers de victimes civiles parmi les palestiniens, bien qu’en condamnant les « excès » (c’est-à-dire, le fait qu’écoles et hôpitaux soient pris par cibles). Pas mal pour un socialiste !