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Société

Racisme d’état

« Une Miss à la crinière de lionne ». Miss Nord-Pas-de-Calais, nouvelle ambassadrice de la France… et de son racisme ordinaire

Lors de la soirée d’élection de Miss France, Miss Nord-Pas-de-Calais (élue Miss France à l’issue de la soirée) a fait référence à sa prédécesseure en la qualifiant de « miss à la crinière de lionne ». Suite à l’essuie de nombreuses critiques sur Twitter, cette dernière s’est justifiée en arguant qu’il s’agissait d’un « compliment ». Mais en est-ce vraiment un ?

Crédits photos : © TF1

Le 16 décembre, avait lieu une énième élection de miss France. Au cours de cette soirée, les jeunes femmes en compétition ayant passé le filtre des 12 finalistes avaient l’occasion, entre deux défilés, de se présenter et de convaincre le jury ainsi que les téléspectateurs de voter pour elles. Miss Nord-Pas-de-Calais, qui sera par la suite lauréate de la compétition, a ainsi déclaré : « Après une miss France blonde, une brune, une à la crinière de lionne, pourquoi pas une rousse ? ». Une phrase qui n’est pas passée inaperçue sur Twitter, de nombreuses personnes la considérant comme raciste et insultante. Interrogée sur ses propos, la nouvelle Miss France, Maëva Coucke, s’est depuis défendue en arguant qu’il s’agissait d’un « compliment » et que ses propos avaient été « mal interprétés ». Une justification qui, si elle semble satisfaire l’opinion publique, les médias en première ligne, est loin d’être acceptable car dissimulant la réalité d’un racisme ordinaire intégré dans les mœurs et normalisé au quotidien.

Car compliment ou pas, cette comparaison, qui consiste à animaliser un trait physique considéré comme « atypique » par un groupe social majoritaire, contribue à alimenter un imaginaire collectif qui trouve sa source dans les théories de hiérarchisation raciale des individus. Nées au 16è siècles, ces théories ont depuis largement été utilisées pour déshumaniser des populations entières et justifier des régimes aux pratiques criminelles telles que l’esclavage, le colonialisme, le nazisme ou l’apartheid. Aujourd’hui encore, c’est à ce même imaginaire racial que font écho les institutions d’Etat lorsqu’elles marginalisent et stigmatisent les minorités pour imposer leur politique migratoire et de répression des migrants. Ne parle-t-on d’ailleurs pas de la « jungle » de Calais ? Dans une interview livrée au Monde, le sociologue Fabrice Dhume-Sonzogni raconte comment, dans une école de police, il a pu voir une carte de la France sur laquelle les banlieues parisiennes étaient représentées par un zoo. Que cette carte ait été l’œuvre d’un individu ou de tous les élèves policiers et que les propos de Miss Nord-Pas-de-calais aient eu le caractère d’un compliment ou non, ils véhiculent un discours normatif raciste et structurellement intégré aux mœurs et croyances de la société.

Le bassin du « village sénégalais », Exposition universelle de Liège, carte postale, héliotypie, 1905.)

Outre les théories racistes dans lesquelles de tels propos trouvent leurs racines, ils reflètent le malaise et la difficulté française à intégrer socialement des caractéristiques physiques non « occidentales ». Et le cheveu crépu, auquel Miss Nord-Pas-de-Calais fait référence en évoquant la « crinière de lionne » d’Alicia Aylies, en est un exemple flagrant. Ainsi, pour cette même élection de Miss France 2018, Miss Martinique a affirmé avoir été obligée, alors qu’elle s’y opposait, de lisser ses cheveux en vue de la photo officielle. Mais on se souvient également de la polémique lancée par le journal Public en 2015, qui taxait de « ridicule » Omar Sy avec une coupe afro ou de Public qui donnait des conseils aux femmes pour soigner leur « crinière ethnique ». En 2016, Solange Knowles sort un titre intitulé « Don’t touch my hair » pour dénoncer la pratique qui consiste à « plonger » sa main sans autorisation dans les cheveux des personnes noires ou métissées. Pour les personnes racisées, la répétition quotidienne de ces actes et propos dits souvent « pour rire » ou « comme un compliment » transforme la représentation de soi et entraîne leur propre marginalisation, se considérant eux-même comme hors des normes sociétales. Les injonctions de standardisation pour correspondre aux critères de beauté ont donné lieu à des pratiques souvent néfastes pour la santé telles que le blanchiment ou le défrisage qui, si elles sont aussi le fruit de choix délibérés, résultent de l’influence du colonialisme et du racisme institutionnel encore présent.

A l’heure où Blanquer envisage de porter plainte contre Sud Education 93 pour avoir utilisé l’expression « racisme d’état », une polémique comme celle-ci ou comme la « black face » de Griezmann, vient donner corps à la réalité que le Ministre de l’éducation national s’évertue à nier. Racisme d’état, racisme institutionnel ou discriminations systémiques, les termes ne manquent pas mais la classe dominante refuse d’ouvrir le débat car elle a bien compris qu’il n’était pas dans son intérêt de mettre en lumière son rôle dans la division sociale des individus.




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