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Crise économique mondiale

Une dette insoutenable : le talon d’Achille des ambitions chinoises (partie 2)

Véritable coup dur pour les autorités chinoises : l’agence Moody’s a dégradé la note de la dette, véritable talon d’Achille aux ambitions chinoises. Une situation qui fait peser un risque systémique sur le système bancaire chinois et révèle les fragilités d’un modèle de croissance, marqué par le surinvestissement, et qui est aujourd’hui à bout de souffle.

Crédits photo : Ambroise Tézenas

Trad. Nina Kirmizi

La loi de la valeur va reprendre le dessus

Certaines analyses, à l’image de celles que donne l’hebdomadaire de la City de Londres, The Economist, nient l’existence d’une tendance à la suraccumulation du capital en Chine, et laissent entendre que le pays est à ses premiers stades de développement : pour The Economist, la part – très importante - d’investissement dans le PIB chinois n’est pas un indicateur pertinent pour conclure d’un niveau de surinvestissement, et il faudrait plutôt se fier au stock de capital par tête qui reste bien inférieur à celui en vigueur aux Etats-Unis ou au Japon.

Mais du point de vue de la logique des profits, qui domine dans un régime capitaliste, l’investissement dans des infrastructures et dans le capital physique doit être corrélé au niveau de développement capitaliste du pays et des possibilités de rentabiliser ces investissements en capitaux. Comme le dit très justement Pettis : « il me semble que le problème de ce raisonnement, c’est qu’il omet la justification économique qui doit pousser à l’amélioration du stock de capital et part du principe que le capital et les infrastructures ont la même valeur dans n’importe quelle économie du monde. En réalité, ce n’est pas le cas. La productivité du travail et les salaires sont beaucoup plus bas en Chine que dans les économies développées. Cela signifie que la valeur économique des infrastructures en Chine, en se référent à la valeur du travail chinois, correspond à une fraction de la valeur d’infrastructures similaires dans les pays développés. En partant de ce point de vue, cela n’a pas de sens que la Chine atteigne un niveau d’infrastructures et un stock de capital proche de ceux des pays développés. Cela correspond à une déperdition des facteurs de production, à une substitution de la main d’œuvre, pourtant peu couteuse, par des machines beaucoup plus chères qui font économiser du travail » (6)

En suivant cette loi de la production et de l’accumulation capitaliste (opter pour le facteur de production dont le coût est le plus faible pour maximiser la rentabilité et le taux de profit), il n’y a pas l’ombre d’un doute que la situation chinoise ressemble fortement à une crise de suraccumulation. Une crise de suraccumulation n’est autre qu’une « accumulation de capital effectuée à un rythme qui ne permet pas de maintenir, à long terme, un taux de profit suffisant pour les détenteurs du capital. La suraccumulation est une forme d’accumulation qui n’a pas su s’arrêter à temps. Les investissements réalisés au début du cycle de boom économique, permettent de réaliser des profits très élevés à court terme. Mais, à plus long terme, du fait même de ce boom, les choses se dégradent. Par exemple, parce que les nouveaux kilomètres de chemins de fer qui sont construits s’avèrent moins rentables que les premiers ; car le marché potentiel a été surestimé et se tasse plus rapidement que prévu ; parce que les autres pays se mettent également à produire à bas prix (7) (et grignotent progressivement les parts de marché), parce que les coûts de production (dont les salaires) augmentent fortement (8), …etc. l’accumulation doit alors ralentir.

Mais, encouragé par des taux de profits élevés, attiré par l’appât du gain, dans l’euphorie ambiante, on continue d’investir, avec l’espoir que ce qui a marché une fois fonctionne de nouveau, qu’on va faire mieux que le concurrent, etc. Une partie des bénéfices est donc investie inutilement. L’offre augmente tandis que les prix sont toujours plus bas, trop bas pour pouvoir rentabiliser ces nouvelles capacités de production. Une conjoncture favorable, de nouvelles dettes, des politiques gouvernementales de soutien… peuvent durer un certain temps. Cela permet d’occulter les déséquilibres économiques en cours dont la gestion est remise à plus tard. Mais tôt ou tard, cette réalité va éclater et la phase d’ajustement sera d’autant plus brutale que les mécanismes de suraccumulation sont anciens » (9). L’analyse développée par l‘économiste marxiste Isaac Joshua pour décrire la crise qui a touché le sud-est asiatique en 1997 colle parfaitement pour décrire la situation économique que traverse la Chine actuellement.

Une insoutenable croissance de la dette

Face à la situation très préoccupante du modèle de croissance chinois, les analystes les plus optimistes rappellent que le niveau global de la dette en Chine reste largement inférieur à celle du Japon, et est à peine plus élevé que celui des Etats-Unis. Ils vont même jusqu’à s’appuyer sur le cas de la Grèce pour dire que la Chine ne souffre pas d’un excès de dette publique. Et que, à la différence des tigres asiatiques qui se sont effondrés en 1997-1998, la Chine n’est pas aux mains des créanciers internationaux. En effet, 95% de sa dette est détenue par des créanciers chinois, car ce sont principalement les banques d’Etat qui ont fournis les crédits aux entreprises publiques et aux collectivités chinoises.

Autres arguments avancés par ces analyses optimistes : les énormes réserves d’épargnes détenues dans les banques chinoises, le maintien du contrôle sur les flux de capitaux et les abondantes réserves de changes détenues par la Banque Centrale, sont autant de facteurs qui permettent de nuancer les signes d’une crise imminente. Ces économistes insistent également sur le fait que le gouvernement garde la main sur l’économie ce qui lui permet d’échelonner la restructuration de son économie et d’équilibrer les bilans des banques. D’autres rappelleront que la Chine possède des marges de manœuvre pour se protéger en cas de crise systémique de la dette. Cependant, si une crise financière parait peu probable à court terme, cette dette, qui échappe à tout contrôle, est tout simplement intenable à plus long terme. Pour les plus optimistes, les crises financières liées à une explosion de la dette externe est quelque chose d’habituel dans les économies dites du « Sud ». Pour eux, les énormes réserves constituées en devises seraient en mesure d’éponger les conséquences d’une tourmente financière.

Effectivement, ce n’est qu’en 1920 aux Etats-Unis qu’on retrouve une part de réserves en proportion du PIB aussi importante qu’au niveau actuel chinois. Mais le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale était alors trois à quatre fois plus important que celui qu’occupe la Chine actuellement. L’autre grand moment historique de l’accumulation de réserves a été celui de la décennie 1980, au Japon. Mais comme le signale Michael Pettis, les États-Unis ont fait face à une crise économique historique à la fin des années 1920 et le Japon a traversé une grave crise bancaire au début des années 1990. Il en conclut que ces économistes se « […] focalisent uniquement sur la dette externe. Mais quand la crise économique vient d’un problème interne, les réserves de devises sont totalement inutiles pour enrayer les mécanismes d’éclatement d’une bulle » (10). Nous ajouterons que ces deux exemples historiques concernent des pays impérialistes où se sont manifestés non seulement une crise de suraccumulation, mais aussi un déséquilibre entre le niveau de production et de consommation interne. Et que ces pays ont pu trouver une sortie de crise à la surproduction et à la suraccumulation en partant à la conquête impérialiste du reste du monde et de ses marchés. En ce qui concerne le Japon, cette crise n’a pas pu être totalement résolue faute d’un poids géopolitique autonome et de sa dépendance à l’égard des Etats-Unis sur ce terrain. Mais grâce à son caractère impérialiste, le Japon a pu adoucir sa chute économique en évitant soigneusement de grands conflits sociaux pendant plus de deux décennies. Pour ce qui est de la Chine, elle ne possède ni le poids géopolitique des Etats-Unis, ni la dimension impérialiste du Japon, alors que les inégalités de richesses au sein de la population chinoise sont de plus en plus criantes. Des centaines de millions de personnes des régions intérieures de la Chine sont toujours exclues des fruits du progrès économique dont profitent la population de la côte Est. A y regarder de plus près, il y a de fortes chances que de larges secteurs de la population viennent à payer les conséquences de cette crise.

Illusion de puissance et conséquences géopolitiques d’un éclatement de la bulle

Le fait que la Chine soit très peu dépendante financièrement du reste du monde et qu’elle détienne près de 3 milliards de dollars de réserves de changes (même s’il faut rappeler que ses actifs ont déjà baissé d’un milliard depuis juin 2014), peut sembler un avantage immédiat. Mais si on regarde d’un autre angle, on peut aussi le voir comme une faiblesse stratégique.

Ces réserves ont permis de donner des marges de manœuvres aux autorités pour maintenir cette bulle. Elles ont permis de retarder la mise en place de mesures plus fermes nécessaires au contrôle du crédit, elles ont permis le maintien de la spéculation et de l’euphorie qui ont explosé au moment du boom économique. Les investissements chinois constituent une accumulation de richesses jamais vues, mais ils sont soutenus par une économie déficiente et un secteur financier douteux. La phase d’atterrissage dans la réalité, quelque soit la forme qu’elle prendra (privatisation, étatisation de la dette privée, etc..) va être très douloureuse.

Beijing cherche à retarder le plus possible l’arrivée du moment de vérité qui risque de faire exploser la cocotte-minute sociale et la remise en cause brutale du pouvoir anachronique du Parti Communiste Chinois. En dépit des démonstrations ou des effets d’annonce en faveur de réformes, les autorités chinoises sont confrontées à de nombreux obstacles économiques pour les mettre en place, mais aussi à la peur de la montée d’une contestation sociale venant non seulement de la classe ouvrière mais aussi de ces nouvelles classes moyennes. Des tensions sociales latentes qui poussent Beijing à maintenir le statuquo.

L’hésitation entre le passage aux réformes et à la stabilité a aussi ses raisons géopolitiques. Le passage à des réformes risque de limiter un peu plus l’influence chinoise dans la région Est de l’Asie. La situation économiquement délicate l’empêche de nouer des relations stratégiques avec ses voisins. Beijing joue la carte du « soft-power » économique (financement de projet, investissement, commerce) pour étendre son influence sur la région. Mais si une crise économique importante venait à se déclarer en Chine, cela signifierait également la fin de cette politique d’investissement à l’étranger. Les prémisses de l’impérialisme chinois (qui s’exprime particulièrement dans les exportations de capital) ne parviendraient pas alors à se consolider, ce qui serait un frein aux ambitions extérieures de la bureaucratie de Beijing. Cette situation annoncerait alors l’échec de la grande entreprise politique menée par la classe dirigeante chinoise pour récupérer les vestiges de l’ancien prestige de l’Empire du Milieu et sa puissance incontestée, son rayonnement sur la région. Et dans le cas où cette ambition ne pourrait être réalisée, cela impliquerait une profonde instabilité interne et la fin du mythe d’une Chine capable de maintenir la cohésion sociale avec les faux-discours « communistes » de son nouveau Grand Timonier.

Notes :

5) Ce plan a permis le financement des économies avancées après une énorme purge de capital et une réduction drastique des salaires. Il a permis de faire un nouveau saut historique dans l’accumulation capitaliste. Rien de tout ça n’est possible dans les pays semi-coloniaux. Leur participation à ce mégaprojet pourrait aggraver les fragilités plutôt que de résoudre les déséquilibres dans l’accumulation du capital auxquels fait face la Chine.

6) “The Great Rebalancing : Trade, Conflict, and the Perilous Road Ahead for the World Economy”, Michael Pettis, Princeton University Press, 2013.

7) C’est le cas du Bangladesh, du Vietnam, du Cambodge où se sont récemment implantées un grand nombre de multinationales et où elles ont délocalisé un certain nombre de site chinois.

8) C’est le cas sur la côte sud de la Chine continentale.

9) “Une trajectoire du capital : De la crise de 1929 à celle de la nouvelle économie”, Isaac Joshua Editions Syllepse, 2006.

10) « Chine. Le grand bond dans le brouillard », Gabriel Grésillon, Editions Stock 2015.

Lien vers la partie 1 : http://www.revolutionpermanente.fr/Une-dette-insoutenable-le-talon-d-Achille-aux-ambitions-chinoises-partie-1




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