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Société

La haute couture à nouveau au cœur de la polémique

Une publicité d’Yves Saint Laurent censurée, le contrôle de nos corps perdure

Flora Carpentier Une photographie publicitaire de la marque de luxe Yves Saint Laurent (YSL), parue dans le magazine Elle UK, vient d'être censurée par l'autorité britannique de régulation de la publicité (ASA), pour la maigreur jugée maladive du mannequin. En France, la loi santé de Marisol Touraine, adoptée en avril, prétend lutter contre l’anorexie en interdisant aux personnes trop maigres l’exercice du mannequinat. Il est cependant difficile d’imaginer que ces dispositions aient un effet quelconque dans la lutte contre l’anorexie, à l’heure où la minceur demeure la norme inconditionnelle de beauté.

Le cliché en noir et blanc, mettant en scène une jeune femme allongée, vêtue d’une courte robe noire, a été interdit de publication suite à la plainte d’un lecteur. L’ASA a en effet considéré « que la pose du modèle et les effets lumineux particuliers de la publicité mettent particulièrement en avant le torse du mannequin, où sa cage thoracique est visible et apparaît proéminente, ainsi que ses jambes, où ses cuisses semblent avoir la même largeur que ses genoux, qui paraissent vraiment minces ». L’organisme de contrôle a ainsi conclu : « nous considérons donc que le modèle semble en insuffisance pondérale maladive sur cette image et concluons que la publicité est irresponsable ». YSL, qui avait déjà essuyé des critiques en 2011 pour la maigreur d’un mannequin masculin, s’est dit être en désaccord avec ce jugement.

Une norme de beauté régie par le diktat de la minceur

A l’écran, dans le commerce, comme dans les publicités qui envahissent notre quotidien, l’extrême minceur est la norme inconditionnelle de beauté de notre époque, en particulier de la beauté féminine. Le vice pousse les agences de publicité à amaigrir virtuellement leurs mannequins par la retouche des photos, érigeant en symboles de beauté des corps irréels aux proportions réinventées. Cette norme dicte non seulement les habitudes de consommation, mais elle trouve également un écho considérable dans la sphère sociale, en définissant les critères d’appréciation d’une personne. Elle délimite ainsi clairement qui peut être considéré comme beau ou laid, conduit à la discrimination des personnes souffrant d’obésité et au mal-être généralisé. Car ces normes ne sont pas seulement intégrées dans le jugement quotidien que les personnes portent les unes sur les autres, elles sont également intégrées par les employeurs et les sélectionneurs en tout genre. Tandis qu’un corps mince serait synonyme de bonne santé et de maîtrise de soi, une personne un peu trop ronde est facilement jugée comme quelqu’un manquant d’énergie et sujet à la gourmandise, donc n’ayant pas de limites.

En même temps, la maigreur extrême, qui est généralement la règle pour les mannequins, permet de coller à l’image des femmes que la société renvoie : une image de fragilité (physique et psychologique), qui la place en dessous de l’homme (fort et téméraire), et permet notamment aux capitalistes de justifier les inégalités des salaires et des conditions de travail.

Le diktat de la minceur est tellement ancré dans le paysage qu’on peine à imaginer qu’il n’ait pas été la norme, encore quelques décennies en arrière. Et pourtant, rien ne semble présager de sa disparition, au vu des milliards de profits qu’il rapporte dans les domaines de la mode, de la beauté, de l’industrie pharmaceutique et agroalimentaire. Parallèlement, la dégradation des conditions de travail liée à la crise capitaliste a son lot de conséquences néfastes pour la santé, notamment la « malbouffe » et son corollaire : l’augmentation constante de l’obésité. Ainsi, les contradictions croissantes entre un idéal de beauté et les conditions de vie de la majeure partie de la population alimentent un juteux marché, celui de la course à la minceur, qui trouve désormais une place de choix dans l’industrie agro-alimentaire, incarnée par l’essor des produits amincissants et de l’alimentation « light ».

Des conséquences dramatiques dont les femmes sont les premières victimes

Cette beauté normative régie par la minceur affecte en premier lieu les femmes, cibles privilégiées d’un système patriarcal qui a transformé le corps féminin en objet, l’utilisant pour vendre n’importe quel produit ou service. Cette marchandisation, liée à la pression sociale pour répondre aux critères de beauté, a des conséquences néfastes et parfois dramatiques pour la vie des femmes. L’augmentation constante des cas d’anorexie mentale (forme d’anorexie se caractérisant par une restriction alimentaire volontaire, et détenant le triste record de la pathologie psychiatrique ayant la plus forte mortalité), est symptomatique de ce mal-être social. Bien que cette maladie psychique soit extrêmement complexe et intimement liée à des souffrances vécues en particulier dans l’environnement familial, le contexte social, a sa grande part de responsabilité. Par-delà la guerre des chiffres sur le nombre de personnes souffrant d’anorexie mentale en France (30.000 à 230.000 selon les sources), ce qui est clair c’est que les jeunes femmes en sont les premières victimes, dans 90% des cas. Ces chiffres alarmants sont à comprendre dans un contexte où l’apparence et la performance sont les critères déterminants de valorisation des individus et d’intégration dans la société, pesant en premier lieu sur les femmes.

L’intransigeant et meurtrier milieu de la mode

Le milieu de la mode concentre ces pressions de manière exacerbée, comme l’ont montré les suicides relativement médiatisés de mannequins ces dernières années, ou le décès en 2010 de la mannequin française Isabelle Caro, des suites d’une anorexie. Le témoignage de Victoire Dauxerre, ancienne mannequin de 22 ans, interviewée par BFMTV il y a quelques semaines, est éclairant. Elle y raconte comment la profession l’avait poussée vers l’anorexie en imposant à des femmes d’1m80 d’entrer dans une taille 32. « Pour y arriver, il faut soit ne plus manger, soit prendre des laxatifs, soit se faire vomir ». Et puisque c’était la seule façon d’obtenir des défilés, la jeune femme est entrée dans ce cercle vicieux dans lequel tombent, selon ses mots « toutes les mannequins », au péril de leur vie.

Plus scandaleux encore, en 2013, une agence de mannequinat suédoise a été dénoncée alors qu’elle recrutait ses modèles aux portes d’un établissement de soins spécialisé dans le traitement des personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire. L’agence, qui n’a jamais fait l’objet de poursuites judiciaires, avait même interpellé une jeune fille en fauteuil roulant, trop maigre pour pouvoir tenir sur ses jambes.

Bien que les cas d’anorexie dans le milieu du mannequinat ne soient pas représentatifs des milliers de cas d’anorexie, ils témoignent tout de même d’une chose inquiétante, c’est le fait que soient érigées en modèles de beauté des femmes maladivement maigres.

Côté hexagonal, le projet de loi de Santé prétend lutter contre l’anorexie

Si les cas de censure dans la publicité restent rares, plusieurs pays ont néanmoins légiféré ces dernières années dans le but affiché de lutter contre l’anorexie, la France étant le dernier en date dans le cadre de la loi santé votée en avril. Celle-ci prévoit en effet d’interdire « l’exercice d’une activité de mannequin » à « toute personne dont l’indice de masse corporelle est inférieur à des niveaux définis, sur proposition de la Haute Autorité de santé ». Ainsi, tout employeur contrevenant s’exposerait à une peine de six mois d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende. Un second article rend obligatoire la mention « photographie retouchée » sur les photos à usage commercial de « mannequins dont l’apparence corporelle a été modifiée par logiciel de traitement d’image afin d’affiner ou d’épaissir la silhouette ». L’amende prévue en cas de non-respect est de 37.500 euros, son montant pouvant être porté à 30% des dépenses consacrées à la publicité. Ces mesures interviennent au lendemain de la création d’un délit d’incitation à la maigreur excessive, visant particulièrement les sites pro-anorexie.

On ne connait pas encore les modalités d’application et de contrôle de ces dispositions légales, mais on peut d’ores et déjà s’imaginer qu’elles n’auront pas plus d’effet que les obligations de protection de la santé physique et mentale des travailleurs déjà inscrites au code du travail. Pas plus, d’ailleurs, que la « charte d’engagement volontaire sur l’image du corps et contre l’anorexie », signée en avril 2008 par les différents acteurs du domaine de la mode. A droite, le chef de file des députés UDI, Philippe Vigier, s’est dit lui-même « persuadé » que le dispositif sur les agences ne marcherait pas.

Alors que la filière de la mode rapporte à la France 34 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuels, les ministres Emmanuel Macron (économie) et Fleur Pellerin (culture) ont engagé en janvier dernier une mission visant à identifier les moyens de renforcer le développement culturel et économique de la mode et des créateurs français. On imagine donc assez mal le projet de loi santé de leur consœur Marisol Touraine venir titiller de trop près ceux que l’on cherche par ailleurs à caresser dans le sens du poil.

Car en réalité, cette loi est parfaitement compatible avec l’imposition de la norme de minceur sur les corps. D’une part, elle ne condamne aucunement le fait qu’un employeur choisisse des mannequins pour leur silhouette et les force à maigrir encore plus pour prétendre défiler. Pourtant, en plus de ne pas être représentative de la diversité des corps, cette sélection et la tyrannie qui s’ensuit constituent une discrimination qui régit l’ensemble de la profession et a été pleinement intégrée et normalisée. D’ailleurs, la mention obligatoire « photographie retouchée » en dit long sur les ambitions des socialistes : pas question d’interdire la subtile déformation des corps, pourtant responsable de graves dérives.

D’autre part, la loi ne prévoit pas non plus d’interdire les publicités pour les produits amincissants, qui agrémentent scandaleusement jusqu’aux vitrines des pharmacies. Encore une fois, en ciblant principalement les sites pro-anorexie, la loi s’en prend aux responsables les plus évidents sans effleurer les causes structurelles et les éléments plus subtiles mais pleinement naturalisés, qui ont pourtant la plus grande part de responsabilité.

En ce sens, les propos de députés UMP s’opposant à la loi, en prétendant s’inquiéter de la discrimination des femmes maigres, ou encore ceux des agences de mannequinat, se disant victimes d’une « stigmatisation », comme si discrimination et stigmatisation ne venaient pas justement du système qu’ils perpétuent, résonnent comme une véritable provocation.

Trop grosse, trop maigre... Non au contrôle de nos corps !

En réponse à un sondage BFM.TV, 87% d’internautes se sont dits choqués par la photographie de la maison Saint Laurent. Mais à lire les commentaires, nous ne sommes pas tous choqués pour les mêmes raisons. Tous s’en prennent à la jeune femme : « moche », « sac d’os », « dépourvue de sensualité », tels sont les mots pour désigner les victimes du diktat de la minceur. Ils sont parfaitement cohérents avec la norme de marchandisation du corps des femmes, que la société capitaliste érige en objets, objets de désir soumis aux lois d’un patriarcat meurtrier.

Alors que les troubles du comportement alimentaire (TCA) tuent par milliers tous les ans ne serait-ce qu’à échelle hexagonale, plus encore que les accidents de la route, il est temps que l’on s’en prenne aux causes véritables de cette barbarie des corps. Et si une loi ne nous conforte pas, c’est bien parce que ces causes sont enracinées dans le système capitaliste et patriarcal qui fait de la beauté, un de ses fonds de commerce.

09/06/2015.




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