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Politique

Après les déclarations de Philippe Poutou, où va Bordeaux en Luttes ?

Dans un article publié sur La Tribune, Philippe-Poutou, porte-parole du NPA et élu au conseil municipal de Bordeaux en Luttes, donne sa vision de la liste Bordeaux en Luttes. A cette occasion, il réécrit l’histoire de la campagne municipale et dessine un nouveau projet politique entre le NPA et la France Insoumise. Révolution Permanente, qui a participé à l’ensemble de la campagne, apporte son point de vue.

lundi 28 septembre

Crédits photo : Photo Nicolas Tucat. AFP

Bordeaux en Luttes : une simple alliance entre le NPA et la France Insoumise ?

A l’occasion des élections municipales, la liste Bordeaux en Luttes a réuni un large arc de forces militant. Le regroupement de ces syndicalistes, gilets jaunes, militants politiques et associatifs a permis de porter haut et fort la voix de l’anticapitalisme, en atteignant le score historique de 9,39% au second tour. Mais contrairement à ce que déclare Philippe Poutou aux journalistes de La Tribune, si cette liste a reçu le soutien de différents partis politiques, localement comme nationalement, elle ne pourrait se résumer à une simple « alliance » entre le NPA et la France Insoumise.

Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil à la plateforme qui a permis de lancer la campagne. Elle affirmait : « En tant que liste de lutte, qui regroupe des militants issus d’horizons politiques larges (politiques, syndicaux et a-partisans), elle ne fait pas apparaître de logos distinctifs d’organisations. Ces dernières peuvent néanmoins apporter leur soutien à la liste. »

En réalité, ce que Poutou présente comme le projet de la liste est bien davantage le fruit d’une décantation progressive qui a été l’objet de nombreux débats au sein de la campagne. Cela s’est par exemple exprimé lors du débat interne sur la présence de François Ruffin à un meeting de campagne, qui a fini par être abandonné suite à la contestation de plusieurs camarades lors des Assemblées Générales.

On pourrait même affirmer que, malgré le soutien politique qu’elle y a apporté, c’est sur une autre ligne stratégique que celle de la France Insoumise que s’est faite la campagne de Bordeaux en Luttes. Dans la grande majorité des villes en France, lors des élections municipales, les Insoumis ont fait le choix d’une alliance avec les candidats EELV. Mais à Bordeaux, les militants de Bordeaux en Luttes ont refusé de se désister au second tour pour soutenir la candidature de Pierre Hurmic, le nouveau maire écologiste.

C’est d’ailleurs un Jean-Luc Mélenchon embarrassé qui a fait face à Davis Pujadas le 1er juillet sur le plateau de LCI alors qu’il était interrogé sur l’élection de Pierre Hurmic, élu contre la liste soutenue par la France Insoumise. Le leader de la FI commence par dire qu’il trouve la victoire de Pierre Hurmic « magnifique » avant de botter en touche face à la question du journaliste : « Oui, c’est vrai, [on était opposés au second tour]. Bah, ça arrive, c’est la vie démocratique ».

L’attitude de LFI vis-à-vis d’EELV a d’ailleurs été clarifiée à l’occasion de cette rentrée politique avec l’invitation d’Eric Piolle à l’université d’été des Insoumis qui milite avec Mélenchon pour des listes communes EELV-FI aux prochaines élections régionales. Une alliance qui impliquerait un programme défendant le capitalisme vert.

Si BEL s’était jusqu’ici tenu à l’écart de ces discussions électoralistes, affirmant dans la plateforme de campagne « Nous sommes convaincu(e)s que ce qui reste déterminant ce sont nos luttes collectives, comme celles actuelles pour nos retraites, nos emplois, notre dignité, nos vies… », les déclarations de Philippe Poutou semblent tracer un nouveau chemin.

Quelle stratégie dans le conseil municipal ?

Interrogé sur le travail au sein du conseil municipal, le porte-parole du NPA déclare ainsi à La Tribune : « Notre objectif c’est d’être des relayeurs de problèmes. En janvier prochain il y aura un nouveau budget. J’espère qu’on pourra en parler car je compte bien mettre la pression afin de faire adopter des bouts de programme. Il y a des urgences qui ne peuvent pas attendre ! » avant de confier aux journalistes qu’il serait « en contact avec des élus Verts qui ne seraient pas forcément prêts à accepter tous les choix de Pierre Hurmic ». Cette nouvelle posture n’est pas sans poser quelques contradictions, comme le remarque Philippe Poutou lui-même. « Le vote sur des délibérations, qui ont déjà été préparées en amont, est très dépolitisant. On n’a aucune vision d’ensemble sur la politique municipale qui est menée, on va voter un budget de tant d’euros pour un musée sans savoir pourquoi, à quel choix politique cela répond ».

D’une part, elle tend à alimenter l’idée que le conseil municipal pourrait permettre d’obtenir des avancées concrètes pour les travailleurs et les classes populaires, alors que le fonctionnement de ce « parlement bordelais » au service de la « bourgeoisie » -comme l’affirmait Philippe Poutou lui-même durant la campagne- est complètement verrouillé.

D’autre part, cette focalisation sur ce travail parlementaire, long, complexe et « dépolitisant » risque bien de mettre au second plan les « luttes » qui étaient à la base du projet, et en particulier la lutte des classes comme forme de transformation sociale. Il n’est pas anodin de constater que les assemblées de Bordeaux en Luttes n’ont jamais jusqu’à présent mis à l’ordre du jour la thématique des grands cadeaux aux patronats faits par le gouvernement, ces mêmes capitalistes qui profitent de la crise pour organiser un carnage sur l’emploi. Peut-être parce que les députés de la France Insoumise ont apporté leurs voix au sein du parlement en faveur de ces cadeaux, notamment pendant le confinement. C’est une des raisons pour lesquelles les militants de Révolution Permanente se sont opposés à l’intégration tardive de Loïc Prudhomme, député LFI à l’Assemblée Nationale, à la liste Bordeaux en Lutte, ce sur quoi ils ont été minoritaires. L’autre raison était le soutien public de listes d’union de la gauche dont la démarche était opposée à celle de Bordeaux en Lutte au sein même de la région bordelaise.

Une situation qui trouve de nombreux exemples dans la région bordelaise, par exemple à GFT, où le groupe Ford, après avoir fait fermer l’usine de Blanquefort, profite du Covid pour se désengager de l’usine voisine, faisant craindre la fermeture pour les 800 employés de l’entreprise. Le 10 septembre dernier, Philippe Poutou, qui avait été la principale figure de la lutte des Ford durant plus d’une décennie, s’est rendu « en tant que collègue et syndicaliste » sur le site à l’occasion d’un débrayage organisé par les salariés.

Celui n’est pas intervenu lors des prises de parole, malgré les interpellations de plusieurs salariés, mais ces déclarations à la presse semblent d’emblée condamner toute possibilité de victoire des salariés. « Le plus probable est que Getrag parte également d’ici quelque temps, il n’y a aucune raison de faire survivre un site dans une zone comme Bordeaux où il n’y a pas d’industrie automobile » a-t-il ainsi confié à 20 Minutes. Pour lui, il s’agirait maintenant de « voir l’attitude des pouvoirs publics et changer certainement nos comportements par rapport à la multinationale Ford ».

Pourtant, rien ne dit que les choses soient déjà pliées pour les salariés de GFT dont la fermeture probable est estimée à 2023 par les syndicalistes. Alors que le carnage sur l’emploi ne fait que commencer et que la colère s’accumule contre la gestion de la crise du gouvernement, la perspective de conflits ouvriers qui bousculent le patronat sont plus que jamais d’actualité. Mais il faudrait pour cela s’en donner par les moyens. Cela pourrait commencer en mettant au service de cette lutte toutes les positions conquises Bordeaux en Luttes pour mener une grande campagne sur la question et construire une vaste réseau de solidarité vis-à-vis de cette bataille qui commence.

Le spectre de la scission du NPA

Au cours de l’article de La Tribune, Philippe Poutou donne également sa vision sur la crise interne du NPA. Pour lui, « ce que l’on a fait à Bordeaux, ça bouscule beaucoup de monde et ça alimente la crise du NPA », allant même à affirmer qu’il ne verrait pas de « problème » à « se séparer » avec le reste du parti qui ne partage pas ses conceptions.

Cette prise de position fait écho à la volonté affichée, depuis le mois de juin, de l’actuelle direction du NPA –dont fait partie Philippe Poutou- de se séparer des tendances minoritaires pour se laisser les mains libres pour des éventuels regroupements avec une partie de la « gauche de la gauche » voire pour une forme de « Podemos à la française ».

Mais ce débat interne est loin de se résumer au « sectarisme » de certains ou au refus de travailler avec les militants de la France Insoumise comme le dit Poutou. Il faut d’ailleurs préciser à ce propos que, sur Bordeaux, deux des tendances desquels la direction du NPA veut se séparer ont participé à la campagne Bordeaux en Luttes, dont les militants de Révolution Permanente, qui milite au sein de l’organisation anticapitaliste pour la construction d’un grand parti ouvrier et révolutionnaire.

Ce qui est en débat, c’est précisément l’alternative entre la construction d’un parti révolutionnaire ayant pour centre de gravité la lutte de classes et celle de regroupements mêlant le drapeau de l’anticapitalisme révolutionnaire avec celui des organisations réformistes, dont la stratégie est fondée sur la conquête des urnes. Ce type d’expérience a déjà démontré par le passé le danger qu’elle comporte. Par exemple, de l’autre côté des Pyrénées, où l’organisation Anticapitalistas, lié au même courant international que l’actuelle direction du NPA (le Secrétariat Unifié), a soutenu et participé à la création de Podemos. Si ceux-ci ont fini par rompre avec l’organisation de Pablo Iglesias, ils tirent néanmoins un bilan positif de ce projet politique qui a débouché sur la formation d’un gouvernement avec le PS espagnol, qui applique en ce moment un confinement de classe, avec des quartiers ouvriers à Madrid desquels on ne peut sortir que pour aller travailler, et un plan de relance qui multiplient les cadeaux au grand patronat à l’image de ce qu’a fait Macron en France, en plus de sauvegarder la très réactionnaire monarchie espagnole.

Pour les militants de Révolution Permanente, ce serait catastrophique que le succès de la campagne de Bordeaux en Luttes, qui s’est faite sur des bases anticapitalistes et a conquis un véritable écho chez les travailleurs et au sein des classes populaires devienne le ballon d’essai d’une politique qui a déjà échoué dans d’autres pays et un argument pour liquider le NPA, au moment où le défi qui est posé pour les anticapitalistes et révolutionnaires c’est précisément celui de mettre sur pied un parti à la hauteur des affrontement de classe qui s’annoncent, ce qui ne se fera sûrement pas en brouillant les cartes entre réformistes et révolutionnaires et en pariant sur des nouvelles combines électorales et institutionnelles plutôt que sur la lutte de classes et la révolution.




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