C’était hier. Et pourtant…

Commune, héritage et Gilets Jaunes

Jean Baptiste Thomas

Commune, héritage et Gilets Jaunes

Jean Baptiste Thomas

Le début de la Commune c’était hier. Enfin, pas tout à fait. C’était il y a quelques jours, une douzaine, tout au plus, le 18 mars. Ses leçons, elles sont pour aujourd’hui et demain.

Elle n’est plus à présenter, la Commune, même si c’est une présence absente. De la révolution, la bourgeoisie et ses représentants, au fil des deux derniers siècles, n’ont gardé que 1789, les journées de Juillet 1830 et, à la rigueur, février 1848. Mais ni la Convention de 1792, ou très peu, mais certainement pas juin 1848 et encore moins les quelques semaines qui courent entre le 18 mars et le 28 mai 1871 pendant lesquelles, pour reprendre Marx, les prolétaires de Paris sont montés à l’assaut du ciel ». Et pour cause. Dans sa mémoire sélective et sa transmission intéressée, fonctionnelle à la défense de ses intérêts, la bourgeoisie se rappelle les émeutes (en oubliant qu’elles ont souvent été très violentes), qui l’ont mise en selle. Mais elle occulte sciemment les moments où la révolution, y compris au nom des idéaux de « liberté, égalité et fraternité » qu’elle prétend défendre, commence à menacer sa propre assise. Mais avant de tendre sur elle le voile de l’oubli, elle la recouvre d’un linceul : elle charge ses hommes de main d’écraser dans le sang ces expériences de transformation radicale. Cela vaut pour Thermidor, comme pour juin 1848 et la semaine sanglante de Commune.

La Commune de Paris est donc l’une des premières expériences contemporaines de gouvernement du peuple par le peuple. En ces temps agités, de samedis de manifestation, où c’est par centaines de milliers que nous rediscutons de tout, en battant le pavé en Gilet Jaune ou en chasuble syndicale, alors que le pouvoir des puissants est vomi, que la caste gouvernementale est détestée, que les conditions de vie, auxquelles on nous contraint, sont dénoncées, la Commune de Paris se retrouve resignifiée et investie d’une puissance nouvelle.

Conscience et veulerie

Celles et ceux d’en haut en sont bien conscients. Pour preuve, l’édito de Valérie Toranian, dans La revue des Deux-Mondes, le 18 mars 2019, dans un papier qui se veut posé et mesuré : dans la revue qui, dans un passé pas très lointain, offrait de confortables émoluments à Pénélope Fillon pour des articles inexistants, l’ancienne responsable de la rubrique beauté de Elle puis sa rédactrice en chef s’interroge, mi-effrayée, mi-donneuse de leçon : « La haine des médias et des élites est-elle à ce point consommée qu’il faille faire partir en fumée le kiosque à journaux de l’avenue des Champs-Élysées, un des rares encore présent dans la capitale ? Les black blocs, enfants terribles des Zad et de l’altermondialisme, de la haine de l’État et de sa police, sont effrayants mais marginaux. Que dire de ceux qui les escortent, les entourent, les acceptent, les protègent ? ». Les bourgeois aiment à se faire peur. Mais jamais ils ne se départissent du ton menaçant qui est le leur, lorsque la foule menace leurs privilèges : « La Commune de Paris avait pris fin lors d’une "semaine sanglante" entre le 21 et le 28 mai 1871. Ironie de l’histoire, en 2019, cette semaine sera celle des élections européennes. Ne nous risquons à aucun parallèle funeste. Mais une chose est certaine : le résultat de cette élection peut réserver des surprises ». Que veut nous dire Toranian ? « À bon entendeur » ? Les menaces à peine voilées de certains éditocrates et intellectuels ne disent pas autre chose, tel un Luc Ferry qui appelle la police et l’armée à se servir de leurs armes et à « mettre fin à ces saloperies », ou tel un Laurent Valdiguié qui appelle à que l’on ouvre des stades pour enfermer des Gilets Jaunes. L’appel à la rescousse de l’armée par Macron ne veut pas dire autre chose.

Alors, oui, nous sommes les enfants terribles de la Commune, comme le rappelait le tag grafé à la va-vite et qui proclamait, sur un muret du Sacré-Cœur, à Montmartre, le 23 décembre dernier, lors de l’acte VI du mouvement des Gilets Jaunes : « La Commune de Paris 1781 / Gilets Jaunes 2018 ». Raison de plus pour souligner quelques paradoxes apparents (ou vendus comme tels) et des parallélismes qui font écho à la situation actuelle et qui sont porteurs d’espérance et de projets d’avenir, comme nous essayons de le faire dans ce dossier de RévolutionPermanente Dimanche consacré à l’expérience de 1871. Nous nous arrêterons, de façon liminaire, sur deux de ces paradoxes.

Les femmes et les enfants d’abord !

La première leçon de la Commune a trait au génie populaire et à sa capacité non seulement à tout inventer — alors qu’on le veut exécutant et soumis —, mais aussi à tout commencer, alors qu’on nous présente le réel comme une donnée éternelle et absolument non modifiable. Au début de la Commune, il n’y a pas de plan préétabli, de complot ourdi dans l’ombre, mais une énorme colère dont les principaux acteurs sont aussi et surtout des actrices, les femmes et les enfants de Montmartre. Le 18 mars, le gouvernement réactionnaire d’Adolphe Thiers a donné l’ordre à deux généraux de reprendre par la force les canons que les travailleurs parisiens ont payé de leurs deniers et qui les protègent de la menace prussienne. Ils ont été placé au sommet de la colline qui fait office de modeste point culminant de la capitale, sur la butte Montmartre, là où sera construit par la suite le monument à la gloire des vainqueurs et célébrant la défaite du monde du travail : le Sacré-Cœur. À l’époque, la butte est un agrégat de jardins, de masures et de modestes immeubles, très populaires. Quand les soldats investissent les lieux, à l’aube, alors que les hommes sont partis sur les chantiers, ils sont bloqués par les femmes et les enfants du quartier qui défendent, à travers les canons, leur droit à décider de leur avenir en faisant primer leur légitimité à se battre contre la « légalité » du gouvernement de Thiers qui veut signer « la paix » avec les Prussiens.

Les soldats, des conscrits, s’agitent et refusent de tirer sur la foule, comme leur ordonnent leurs généraux. Faisant écho, avant l’heure, aux paroles du cinquième couplet de « L’Internationale », écrite par Eugène Pottier, poète habitant à la Goutte d’Or, en 1871, « s’ils s’obstinent, ces cannibales, / À faire de nous des héros, / Ils sauront bientôt que nos balles / Sont pour nos propres généraux ». Les premières sont donc pour les généraux Lecomte et Clément-Thomas qui commandent l’opération qui tourne au fiasco. Faits prisonniers par la foule révoltée, et alors qu’aucun des responsables locaux du XVIII° arrondissement ne sont joignables, le 18 mars au matin, femmes et enfants décident de faire fusiller les deux hommes qui, quelques heures plus tôt, voulaient les faire massacrer. À partir de là, c’est le grand tournant et plus aucun accord ne sera possible avec le gouvernement « légal » qui a quitté Paris et s’est réfugié à Versailles, d’où il dirigera l’offensive contre le peuple de Paris, pour faire cesser l’insurrection. Pour ce faire, les hommes de Thiers ils ne reculeront devant rien, pas même les 30 000 morts, des combattantes et combattants tués sur les barricades dans la défense de la capitale mais aussi tous ceux, exécutés de façon sommaire, que l’on « ramasse au hasard. / La mère à côté de sa fille, / L’enfant dans les bras du vieillard » comme le rappelle l’autre grand poète de la Commune et du mouvement ouvrier de l’époque, Jean Baptiste Clément, dans « La Semaine sanglante ».

Le peuple de Montmartre, chez qui l’on retrouve autant de Parisiens que de migrants récents des campagnes d’Ile-de-France, de « Français » et d’étrangers, juifs d’Europe de l’Est, Polonais, avec ou sans « papiers », est en avance de plusieurs enjambées, sur ses dirigeants et ses organisations. Il tranche, dans la pratique, des débats vieux de plusieurs décennies qui divisaient les deux tendances majoritaires qui structuraient, jusqu’alors, le mouvement ouvrier en France. D’un côté, les partisans de Pierre-Joseph Proudhon, avaient tendance à défendre l’idée que « la politique », entendue et caricaturée de façon déformée au sens bourgeois, ne devait pas être investie par le prolétariat, qui devait s’occuper, « socialement », de ses seules conditions de vie et de travail, en mettant en place un vaste contre-système, coopératif et mutuelliste, appelé à remplacer le règne du capital. À l’inverse, voyant l’urgence de la transformation et que jamais la bourgeoisie ne laisserait lui échapper, dans sa globalité, l’organisation de la société, et qu’elle ne saurait tolérer qu’un autre modèle social s’impose, les partisans d’Auguste Blanqui étaient convaincus qu’à quelque centaines de révolutionnaires et de prolétaires, armés et déterminés, il était possible, par un coup de main résolu, de s’emparer du pouvoir pour instaurer la république sociale, entraînant derrière eux la masse du peuple. Contrevenant à ces programmes théoriques, les femmes et les enfants de Montmartre engagent, dans la pratique, le prolétariat parisien sur la voie de la prise du pouvoir, et pas simplement de contrôle de pans marginaux de la société, et ce par l’action collective, et non en fonction de la mise en mouvement de quelques-uns, fussent-ils quelques centaines de carbonari bien préparés.

Quelques vérités (révolutionnaires)

L’autre cliché souvent véhiculé au sujet de la Commune a trait à ses réalisations. En l’espace de ses quelques deux mois d’existence, on souligne souvent la disjonction entre les débats qui animent ses organes, les clubs et les barricades, les proclamations et les décrets, d’un côté, et le peu d’effectivité des changements réels et matériels engagés, de l’autre. En ce sens, chez ses interprètes, on a souvent davantage insisté sur le fait que les communardes et les communards ont rendu visible, par leur action, un autre horizon, qu’il ne pouvait néanmoins pas réellement matérialiser. « La Commune a, comme tout événement véritable, non pas réalisé un possible mais elle l’créé, soulignait en 2009 Alain Badiou dans L’hypothèse communiste. Ce possible est tout simplement celui d’une politique prolétaire indépendante. » [1] On peut également inverser, à l’aune des détresses actuelles, les termes de cette analyse et voir les choses de façon absolument subverties. On nous permettra quelques parallélismes réflexifs avec la situation actuelle et le mouvement des Gilets Jaunes, sa dynamique et ses revendications.

Sur les rond-points, dans les manifs, dans les discussions que l’on peut avoir et dans les témoignages relayés dans un certain nombre d’articles de la presse de gauche, on ne compte plus les références à la façon dont les Gilets Jaunes dénoncent les difficultés à boucler les fins de mois, l’endettement obligatoire, le cercle vicieux des agios bancaires ou les crédits revolver qui ne disent pas leur nom. À l’origine de tout cela, il y a des salaires de misère pour celles et ceux qui ont encore « la chance » d’avoir un emploi. Le 12 avril 1871, la Commune, elle suspend les poursuites judiciaires concernant les échéances impayées, qu’il s’agisse de loyers, d’emprunts ou d’effets de commerce. Le 16 avril, elle porte à trois ans le délai de remboursement des échéances et des dettes. Le 7 mai, un nouveau décret permet aux familles de libérer les objets et les biens engagés au Mont-de-Piété, un système de crédit aux taux usuraires aux mains de l’Eglise. Le problème est réglé. Définitivement.

Souvent, également, dans les revendications des Gilets Jaunes, la problématique du logement, du mal-logement et des loyers, pour les locataires, est évoquée. La question n’est pas nouvelle, loin de là. Faisant face à une situation sociale et économique catastrophique, les loyers dus avaient fait l’objet, par le gouvernement impérial, avant la débâcle de Sedan, d’un moratoire depuis le mois d’août 1870. Début mars 1871, cependant, la nouvelle Assemblée nationale, dominée par les réactionnaires et les royalistes, avait décrété la fin du moratoire. La Commune, elle, annule purement et simplement les loyers dus. Face à la crise du logement, avant même l’ordonnance de 1945, rarement appliquée, sur la réquisition des logements vacants, la Commune décrète, le 25 avril, la réquisition des appartements et des maisons vides.

Le taux de chômage est au plus bas depuis dix ans, claironnait en twittant Muriel Pénicaud, le 19 février dernier. Cela fait tout de même 6,5 millions d’inscrits à Pôle Emploi dans les catégories A, B, C, D et E. la situation de l’emploi est très difficile, à Paris, en 1871, après un hiver extrêmement rigoureux et alors que la ville est assiégée. Pour commencer à régler la question, la Commune prend, le 16 avril, la décision de remettre aux sociétés ouvrières les ateliers abandonnés par les patrons, à savoir les entreprises qui ont fermé en avançant l’argument de la crise. Le 27, les amendes et retenues sur salaire sont interdites. Le 4 mai, le travail de nuit, cette invention aberrante, pratiquée à l’envi par les capitalistes, est interdit dans les boulangeries. Le droit au travail, au sens de droit légitime des travailleurs à intervenir sur le terrain de la propriété légale de la force de travail est au cœur des premiers décrets de la Commune.

Pour ce qui est de la haine des politiciens de profession, coutumiers du mensonge et spécialistes de l’escroquerie, les communards la portent, eux aussi, chevillée au corps. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, le Comité central de la Garde nationale lance, le 25 mars, quelques recommandations aux électeurs (les femmes, qui auront le droit de mourir pour la Commune, n’ayant pas le droit de vote…) : « Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne considèrent que leurs propres intérêts et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel. Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèreront jamais comme vos maîtres. » Le 4 mai, la Commune interdit le cumul des traitements pour les élus.

Comme on le voit, la Commune cristallise un peu plus que des possibles. Les communards et les communardes, par leur pratique, réalisent quelques vérités logiques que la « logique » du capital fait passer pour des lubies et ou des utopies irréalisables voire néfastes : oui, il y a un droit légitime à vivre et non à survivre. Oui, il existe un droit légitime à se loger et non pas à être racketté tous les mois par des promoteurs immobiliers ou par des marchands de sommeil. Oui, il y a un droit légitime à vivre de son travail et non à subir le chômage, la précarité ou la surcharge de travail. Oui, il y a un droit légitime à s’auto-gouverner. Pour ce faire, néanmoins, pour réaliser ces mesures qui relèvent, pourtant, de l’évidence, et qui tiendraient lieu, aujourd’hui, de programme d’urgence, les prolétaires parisiens ont débarqué le pouvoir de la bourgeoisie et pris, eux-mêmes, le pouvoir. Comme le souligne Henri Lefebvre, « au nom de la Commune et des initiatives du peuple parisien (…) la doctrine marxiste sur l’Etat et la politique a pris forme (…). La mission historique du prolétariat, c’est aussi de rapprocher la praxis de la vérité, de réaliser la vérité de la praxis sociale, de mettre fin à l’État [au sens bourgeois] et à la politique [au sens, également, bourgeois] » [2]

Et demain ?

Nous devrions donc tous et toutes être héritiers et héritières de la Commune, tout comme les communards et les communardes étaient les enfants des Quarante-huitards, de la Montagne et des Enragés ? Comme le dit Maurice Moissonnier dans l’un des ouvrages de référence sur le mouvement ouvrier lyonnais au moment des évènements de la capitale, la Commune « avait été porteuse à la fois des lumières du passé et de l’aube des temps nouveaux » [3].

Il y a bel et bien une filiation, volontaire, à revendiquer. La Commune, c’était hier. Il y a quelques jours, à peine. Et comme toute bonne politique révolutionnaire, à l’instar de la poésie, selon León Felipe, c’est « une arme chargée de futur ». Il ne nous reste donc qu’à fourbir nos armes, pour les combats d’aujourd’hui et les victoires, sans aucun doute, de demain. La veulerie des dominants n’aura qu’un temps. Car, « gare à la revanche, dit Jean Baptiste Clément, dans "La Semaine sanglante", gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront ».

Crédits : J. Tardi, Le Cri du Peuple

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1A. Badiou, L’hypothèse communiste, Paris, Lignes, 2009, p.175

[2H. Lefebvre, La proclamation de la Commune. 26 mars 1871 [1965], Paris, La Fabrique éditions, 2018, p.355

[3M. Moissonnier, La Première Internationale et la Commune à Lyon (1865-1871). Spontanéisme, complots et luttes réelles
, Paris, Editions Sociales, 1972, p.388.
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