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La peste ou le choléra

Interview : "Entre Biden et Trump nous avons deux options qui n’offrent rien à la classe ouvrière"

Les élections nord-américaines ont révélé l'énorme polarisation politique et sociale du pays, et les deux grands partis capitalistes en sortiront affaiblis quel que soit le résultat final. Entretien avec une militante révolutionnaire aux États-Unis.

samedi 7 novembre

Les résultats de l’élection nord-américaine ne sont pas encore définitifs. Mais quel que soit le résultat final, ce qui est sûr, c’est qu’ils expriment la profonde polarisation sociale et politique qui traverse le pays. Alors que Trump a radicalisé les secteurs les plus réactionnaires et conservateurs de la population, le candidat démocrate, avec sa campagne droitière, a été incapable de susciter l’enthousiame de l’électorat populaire.

Nous avons interviewé Maryam Alaniz, militante de Left Voice, site d’information frère de Révolution Permanente aux États-Unis. Elle revient ici pour nous sur la situation après les élections, mais aussi sur les perspectives qu’elles ouvrent pour le mouvement ouvrier et les opprimés.

Au cours de ces derniers jours, nous avons vu Trump revendiquer la victoire, dénoncer des « fraudes » et demander l’arrêt du dépouillement, en plus de manifestations qui font craindre des affrontements violents entre des soutiens de Trump et de Biden. Que révèlent ces élections agitées sur la crise du régime politique des États-Unis et sur la polarisation politique et sociale dans le pays ?

Je pense que les racines de la crise sociale et politique remontent à la crise économique que nous avons connue en 2008. Cette crise est survenue après des décennies de politiques néolibérales qui n’ont fait qu’aggraver les inégalités dans le monde entier, y compris dans d’autres pays impérialistes comme la France et la Grande-Bretagne. Dans ces pays, la polarisation politique s’est également accrue, s’y est développée l’idée que la mondialisation avait fait autant de perdants que de gagnants. Les contradictions du néolibéralisme ont éclaté au grand jour, visibles notamment dans les tensions entre les responsables politiques de l’establishment, tenants de l’ordre néolibéral, et un nouveau populisme, incarné par exemple par Trump, mettant ainsi en crise les partis bourgeois comme le Parti républicain et le Parti démocrate.

En 2016, Trump a été élu président de la plus grande économie du monde et le centre de l’impérialisme. Au cours des quatre dernières années, le régime américain a dû composer avec un leader qui a sapé la légitimité de ses institutions, autrefois sacrées pour l’ordre bipartiste, notamment les élections. Et maintenant, en 2020, le pays traverse une pandémie et une crise économique encore plus profonde que celle de 2008. Or, ces deux facteurs intensifient fortement les problèmes auxquels le régime était déjà confronté. À ce titre, il me semble important de souligner qu’ici aux États-Unis, deux cent mille personnes sont mortes à cause de la gestion désastreuse de la pandémie par Trump.

Pourtant, lorsque le pays a dû choisir entre le candidat néolibéral de l’establishment Joe Biden et le candidat populiste de droite Donald Trump, les résultats se sont avérés très serrés. Je pense donc que cela exprime une forte polarisation entre la droite et la gauche. Mais ce que ces résultats expriment plus concrètement, c’est que Joe Biden peine à convaincre de larges secteurs de la population. Le site FiveThirtyEight, spécialisé dans les sondages, expliquait juste avant l’élection que Trump avait une chance sur dix de l’emporter, mais au final, la course a été très serrée. Les Démocrates et Biden n’ont pas réussi à l’emporter haut la main, et à obtenir une majorité au Congrès. Pour les Démocrates, restaurer leur parti bourgeois à sa gloire d’antan risque de se révéler difficile.

Plutôt qu’un rejet net du « Trumpisme », cette élection aura finalement montré que la stratégie du populisme de droite mobilisée par le Président sortant est toujours efficace. Cette stratégie avait déjà réussi à remobiliser de nombreux électeurs en sa faveur en 2016, influencés par la xénophobie et la rhétorique raciste de Trump, qui semblait compatir à leurs problèmes économiques.

Et Biden, qui pour de nombreux Américains représente une sorte de retour à la normale, malgré les horreurs de 2020, n’a quand même pas réussi à convaincre la majorité de la population. Les Démocrates vont maintenant devoir composer avec un gouvernement divisé et faible, en plus de la crise. Les choses ne vont pas bien se passer pour les Républicains non plus, car ils méprisent la base de Trump qui ne va pourtant pas disparaître et qui aura toujours de l’influence au sein du parti. Dans le même temps, ils essaient toujours de faire appel aux secteurs du capital dont ils ont perdu les votes au profit de Biden, à cause de la crise de légitimité que le Trumpisme a installé, d’une certaine manière, et dont il a dépendu.

La polarisation est donc profonde dans le pays et je pense que, malgré cela, ce qui rassemble le régime, ce sont les intérêts de la classe capitaliste et les politiques impérialistes que mène le régime américain. Je pense donc que ce qui pourrait unifier les deux partis, serait par exemple l’approche dure envers la Chine que Trump et Biden ont beaucoup essayé de faire ressortir pendant la campagne présidentielle. C’est un élément sur lequel les deux partis du capital tombent d’accord..

Le match est vraiment très serré malgré les mobilisations massives de Black Lives Matter, la crise du Covid-19, et une situation économique très dure pour les travailleurs qui ont connu des dizaines de milliers de licenciements. C’est aussi une expression de la polarisation politique. Et cela veut dire que le nouveau président des États-Unis aura une faible légitimité. Qu’est-ce que cela signifie pour les luttes à venir de la classe ouvrière, des opprimés tels que les Africains-américains mais aussi pour les militants révolutionnaires aux États-Unis et dans le monde ?

Comme je l’ai dit plus tôt, beaucoup d’électeurs ayant voté Biden l’ont fait pour faire barrage à Trump, ils ont donc été convaincus par l’argument du "moindre mal". Mais en même temps, beaucoup de gens disent que Biden est l’un des candidats les moins enthousiasmants depuis bien longtemps, et c’est selon moi en grande partie dû à ses prises de position et au déroulement de sa campagne.

Candidat néolibéral, Biden n’a aucune solution à offrir aux problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et, plutôt que d’adopter certaines politiques progressistes, sa campagne s’est a contrario déplacée vers la droite. Il a rejeté les appels au Green New Deal et au projet de système de santé pour tous Medicare For All, il a été très dur avec la Chine. Il a simplement essayé de se différencier de Trump avec de vagues slogans qui visaient surtout à convaincre la classe capitaliste et l’électorat qu’il était l’homme en qui avoir confiance pour injecter un semblant de stabilité au régime frappé par la crise. Ainsi, lors du mouvement historique "Black Lives Matter", Biden a réaffirmé son soutien au « Law and order », une approche sévère et répressive de la lutte contre la criminalité, pour essayer de convaincre les capitalistes qu’il était le candidat le plus à même de gérer cette situation politique très explosive. Biden était également aux côtés des maires démocrates qui réprimaient durement les manifestants dans des villes comme New York, où j’habite.

Ainsi, alors que d’un côté Trump en appelle au populisme, le rôle de Biden a été de coopter la polarisation de gauche. Mais Biden se trouve maintenant dans une situation des plus précaires en raison des résultats des élections tels qu’ils se présentent. La "vague bleue" espérée par les démocrates n’est jamais venue, et ce qui est intéressant comme je le disais plus tôt, c’est que Biden est maintenant confronté à ce paradoxe : il a reçu plus de votes que n’importe quel candidat à la présidentielle dans l’histoire des États-Unis, mais moins sur la base d’un programme que sur la base du vote contre Trump. Alors que le pays fait face à la pandémie et à la crise économique, je pense que nous allons assister à une présidence Biden faible, qui va peiner à faire passer des lois, parce que les démocrates n’ont pas la majorité au Sénat.

Mais qu’est-ce que tout cela signifie pour la classe ouvrière d’ici et du monde entier ? Maintenant qu’une présidence Biden semble très probable, je pense qu’il est de la responsabilité de la gauche de dissiper toute illusion à son sujet. En effet, le premier rôle que va jouer Biden en tant que président est d’appliquer des politiques d’austérité et d’essayer de restaurer la légitimité d’un pouvoir hégémonique en déclin. Biden reste au service de la classe capitaliste américaine et des intérêts impérialistes, qu’il défendra en dépit des fractures politiques croissantes.

Dans la période à venir, avec la lutte contre le racisme et les violences policières qui s’est réactivée avec la vague de manifestations Black Lives Matter, ces questions pourraient rester sur le devant de la scène, surtout si l’on tient compte du bilan de Joe Biden en matière de législation raciste, comme la loi sur la criminalité de 1994, ou encore son opposition à la fin de la ségrégation à l’école dans les années 70, phénomène social qui continue d’exister aujourd’hui.

En ce qui concerne la crise capitaliste historique et le ralentissement économique, je pense que les travailleurs d’ici et du monde entier doivent s’organiser contre la classe bourgeoise qui veut faire payer la crise économique aux travailleurs. Mais comment faire ? Nous devons frapper les capitalistes là où cela fait mal, c’est-à-dire arrêter la production, partout dans le monde. Nous devons unir la lutte contre le racisme et la lutte contre le capitalisme et construire une opposition forte au programme impérialiste de Biden qui opprime la classe ouvrière dans le monde entier. Il est particulièrement important pour la classe ouvrière ici aux États-Unis de vivement dénoncer l’impérialisme américain, en particulier en cette période de confrontations impérialistes accrues et de crise historique.

On parle de polarisation, qu’en est-il de la polarisation au sein de la droite américaine ?

En ce qui concerne l’extrême droite, si ce n’est pas un mouvement de masse, il est devenu de plus en plus violent aux États-Unis, et de plus en plus visible, surtout à cause des provocations de Trump. La violence de l’extrême droite a éclaté au grand jour lors des manifestations de Black Lives Matter où des miliciens d’extrême droite comme Kyle Rittenhouse à Kenosha s’en sont pris aux manifestants et ont parfois collaboré avec la police.

Au début de cette élection, les craintes et les spéculations sur de potentielles attaques sur nos droits démocratiques menées par la droite étaient nombreuses. Malgré quelques incidents épars — certes dangereux et notables — cette semaine, il n’y a pas vraiment eu d’attaques à grande échelle. Mais même si l’extrême droite aux États-Unis est assez marginale, je pense que le résultat serré des élections l’a vraiment renforcée. À mon avis, que Trump soit ou non à la Maison Blanche, cette frange restera une force réactionnaire et dangereuse et verra en Trump son champion. Nous ne pouvons donc pas complètement faire abstraction de cette droite-là, quand bien même Biden serait élu. La classe capitaliste peut se servir de ce secteur quand elle en a besoin, et nous l’avons bien vu au début de l’année quand la crise économique a vraiment commencé à s’installer, et que des manifestations armées de cette aile droite demandant la réouverture de l’économie, comme dans le Michigan par exemple.

Dans ce contexte, il est vraiment essentiel que la gauche joue un rôle dans la lutte contre la montée de cette droite et prenne ces attaques au sérieux car, comme nous le savons, il y a ici une longue tradition de groupes paramilitaires de droite s’attaquant aux droits démocratiques, terrorisant les travailleurs et surtout les personnes racisées ; on peut par exemple citer le Ku Klux Klan.

Il y a donc deux façons d’y parvenir : l’une consiste à utiliser l’État contre ses propres forces répressives, soit de demander l’emprisonnement des militants d’extrême droite qui ont assassiné en toute impunité des personnes racisées ; mais nous pouvons aussi développer des moyens de défense, en utilisant les méthodes de la classe ouvrière pour organiser notre propre autodéfense contre la montée de la violence de l’extrême droite.

Quelle est la situation de la classe ouvrière et du mouvement syndical dans le pays ?

En ce qui concerne la classe ouvrière et la situation du mouvement syndical ici aux États-Unis, je lisais aujourd’hui un tweet très intéressant d’un militant syndical, qui disait que selon les sondages, 40 % des ménages syndiqués ont fini par voter pour Trump lors de ces élections, soit à peu près la même marge que celle qui a voté pour Trump en 2016. Cela signifie donc que, malgré le plus grand ralentissement économique, la crise sanitaire la plus importante du siècle, et le plus grand mouvement social de l’histoire des États-Unis, les syndicats n’ont, dans les faits, rien fait pour modifier les positions politiques de leurs propres membres. Et je pense que ce phénomène est en grande partie lié au rôle que joue la bureaucratie syndicale, qui vise à étouffer toute organisation radicale. Il est vrai que la classe ouvrière américaine n’est pas homogène, elle est très divisée sur les questions de racisme et d’immigration, sachant que les travailleurs immigrés sont confrontés à des conditions de travail plus précaires que les autres. En outre, le taux de syndicalisation aux États-Unis a atteint un niveau historiquement bas.

Mais je ne pense pas pour autant que les syndicats soient impuissants. Il y a quelques lueurs d’espoir en termes de résurgence du mouvement syndical ici aux États-Unis. Ainsi, par exemple, cet été, nous avons vu certains syndicalistes proposer une campagne "Pas de flics dans nos syndicats". Et depuis un an environ, on assiste à une recrudescence du militantisme syndical, comme en témoigne la vague de grèves des enseignants et la grève de General Motors au début de cette année.

Le mouvement ouvrier à un rôle particulièrement important à jouer pendant cette crise. Il nous faut une lutte ouvrière militante pour combattre les attaques contre la classe ouvrière, pour faire en sorte que les capitalistes paient pour la crise qu’ils ont créée. Les façons de le faire sont multiples, il y a les grèves, les débrayages, les arrêts de travail, etc.

Il n’est pas exclu que la lutte des classes s’intensifie, en fait, c’est plausible et même très probable. Je pense donc que grâce à l’action indépendante de la classe ouvrière, nous pouvons jeter les bases d’une véritable démocratie pour la classe ouvrière. Et c’est vraiment intéressant parce que nous traversons une période où les travailleurs essentiels ici aux États-Unis — et je suis sûre que dans d’autres pays aussi, ont été félicités pour avoir fait tourner l’économie. Comme si ce n’était pas le cas avant ! Je pense donc que cette période est l’occasion idéale de montrer à notre camp social à quel point nous sommes vraiment essentiels en tant que classe.

Tu veux ajouter quelque chose ?

La dernière chose dont je voulais parler à propos des élections, qui me semble vraiment importante, c’est la nature antidémocratique du régime américain, que ces dernières années ont mise en lumière. Déjà, le droit de vote n’est pas garanti dans la constitution aux États-Unis. Puis nous avons le collège électoral, qui passe sous silence des millions de votes et qui rend le vote populaire fondamentalement inutile, comme ce fut le cas en 2016 lorsque Donald Trump n’a pas obtenu la majorité des votes mais a gagné le nombre de grands électeurs suffisant pour remporter la présidence. Et puis nous avons aussi la répression des votes, qui fait que les personnes incarcérées, les immigrés sans papiers et beaucoup de personnes racisées n’ont pas le droit de vote. Enfin, les États-Unis reposent sur plusieurs institutions non-démocratiques, que ce soit la présidence, la Cour suprême ou le Sénat, qui ne sont en réalité que de puissants piliers de la classe dirigeante, dont le rôle est de concentrer le pouvoir entre les mains de la minorité qui dirige le pays.

Ces élections révèlent à quel point la démocratie bourgeoise est antidémocratique, en particulier ici aux États-Unis. Il est crucial que les socialistes se battent pour nos droits démocratiques lors des élections. Et je pense que cela doit aller de pair avec la lutte pour une démocratie ouvrière, contre cette mise en scène que l’on subit tous les quatre ans où des représentants de la classe capitaliste sont choisis, comme l’a dit Lénine, pour nous opprimer et nous offrir un scénario où la classe ouvrière est perdante quoi qu’il arrive. Car entre Biden et Trump, nous avons deux options qui n’offrent rien à la classe ouvrière et qui ne sont là que pour faire avancer les intérêts des capitalistes.

Ces élections nous donnent l’occasion de nous pencher sur cette illusion de démocratie tant vantée, surtout dans cette élection où, à bien des égards, notre "démocratie" est menacée. La gauche doit engager une véritable réflexion sur la nature profonde de la démocratie, et sur la manière dont on doit se battre pour elle.

Propos recueillis par Philippe Alcoy. Traduit depuis l’anglais par Thaïs Cheynet.




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