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Du Pain et des Roses

Féminisme

#JeKiffeMonDécolleté : un hashtag réellement féministe ?

Une politique réellement féministe ne peut pas s’allier avec des réactionnaires comme Nadine Morano et adopter des positions ouvertement islamophobes au nom du droits des femmes. Seul un féminisme internationaliste, anti-raciste et lutte de classes est digne de ce nom.

jeudi 27 juin

#JeKiffeMonDecollete, retour sur un hashtag aux origines douteuses

Ce hashtag a pour origine un tweet qui dénonçait un harcèlement de rue, une internaute postant sur Twitter une photo de son décolleté en protestation d’insultes qu’elle a reçues. Sur le principe, ce hashtag vise à dénoncer une forme d’oppression en vigueur dans une société patriarcale, empêchant les femmes dans leur liberté de disposer de leurs corps et choisir leur façon de s’habiller. Mais c’est Zohra Bitan, militante connue pour être chroniqueuse à l’émission les Grandes Gueules qui a lancé le hashtag #JeKiffeMonDecollete, accompagnant sa publication du slogan « Liberté, égalité, décolleté. »

Rapidement, le hashtag a été suivi par de nombreuses personnes et personnalités publiques. Parmi elles, Veronique Genest ou encore Nadine Morano, dont les positions islamophobes, surtout pour la dernière, sont bien connues. La première affirmait au Parisien en 2012, amalgamant comme à l’accoutumée dans un pot-pourri réactionnaire Islam et attentat : « Moi, je me fiche de la couleur des gens. Je suis une fille du monde. Je ne comprends pas l’agressivité que je déclenche. Bien sûr que je ne parle que des extrémistes. Mais je vois les infos, les appels à rétablir la charia, les foules en liesse dans la rue, parfois, quand il y a des attentats. Alors oui, l’islam me fait peur. J’aimerais être rassurée. Quand je me dis islamophobe, c’est comme j’aurais été christianophobe au temps de l’inquisition, contre l’Eglise, si vous voulez. » Quant à l’inénarrable Nadine Morano, nul besoin de revenir sur son cas.

Le droit de disposer à son corps ne peut pas se faire aux noms de positions islamophobes et sexistes

La France ce « beau pays libre »… riche d’histoire coloniale

Ce simple ralliement devrait suffire à mettre la puce à l’oreille et questionner les motivations sous-jacentes à ce hashtag. Peut-on réellement mener une politique féministe qui stigmatise les femmes et hommes d’une certaine culture, en alliance avec Nadine Morano ? Derrière une politique soi-disant féministe, il s’agit surtout pour les réactionnaires de tout bord de se réunir derrière la barrière anti-Islam, et stigmatiser l’ensemble de la culture musulmane qui serait éminemment rétrograde et véhiculerait en bloc des préjugés fondamentalistes dégradants l’image de la femme. Tout à l’opposé de la France, ce beau « pays des lumières » riche d’histoire coloniale…

Dans l’argumentaire de Zohra Bitan elle-même, cette ligne politique est tout à fait explicite. Si la dénonciation des harcèlements de rue est légitime, c’est une toute autre chose que de cibler de façon marquée la culture musulmane. Revenant, sur le plateau des Grandes Gueules, sur la polémique ouverte autour de femmes qui ont porté un burkini dans une piscine municipale de Grenoble, celle qui a lancé le hashtag s’est posée en défenseur des droits des femmes pour mieux justifier son islamophobie : « Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va nous imposer des lois islamiques ! ». Avant de conclure son propos par un éloge de cette France « libre et démocratique », appelant les femmes qui souhaitent porter le burkini à se rendre dans les pays où règne la charia. Pourtant, faudrait-il rappeler à tous ces « experts » en civilisation musulmane que le port du burkini, loin de faire l’éloge du fondamentalisme, est une façon pour les femmes musulmanes de s’intégrer à l’espace public ; leur refuser l’accès, c’est tout simplement limiter leur liberté réelle. Olivier Roy, spécialiste de l’Islam notait en effet que : « le burkini est une invention récente [créé en 2003 en Australie], qui fait sauter les fondamentalistes au plafond. Pour ces derniers, une femme n’a pas à se promener sur la plage, et encore moins se baigner ! Donc le burkini est, au contraire, une tenue moderne, qui n’a rien de traditionnel ou de fondamentaliste. »

Vive la France, donc, ce pays où être libre pour une femme consiste à se conformer aux normes occidentales et hétérocentrées de beauté et de liberté, des modes dictées par la publicité où l’injonction à la perfection et l’exposition des corps dénudés génère tant d’anxiété et de complexes. Où étaient-elles, enfin, ces féministes de bas étage, lorsqu’il s’agissait de s’opposer aux lois des gouvernements successifs qui précarisent le marché du travail et touchent particulièrement les femmes ?

Des néolibéraux aux réactionnaires : tous féministes ?

En réalité, au nom du droit des femmes, c’est la confluence d’un agenda réactionnaire venant de la droite, des néolibéraux et de l’extrême-droite dont il s’agit. Dans un pays où l’histoire coloniale est si présente comme la France, le féminisme est détourné pour servir des intérêts impérialistes réactionnaires. Comme le note la chercheuse Sara Farris : « Le fémonationalisme renvoie à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam [...] et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes. Le fémonationalisme décrit ainsi, d’une part, les tentatives des partis de droite et des néolibéraux de faire avancer la politique xénophobe et raciste par la promotion de l’égalité des sexes, et d’autre part, l’implication de diverses féministes dans les représentations de l’Islam comme une religion et une culture misogynes par excellence. » Une alliance de circonstance qui se retrouve dans ce front islamophobe défendant la « liberté française » du décolleté contre les « fondamentalistes » en burkini.

Notre féminisme et le leur

Bien entendu, toute forme d’oppression doit être légitimement dénoncée. Et ce hashtag démontre le refus de perpétuer des normes propres à une société patriarcale. Cependant, au-delà même du détournement réactionnaire de cette campagne, on peut aussi questionner l’impact fort limité de ce qui est interprété comme un acte de « quasi » résistance.
Car contre ce féminisme qui défend des intérêts réactionnaires, l’émancipation de toutes et tous passent en réalité par la lutte de tous les opprimés contre les préjugés réactionnaires qui servent à la bourgeoisie d’instruments de division de notre classe. Contre ce front réactionnaire, le front des opprimés et des exploités vise à unir notre classe, comme ce fut le cas lors de grèves comme celles des travailleuses des ONET ou de Hyatt, où l’anti-racisme et la lutte contre le patriarcat se combinaient à une politique de classe, opposées aux intérêts bourgeois. La lutte pour les femmes de disposer à leur corps est une lutte politique, qui n’échappe pas à la lutte des classes.

D’une certaine manière, Karl Marx, déjà, notait combien le racisme était exploité par la bourgeoisie pour accroître l’exploitation du rang des travailleurs et travailleuses – de même pourrait-il en être dit du sexisme : « L’Angleterre a maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps ennemis : prolétaires anglais et prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Il se sent à son égard membre d’une nation dominatrice, devient, de ce fait, un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l’Irlande et consolide ainsi leur pouvoir sur lui-même. Des préjugés religieux, sociaux et nationaux le dresse contre l’ouvrier irlandais. Il se conduit envers lui à peu près comme les « blancs pauvres » envers les noirs dans les anciens États esclavagistes de l’Union Américaine. L’Irlandais lui rend largement la pareille. Il voit en lui à la fois le complice et l’instrument aveugle de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est entretenu artificiellement et attisé par la presse, les sermons, les revues humoristiques, brefs par tous les moyens dont disposent les classes au pouvoir. Cet antagonisme constitue le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de sa bonne organisation. C’est aussi le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste, qui s’en rend parfaitement consciente ». [1]

Si les femmes ont le droit de disposer de leurs corps comme elles le souhaitent, cela signifie aussi se vêtir et se dévêtir à leur guise ; on ne peut laisser une lutte légitime pour l’émancipation des femmes être détournée au nom d’un agenda réactionnaire. Ces préjugés réactionnaires doivent être combattus, au nom du droit des femmes – de toutes les femmes.




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