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Ouvrons les frontières

L’Europe forteresse tue : au large de la Grèce, le pire naufrage de migrants depuis 2016

79 morts repêchés, des centaines de disparus : le bilan est dramatique, il pourrait être pire encore. Dans la nuit de mercredi à jeudi, un navire de pêche parti de Libye a coulé au large de la Grèce. L’embarcation avait été repérée plusieurs heures auparavant par les autorités grecques et européennes qui ont refusé de lui porter assistance.

Nathan Deas

15 juin 2023

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L'Europe forteresse tue : au large de la Grèce, le pire naufrage de migrants depuis 2016

Crédit photo : O phil des contrastes

Sur la jetée du port de Kalamata, dans le sud de la Grèce, depuis quelques heures le même ballet se répète inlassablement. Les navires des garde-côtes s’amarrent. Ils déchargent des corps. Et repartent en mer. Une bénévole de la Croix Rouge observe la scène. Interrogée par Le Monde, elle soupire : « ils ramènent les morts … Maintenant, il n’y a plus d’espoir de retrouver d’autres survivants ».

Il est plus de 23 heures. 79 cadavres ont été repêchés au large de la péninsule du Péloponnèse. Cinq jours plus tôt, selon le témoignage de rescapés, ils étaient plus de 700 à avoir embarqué leurs rêves et leur misère depuis le port libyen de Tobrouk sur un bateau de pêche qui devait se rendre en Italie. A peine une centaine ont pu être secourus, près de 500 sont portés disparus. C’est le pire naufrage en Europe depuis 2016.

L’Europe forteresse, un tueur en série

Sur son compte Facebook, Nawal Soufi, une assistante sociale pour une ligne de téléphonie d’urgence Alarm Phone, raconte. Mardi matin, elle reçoit un SOS d’un bateau de croisière de 750 personnes en provenance de Libye. Elle s’inquiète. « Les gens à bord risquent de boire de l’eau de mer, l’eau (potable) s’est épuisée au quatrième jour de navigation » et « le conducteur du bateau les avait abandonnés en mer » écrit-elle. Grâce aux appels, elle obtient leur position GPS exacte et transmet l’information aux « autorités concernées ».

A mesure que la situation s’aggrave et que la panique gagne l’embarcation de misère, les appels se font plus fréquents. Sept personnes se seraient évanouies. Quelques heures plus tard, on dénombre six morts, et deux personnes dans un état critique. « Tout au long de l’après-midi et jusqu’à 23 heures, je n’ai rien fait d’autre que rassurer les gens qui appelaient, leur expliquant que les autorités compétentes avaient la position du bateau et que les secours arriveraient sûrement » explique Nawal Soufi. Aux premières heures de la matinée, le bateau de pêche se renverse et finit par couler. Les « autorités concernées » ne sont pas intervenues. Il n’y aura plus d’appel.

Un modus operandi cynique, qui, ce jeudi matin, indigne tous ensemble responsables politiques et médiatiques partout en Europe. Jusqu’à leur faire oublier que quelques jours plus tôt, le récif différait, pas le récit. Mardi, en effet, Le Monde révélait que l’Etat Français avait décidé de décorer et d’octroyer des promotions à plusieurs militaires. Pourquoi tant d’honneurs ? Le 24 novembre 2021, malgré les nombreux appels à l’aide, ces « décorés de la Nation » avaient refusé de porter assistance à des migrants dans la Manche. Bilan : 27 morts, dont une enfant et un modus operandi donc qui se répète. C’est à cela qu’on reconnaît un tueur en série. En 2022, plus de 2500 migrants ont disparu … rien que dans la Méditerranée.

En Grèce et en Europe : une surenchère xénophobe et meurtrière

En pleine campagne électorale en vue des élections législatives grecques du 25 juin le premier ministre sortant, Kyriakos Mitsotakis, a décidé d’annuler ses meetings et le gouvernement provisoire de décréter trois jours de deuil national en Grèce. Une position hypocrite qui fera difficilement méconnaitre que depuis qu’il est au pouvoir, Mitsotakis a mené une véritable chasse à l’homme xénophobe et considérablement durci la politique anti-immigration de la péninsule, jusqu’à généraliser les refoulements de migrants à la frontière. Trois semaines avant le drame, le New York Times publiait une vidéo montrant des exilés sur l’île de Lesbos embarqués de force sur un navire des garde-côtes grecs avant d’être abandonnés sur un « radeau de sauvetage gonflable noir à la dérive ». Au large.

Le cynisme d’ailleurs ne s’arrête pas aux frontières grecques. Les cris d’orfraie et larmes de crocodile des « partenaires européens » ne masqueront pas non plus que les « perspectives » portées par les 27 à propos de la « question migratoire » s’accommodent parfaitement des « outrances » hellènes. Lorsqu’il s’agit de ne pas les attiser. Les 9 et 10 février derniers, réunis en conseil, les 27 décidaient d’ailleurs d’acter le renforcement de l’Europe forteresse, au profit d’une militarisation toujours plus forte des frontières, du renforcement des expulsions et de nouveaux accords diplomatiques avec les pays frontaliers ou lieux de passage afin d’empêcher les « nouveau départs » et forcer les migrants à emprunter des voies toujours plus dangereuses et meurtrières.

Plus près de nous, le 8 juin, à nouveau, les représentations des Etats membres de l’UE s’accordaient sur plusieurs points importants d’une réforme concernant l’immigration en Europe. Au programme notamment, la définition d’un processus accéléré d’examen des demandes d’asile aux frontières afin de faciliter leur renvoi vers leur pays d’origine ou de transit. De quoi confirmer une tendance plus que jamais à une politique migratoire restrictive, sur fond de succès électoraux de l’extrême droite dans le Vieux Continent. En France aussi, le gouvernement ne jure pas avec pareille politique. Il s’est même mis en tête de tourner la page des retraites par une nouvelle Loi Immigration et une nouvelle offensive raciste et xénophobe d’ampleur. En bref, l’Europe forteresse n’a jamais aussi bien porté son nom ainsi que son lot de drames.

Lire aussi : Europe forteresse : l’UE acte un durcissement des contrôles aux frontières et de la traque des migrants

Un drame sur fond de concurrence impérialiste

Le cas présent, d’ailleurs, n’est pas étranger à cette responsabilité partagée. Selon plusieurs sources, le bateau de pêche qui a chaviré ce mercredi serait parti de Tobrouk, une ville portuaire de l’Est libyen, à moins de 150 kilomètres de la frontière égyptienne. Depuis un an, le nombre de départs depuis cette région a considérablement augmenté, alors qu’une majorité de migrants tentaient jusqu’alors de rejoindre l’Europe depuis la région côtière de Tripoli. Aussi, en juin, pour la première fois, la plupart des départs ont eu lieu depuis l’Est, contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar et l’Armée nationale libyenne. Un « choix de route » qui accroît considérablement les risques encourus, la distance à parcourir pour rejoindre l’île italienne de Lampedusa étant deux fois plus importante.

Ainsi, pour qu’ils retiennent à tout prix les migrants, le Vieux Continent a multiplié ces dernières années les subventions en direction des pays du pourtour méditerranéen à qui il délègue le contrôle de ses frontières sur fond de tensions géopolitiques et de concurrence impérialiste. « Le gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par les Nations unies, a la haute main sur Tripoli et la majeure partie de l’ouest du pays, tandis qu’un gouvernement intérimaire soutenu par la Russie et par l’armée nationale libyenne autoproclamée est aux commandes dans une grande moitié est. Chacune de ces instances est à la merci d’alliances cyniques et changeantes avec des milices armées fondées sur des allégeances tribales et contrôlant de larges portions du territoire » rappelle Ian Urbian dans un article pour Le Monde diplomatique. Conséquence : entre janvier et juillet 2021, plus de 15 000 migrants ont été capturés en mer par les garde-côtes de Tripoli. Or, puisqu’en droit libyen, un étranger irrégulier peut être détenu indéfiniment sans bénéficier de l’assistance d’un avocat, « outre qu’elles permettent de satisfaire aux demandes européennes, ces geôles se révèlent aussi très lucratives pour les milices qui les dirigent, promptes à détourner à leur profit l’aide internationale destinée aux détenus. » note Ian Urbian.

Qu’ils fuient la guerre, les dictatures ou encore les catastrophes climatiques, les migrants sont constamment harcelés par l’appareil répressif d’Etat. Quand il ne les tue pas directement, celui-ci les expose à des dangers toujours croissants via notamment la militarisation des frontières. Alors que les drames se succèdent en Méditerranée, face aux lois racistes et sécuritaires des différents gouvernements et à leurs politiques impérialistes qui alimentent la misère et les tensions nationales, il y a urgence à ce que le mouvement ouvrier prenne fermement position et organise la riposte contre la loi Immigration en France, mais aussi pour revendiquer l’ouverture des frontières, la régularisation immédiate de tous les sans-papiers, la fermeture des centres de rétention administratif ou encore l’accueil inconditionnel des personnes migrantes. C’est plus que jamais une question de vie ou de mort.


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Nathan Deas

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