×

Féminisme et mouvement ouvrier

Lénine, les femmes et la révolution : lutter pour l’avenir

Le centenaire de la mort de Lénine est l'occasion de revenir sur certaines de ses contributions stratégiques à la lutte pour l'émancipation des femmes dans une perspective socialiste.

Facebook Twitter
Lénine, les femmes et la révolution : lutter pour l'avenir

« L’expérience de tous les mouvements de libération a montré que le succès de la révolution dépend du degré de participation des femmes ». [1]

Dans les nombreux débats qui traversent actuellement le féminisme, il est frappant de noter le peu de références et de réflexions sur le rôle des femmes dans les expériences révolutionnaires, ou sur la relation entre l’émancipation des femmes et la révolution. Le rôle réactionnaire des partis communistes stalinisés a en grande partie contribué à l’amalgame qui assimile le marxisme à une forme d’économisme corporatiste, renvoyant les revendications féministes les plus centrales à « plus tard ». Or, rien n’est plus éloigné de la pensée de Lénine, qui affirmait qu’ « il ne peut y avoir de révolution socialiste si la grande majorité des femmes travailleuses n’y participe pas dans une large mesure ».

En ce sens, nous revenons ici sur l’expérience de la révolution russe et sur certains des débats des conférences des femmes communistes de la Troisième Internationale [2] Beaucoup de choses ont changé depuis, et aucune formule magique n’est apparue depuis pour penser l’émancipation des femmes. Mais il est nécessaire de s’appuyer sur les leçons et sur certaines clés stratégiques pour reconstruire un féminisme socialiste pour le 21ème siècle.

« Sans elles, nous n’aurions pas réussi »

Lors d’une conversation avec Clara Zetkin à l’automne 1920, Lénine souligne le rôle courageux des femmes dans la révolution russe, avant et après la prise du pouvoir, endurant toutes sortes de souffrances et de privations, dans leur lutte pour la liberté et pour le communisme [3]. Dans cet échange, dont Zetkin se souvient après la mort de Lénine, le dirigeant révolutionnaire défend la nécessité d’approfondir le travail d’organisation parmi les femmes et d’étendre à ce sujet le travail organisationnel et théorique au niveau international.

La révolution russe est déclenchée par les femmes le 8 mars 1917 (février dans le calendrier grégorien). Ce jour-là, les ouvrières des usines textiles de Petrograd se mettent en grève et défilent dans les usines voisines en scandant « A bas la guerre ! » et « Du pain pour les ouvriers ! ». Avec la chute de l’empire tsariste, la révolution se poursuit : entre février et octobre, les femmes sont en première ligne des mobilisations et des grandes grèves et participent à l’organisation des conseils ouvriers.

La révolution transforme radicalement la vie des femmes. Les premiers décrets du gouvernement soviétique accordent des terres aux paysans, établissent le contrôle des travailleurs dans l’industrie et des millions de femmes obtiennent l’égalité devant la loi, le divorce sans condition, le droit à l’avortement et la reconnaissance des enfants nés hors mariage, la dépénalisation de l’homosexualité et de la prostitution.

Quelques mois après la prise du pouvoir, Lénine affirme que, pour la première fois dans l’histoire, « tout ce qui ne reconnaissait pas les droits des femmes » a été retiré de la législation. Mais il affirme aussi que dans ce domaine, « ce n’est pas la loi qui compte » […] [4] mais la transformation réelle des conditions de vie.

Dans ce sens, un autre ensemble de mesures vise alors la socialisation du travail domestique, avec la création de cantines publiques, de crèches, de garderies, etc. L’objectif est de retirer aux ménages privés le poids des tâches ménagères et de permettre l’intégration massive des femmes au monde du travail, de la politique et de la culture. Il s’agit là d’un aspect central du programme bolchevique pour l’émancipation des femmes. Le travail domestique les confinait à l’espace privé, ne leur laissant ni le temps ni l’énergie de développer toutes leurs capacités dans la vie politique et culturelle. Inessa Armand, dirigeante bolchévique, souligne que la cuisine, en tant que tâche ménagère répétitive, est « pour les paysannes et surtout pour les ouvrières une punition insupportable qui consomme tout leur temps libre, les prive de la possibilité d’aller aux réunions, de lire et de participer à la lutte des classes ». C’est pourquoi, en créant des cantines publiques, il s’agit de faire en sorte que la cuisine disparaisse progressivement de l’économie domestique. [5]

La création du Zhenotdel [département des femmes ouvrières et paysannes du parti bolchevique] en 1919 s’accompagne d’un travail intensif d’agitation, de propagande et d’organisation, ayant pour objectif d’impliquer les femmes dans toutes les tâches liées à la construction de la nouvelle société socialiste. Le Zhenotdel promeut l’élection de déléguées des travailleuses sur chaque lieu de travail et encourage leur participation aux soviets. Parallèlement, des campagnes d’éducation sont mises en œuvre, à l’intention des femmes et des hommes, sur différents aspects.

Dans son livre Les dilemmes de Lénine [6] Tariq Ali consacre une section à la question des femmes dans la révolution russe. Il met en avant, parmi d’autres travaux de recherche, le livre de l’historienne américaine Wendy Goldman [7] sur le programme bolchevique avancé et le code de la famille soviétique, rédigé par le juriste marxiste Alexander Goikhbarg. Ce code se voulait transitoire, car le pouvoir ouvrier « construit ses codes et toutes ses lois de manière dialectique, de sorte que chaque jour de son existence sape la nécessité même de son existence ». Tariq Ali souligne que la conception avant-gardiste de l’émancipation des femmes des bolcheviks s’est également exprimée dans les projets architecturaux des constructivistes. Moisei Ginzburg, architecte constructiviste, a proposé des projets d’appartements avec des laveries communes, des espaces communs pour les jeux des enfants, visibles de toutes les maisons (soins communs) et où la taille et la disposition des pièces pouvaient être modifiées par des murs mobiles montés sur des systèmes à roulettes, afin de rendre les modèles de cohabitation plus flexibles.

Il s’agissait de transformer radicalement la vie de millions de travailleuses et de travailleurs, de paysannes et de paysans. En commençant par mettre fin aux misères de la subsistance quotidienne, en réorganisant la production et la reproduction, et en faisant des bonds dans l’éducation et la culture afin d’éradiquer le poids des coutumes patriarcales et d’ouvrir la voie à de nouvelles formes de relations entre les personnes.

Conférences des femmes communistes

Au niveau international, sous l’impulsion de la révolution d’octobre, le premier congrès de la Troisième Internationale (mars 1919) adopte une résolution spéciale concernant l’agitation, la propagande et le travail d’organisation parmi les femmes. L’intégration de larges masses d’ouvrières et de paysannes dans la révolution fait partie d’une politique hégémonique. La première conférence internationale des femmes communistes se tient du 30 juillet au 3 août 1920, coïncidant avec le deuxième congrès de l’Internationale [8]. Cinquante déléguées de différents pays participent à cette conférence et les délibérations aboutissent à l’adoption d’un projet de résolution dont la rédaction est confiée à Clara Zetkin. Le texte est connu sous le nom de « Directives pour le travail des femmes ». [9]

La deuxième conférence internationale des femmes communistes se tient du 9 au 15 juin 1921 [10]. Elle revêt une plus grande importance et 82 déléguées de 28 pays participent à ses sessions : Russie, Biélorussie, Ukraine, Lituanie, Estonie, Finlande, République tatare, Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan, Mongolie, Corée, Slovaquie, Yougoslavie, Bulgarie, Roumanie, Italie, France, Suisse, Allemagne, Autriche, Hongrie, Pays-Bas, Suède, Norvège, Grande-Bretagne, États-Unis et Espagne.

Les sessions s’ouvrent par une cérémonie émouvante devant 3 000 travailleuses et, les jours suivants, des résolutions sont débattues sur le travail des femmes dans les républiques soviétiques, dans les pays capitalistes occidentaux et dans les pays de l’Est. Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï et des dizaines d’autres déléguées prononcent de nombreux discours sur le travail des femmes dans les différents pays. Lors de cette deuxième conférence, certains des débats centraux du troisième congrès de l’Internationale communiste s’expriment, en particulier concernant la question de la politique du front unique.

Selon le chercheur Mike Taber, cette conférence « a donné lieu à une discussion animée sur des questions telles que le droit de vote des femmes, le poids relatif des travailleuses et des femmes au foyer [dans l’organisation et la lutte], et la manière dont les luttes autour de questions spécifiques (appelées "luttes partielles") s’articulaient dans la bataille globale de la classe ouvrière contre le capitalisme. ». [11]

À sa clôture, la conférence des femmes est saluée par Zinoviev, Lénine et Trotsky. Ce dernier prononce un discours dans lequel il souligne que « dans le progrès du mouvement ouvrier mondial, les femmes prolétaires jouent un rôle colossal ». Il souligne que, faisant partie de la section la plus opprimée de la classe ouvrière, les travailleuses peuvent en « devenir la partie la plus active, la plus révolutionnaire et la plus entreprenante ».

Parmi les résolutions de la Conférence, on peut lire que « seul le communisme sauvera l’humanité de la faim, de la misère et de la mort, de toutes les angoisses créées par l’anarchie de la production capitaliste. Seul le communisme garantit la libération de l’injustice éternelle et de la servitude oppressive des femmes travailleuses ».

En décembre 1921, la conférence des femmes du Proche-Orient se tient à Tiflis en Géorgie. En 1922, deux autres conférences internationales de femmes correspondantes ont lieu, en janvier et en octobre. De nombreuses conférences de femmes se tiennent également en Allemagne, en Tchécoslovaquie, en France, en Bulgarie, dans les Indes néerlandaises, etc.

Le mouvement des femmes communistes à l’Est

Fait méconnu dans les discussions actuelles sur le féminisme intersectionnel, les conférences des femmes communistes incorporent un programme spécifique pour le travail dans les régions orientales de l’URSS, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux et dans les régions à forte population musulmane. La chercheuse Danya Dyakovona souligne que « les aspects culturels spécifiques que les femmes soviétiques devaient prendre en compte étaient le port du voile, les relations familiales polygames et patriarcales, ainsi que l’exclusion presque totale des femmes de la vie sociale ».

Cette question revêt une importance considérable lors de la deuxième conférence des femmes. Les déléguées des pays de l’Est soulignent alors les difficultés et les progrès dans ce domaine. Comme l’explique Danya Dyakovona, les oratrices de la deuxième conférence articulent l’émancipation des femmes de l’Est à la lutte anti-impérialiste et anticolonialiste. C’est ce que soutient, par exemple, Alexandra Kollontaï :

« Comment les travailleurs britanniques peuvent-ils gagner la lutte si les colonies britanniques ne se soulèvent pas ? Les travailleurs français peuvent-ils gagner sans une révolution dans les colonies françaises ? Aucune grande puissance impérialiste ne peut être détruite sans une action cohérente dans les colonies de cette puissance. C’est donc parmi les femmes de l’Est que nous devons faire le travail de fond le plus important. Je crois que notre Secrétariat doit donner la priorité à ce travail ».

La conférence adopte plusieurs documents sur le sujet, rédigés par les déléguées des pays de l’Est. L’une des résolutions les plus importantes est de convoquer une conférence spéciale des femmes du Proche-Orient, qui se tiendra à Tiflis en décembre 1921.

La révolution russe suscite une immense vague de sympathie parmi les peuples et les colonies d’Asie. Dans les années qui suivent, des mouvements de lutte contre l’impérialisme, les propriétaires terriens et les bourgeoisies locales se développent dans de nombreuses régions. La Troisième Internationale, lors de ses quatre premiers congrès, développe des initiatives pour étendre la révolution à l’échelle internationale, en renforçant les liens entre l’État ouvrier russe, la classe ouvrière des pays occidentaux et les peuples opprimés. Cette stratégie guide également la lutte pour l’émancipation des femmes, considérée comme inséparable de la lutte anti-impérialiste, de la lutte contre le racisme et des batailles contre le système capitaliste.

Des déléguées et des dirigeantes d’Azerbaïdjan, d’Arménie, de Géorgie, de Kabardie, de la République montagnarde du Caucase du Nord, du Daghestan, de Turquie et de Perse participent à la conférence de Tiflis. Selon un rapport du Secrétariat international des femmes pour le Proche-Orient, les thèmes suivants sont alors à l’ordre du jour : formes et méthodes de travail parmi les femmes des peuples du Proche-Orient, coordination entre les commissions de femmes communistes de différents pays, organisation du prochain congrès des femmes du Proche-Orient et campagnes d’agitation. Les militantes communistes intègrent certains points spécifiques dans le programme d’émancipation des femmes dans les pays de l’Est : égalité complète des droits juridiques, accès inconditionnel à l’éducation (dans de nombreuses régions, cela n’était possible que pour les hommes), égalité juridique dans le mariage, abolition de la polygamie patriarcale, accès à l’emploi et commissions spéciales pour la défense des droits acquis par les femmes. [12]

La Conférence constate les inégalités dans le travail réalisé jusqu’à présent et souligne l’importance de promouvoir un réseau de clubs de femmes dans ces régions. La Conférence décide également de créer des coopératives de travail pour les femmes au chômage : « ces coopératives peuvent également être un moyen de lutter contre la prostitution, qui est une conséquence du chômage » [13]. Enfin, un appel spécial est lancé aux militants hommes des partis communistes de ces régions pour qu’ils invitent leurs camarades femmes aux manifestations et réunions publiques, cherchant ainsi à rompre avec les traditions et préjugés patriarcaux. Les clubs ont pour but de montrer la possibilité concrète de nouvelles relations sociales dans lesquelles les femmes pourraient se libérer de l’esclavage domestique et de la dépendance économique. De cette manière, les femmes peuvent être convaincues de la supériorité et des avantages du système soviétique.

Parmi les résolutions adoptées à Tiflis figure l’idée d’adapter l’agitation politique et la propagande aux conditions particulières des femmes dans les régions orientales. La recherche de « nouvelles méthodes » doit être poursuivie dans ce but. Un autre point souligné est la grande diversité nationale de la région et « la persistance d’un nationalisme fort ». Il est donc recommandé de créer des organisations et des publications éducatives pour chaque nationalité. L’objectif est d’atteindre des couches toujours plus larges de femmes, en surmontant les barrières linguistiques et nationales pour vaincre les préjugés existants. Une autre résolution précise que les travaux doivent se concentrer sur les femmes qui travaillent, que ce soit dans les entreprises ou à domicile, sans négliger le travail des paysannes et des femmes au foyer. Dans le même temps, l’importance d’intégrer aux clubs des femmes intellectuelles et éduquées, telles que des enseignantes, des médecins et des avocates, est également préconisée.

Parmi les tâches de propagande, il est proposé de produire des suppléments spéciaux pour les femmes dans les publications communistes, ainsi que des textes montrant la participation des femmes travailleuses à la lutte des classes, aux côtés du reste de la classe ouvrière. Les clubs sont chargés d’organiser des cours et des programmes éducatifs, allant de l’alphabétisation de base à l’enseignement des sciences naturelles et d’autres matières pour lutter contre les préjugés religieux. Les clubs doivent organiser des crèches pour les enfants, des soins pour les femmes enceintes et des coopératives pour socialiser une partie du travail domestique. On insiste également sur le fait que les partis communistes de ces régions mènent des études sérieuses sur la situation des femmes, sur leurs droits et sur leur rôle dans la famille.

En ce qui concerne le voile, dans les années 1920, les femmes communistes de plusieurs pays de l’Est lancent des campagnes pour que les femmes puissent choisir de ne pas porter le voile de leur plein gré. Il s’agit de campagnes éducatives, sans aucune intervention de l’État. Il est très important de le souligner, car cela va à l’encontre des positions de nombreuses féministes libérales qui, même cent ans plus tard, continuent de justifier la répression des femmes musulmanes par les États impérialistes, et vont même jusqu’à soutenir les interventions de guerre impérialistes sous le prétexte de « protéger les femmes ». Pour les communistes révolutionnaires, aucune libération des femmes ne peut venir de la main de l’impérialisme, même s’il prend une apparence « démocratique » et se présente comme le défenseur de la « civilisation » face à l’obscurantisme religieux.

De l’auto-activité des femmes au Thermidor sexuel

Les conférences des femmes communistes ont fait preuve d’une grande audace dans l’organisation des plus opprimées parmi les opprimées. Elles ont cherché à développer l’auto-activité des femmes ouvrières et paysannes dans les luttes contre l’impérialisme et le capitalisme et pour une transformation de leurs conditions sociales et culturelles. Dans les régions où l’oppression nationale et les préjugés religieux s’entrecroisent, la politique léniniste rejette les mesures bureaucratiques de l’État ouvrier russe, qu’il s’agisse de questions culturelles ou nationales. En effet, peu avant sa mort, Lénine met en garde, dans une lettre au Comité central, contre les prétentions bureaucratiques de Staline et sa politique de « Grande Russie » à l’égard des nationalités opprimées.

Cependant, avec la consolidation du stalinisme, ces politiques émancipatrices sont abandonnées, cédant la place à une orientation pragmatique et conciliante dans tous les domaines, dans l’intérêt de la bureaucratie soviétique. La bureaucratie stalinienne restreint les droits fondamentaux des femmes travailleuses et opère un virage conservateur dans le domaine des relations familiales et sociales. En 1930, la bureaucratie soviétique dissout le Zhenotdel et, dans les années suivantes, recriminalise l’avortement et l’homosexualité, déployant un discours d’État visant à rétablir la place subalterne des femmes dans la famille patriarcale. Les conférences internationales de femmes ne sont plus convoquées et la lutte pour l’organisation des femmes dans les pays opprimés par l’impérialisme est abandonnée. Un véritable « Thermidor sexuel », pour reprendre les termes de Tariq Ali dans son livre sur Lénine [14], s’appuyant les définitions de Léon Trotsky du « Thermidor domestique ». [15]

Du point de vue des bolcheviks, l’oppression des femmes ne peut être supprimée par décret. Même après la prise du pouvoir et le dépassement de la propriété privée en tant que principe d’organisation de la société, les relations personnelles et familiales patriarcales dans lesquelles les femmes ont été opprimées pendant des siècles ne peuvent pas simplement se dissoudre. Il est nécessaire de consolider de nouvelles conditions de possibilité pour avancer vers cette émancipation. De nouvelles bases matérielles, sociales et culturelles qui permettraient une transformation radicale des relations personnelles et sociales dans la transition vers le socialisme.

Tirant le bilan de cette grande expérience historique, Léon Trotsky soutient en 1936 que « la famille, considérée comme une petite entreprise fermée, devrait être remplacée, selon l’intention des révolutionnaires, par un système complet de services sociaux : maternités, crèches, jardins d’enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas, théâtres, etc. ». Cela devrait permettre « l’absorption complète des fonctions économiques de la famille par la société socialiste, en unissant toutes les générations par la solidarité et l’entraide, et devrait assurer à la femme, et par conséquent au couple, une véritable émancipation des chaînes séculaires ».

Sofia Smidovich, une bolchevique qui a participé à l’organisation du Zhenotdel avant sa dissolution par Staline, résume l’imbrication de la lutte pour l’émancipation des femmes et de la lutte pour le communisme :
« La satisfaction de tous les besoins ; la possibilité pour chaque personne de développer ses tendances à participer à l’un ou l’autre domaine social, de développer ses goûts et ses inclinations ; la libération complète de toutes les oppressions des personnes et la reconquête de nouvelles possibilités dans la lutte contre les forces de la nature ; le développement des potentialités multiformes de la personnalité humaine - telles sont, en gros, les principales caractéristiques de cet avenir radieux, bien que, il est vrai, encore lointain... Est-ce possible dans des conditions d’oppression des femmes ? »

Après la mort de Lénine, Trotsky continue de lutter pour une stratégie qui unirait la classe ouvrière dans son ensemble, avec ses sections les plus opprimées. Cette stratégie est exprimée dans de nombreux écrits et se concrétise dans le programme transitoire de la Quatrième Internationale, dont une section spéciale est consacrée à la lutte des femmes travailleuses et de la jeunesse [16].

Cent ans après ces débats passionnés : quelle pertinence y a-t-il aujourd’hui à revisiter ces expériences et propositions révolutionnaires d’il y a un siècle ?

La révolution russe a montré que les travailleuses et les femmes des peuples coloniaux et semi-coloniaux, y compris les plus opprimées des opprimées, pouvaient devenir les sujets de leur propre émancipation, en luttant aux côtés de la classe ouvrière pour le socialisme. Cela reste une clé stratégique de la pensée de Lénine et Trotsky pour lutter contre les régimes réactionnaires, la domination impérialiste et l’exploitation du capital. Cette grande expérience émancipatrice a également montré les possibilités ouvertes de lutter pour un autre avenir, face aux misères et aux oppressions du capitalisme.

Nous disposons aujourd’hui de l’expérience accumulée de plus d’un siècle de révolutions, ainsi que des luttes plus récentes du mouvement des femmes et d’autres secteurs opprimés. Le développement scientifique et technique, entre les mains des conseils de travailleuses et travailleurs du XXIe siècle, permettrait de mettre toutes ces ressources au service des besoins de la majorité de la société et de résoudre rapidement des problèmes qui semblaient auparavant irréalisables. C’est ainsi qu’il sera possible progresser dans la libération de toutes les oppressions et dans le développement des multiples potentialités de la personnalité humaine.


[1Vladimir Lénine, « Discours au premier congrès panrusse des femmes travailleuses », 1918.

[2Mike Taber & Daria Dyakonova (Ed.) ; The Communist Women’s Movement, 1920-1922 ; Brill, 2023.

[3Clara Zetkin, « Souvenirs de Lénine (extrait) », Mujeres, revolución y socialismo, IPS.

[4Vladimir Lénine ; « Discours au premier congrès panrusse des femmes travailleuses », 1918.

[5Inessa Armand ; « La obrera en la Rusia soviética », Mujeres, revolución y socialismo, IPS.

[6Tariq Ali, écrivain pakistanais ; The Dilemmas of Lenin : Terrorism, War, Empire, Love, Revolution ; Verso Books, 2017.

[7Wendy Goldman ; Women, the State and Revolution, IPS Editions.

[8Le deuxième congrès de la Troisième Internationale se tient à Moscou du 19 juillet au 7 août 1920.

[9Mujeres, revolución y socialismo, Ediciones IPS.

[10Cette conférence des femmes s’est tenue quelques jours avant le troisième congrès de la IIIe Internationale, qui s’est déroulé entre le 22 juin et le 12 juillet 1921.

[11Josefina Martínez, Les conférences des femmes communistes (1920-22) et leur héritage stratégique. Entretien avec Mike Taber et Daria Dyakonova. https://www.izquierdadiario.es/Las-Conferencias-de-mujeres-comunistas-1920-22-y-su-legado-estrategico.

[12Lors du Congrès des peuples de l’Est, qui s’est tenu à Bakou en 1920, un tiers des délégués non communistes d’orientation panislamiste y ont participé. Ces secteurs se sont opposés à la participation des femmes au congrès, mais n’ont pas réussi à imposer leur veto.

[13Actes de la conférence de Tiflis.

[14Tarik Ali, Les dilemmes de Lénine, Verso Books.

[15Léon Trotsky, La révolution trahie.

[16Andrea D’Atri, La question de l’émancipation des femmes dans l’oeuvre de Léon Trotsky, https://www.revolutionpermanente.fr/La-question-de-l-emancipation-des-femmes-dans-l-oeuvre-de-Leon-Trotsky



Facebook Twitter

Josefina L. Martínez

Historienne, correspondante IzquierdaDiario.es

Panthéonisation de Missak Manouchian : Macron détourne la mémoire d'un résistant communiste

Panthéonisation de Missak Manouchian : Macron détourne la mémoire d’un résistant communiste

Un siècle après, pourquoi relire Lénine

Un siècle après, pourquoi relire Lénine


Matthieu Lépine : « le nombre de morts au travail n'a jamais été aussi élevé depuis 20 ans »

Matthieu Lépine : « le nombre de morts au travail n’a jamais été aussi élevé depuis 20 ans »

Lénine à Gaza : ce que Vladimir aurait pu dire

Lénine à Gaza : ce que Vladimir aurait pu dire

Lénine et l'actualité de la révolution. Rencontre avec Marina Garrisi et Michael Löwy

Lénine et l’actualité de la révolution. Rencontre avec Marina Garrisi et Michael Löwy

Lénine, les femmes et la révolution : lutter pour l'avenir

Lénine, les femmes et la révolution : lutter pour l’avenir

Centenaire de la mort de Lénine : découvrez l'édition spéciale de RP Dimanche

Centenaire de la mort de Lénine : découvrez l’édition spéciale de RP Dimanche

Lénine et les mots d'ordre. Entretien avec Jean-Jacques Lecercle

Lénine et les mots d’ordre. Entretien avec Jean-Jacques Lecercle