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Entretien

Mobilisation à Jujuy : « On assiste à un réveil de la lutte des classes après 8 ans de répression »

Depuis plusieurs semaines, les mobilisations battent leur plein à Jujuy en Argentine contre une réforme autoritaire du gouverneur de la province. Gastón Remy, conseiller municipal du PTS à San Salvador de Jujuy, revient sur ce combat et le rôle de son organisation révolutionnaire.

Julien Anchaing

26 juin 2023

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Mobilisation à Jujuy : « On assiste à un réveil de la lutte des classes après 8 ans de répression »

Gastón Remy est économiste, enseignant de la faculté de Sciences Économiques de l’Université Nationale de San Salvador de Jujuy et conseiller municipal de la ville de San Salvador de Jujuy pour le Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) au sein du FIT-U. En tant que membre de l’assemblée constituante convoquée par le gouverneur de la Province de Jujuy, Gerardo Morales, il a été au centre des dénonciations des pratiques du gouverneur et de la complicité de l’opposition péroniste. Révolution Permanente a décidé de l’interviewer en tant que militant de notre organisation sœur en Argentine, le PTS, qui joue un rôle phare dans la contestation contre le gouvernement provincial depuis plusieurs semaines de mobilisations

Révolution Permanente : Une lutte importante traverse la province de Jujuy depuis plusieurs semaines. Peux-tu nous donner quelques éléments de contexte sur la province, historiquement et socialement ?

Cela fait trois semaines qu’un conflit a éclaté dans la province, mobilisant les masses de travailleurs, les enseignants en grève depuis trois semaines, et les travailleurs de l’État, de la santé et des municipalités, ainsi que les communautés indigènes de la ville de Humahuaca et de la région de la Puna. Ils ont organisé des barrages et des blocages des axes routiers qui entourent la ville. Tout cela a déclenché une réponse brutale et féroce de la part du gouvernement provincial. Ce week-end, des blocages ont eu lieu, notamment dans des communautés comme Purmamarca, puis ici, à San Salvador de Jujuy, lorsque la réforme de la constitution a été adoptée pour la deuxième fois par l’Assemblée Constituante.

Jujuy est une province qui compte près de 800 000 habitants et dont le PIB représente 1% du PIB national. Près de la moitié de sa population travaille au noir et ses salaires se classent au 20ème rang parmi les 24 provinces de l’Argentine. Elle a une tradition de lutte combative, notamment dans les années 1990, lorsqu’elle était à l’avant-garde du mouvement des chômeurs ou piqueteros, aux côtés des provinces de Salta et Neuquén. À la fin des années 90, il y a également eu des mouvements de lutte des travailleurs, en particulier des travailleurs de l’État, pendant la profonde crise du péronisme. Ces mouvements sont allés jusqu’à entraîner la chute de cinq gouverneurs ! Ces mouvements sociaux sont en quelque sorte structurels.

Le taux d’inflation moyen à Jujuy dépasse la moyenne nationale et contraste fortement avec les énormes profits réalisés par les entreprises minières, en particulier dans l’industrie du lithium. L’année dernière, les bénéfices du groupe Alken (groupe australien) dans la seule province de Jujuy se sont élevés à près de 500 millions de dollars, soit l’équivalent de la construction de 14 000 logements. Cela représente la moitié des logements nécessaires aujourd’hui à Jujuy pour résoudre le déficit de logements qui touche la province. Par ailleurs, l’industrie sucrière, qui existe depuis des siècles, s’est largement enrichie ces dernières années. Le prix du sac de sucre vendu en gros a augmenté de 250 % par rapport à l’inflation, tandis que les salaires des travailleurs du sucre ne couvrent le seuil de pauvreté [1]. Les salaires des enseignants figurent également parmi les plus bas du pays, avec un salaire de base de 34 000 pesos [115 euros]. Le reste de leur salaire est versé de manière informelle.

Ces contradictions sont devenues évidentes avec la grève des enseignants et sont liées à une revendication qui s’est étendue à la demande d’annulation de la réforme constitutionnelle, qui avait pour objectif de restreindre le droit à la mobilisation. Non seulement les manifestations, les barrages routiers et les blocages de rue ont été ciblés [la réforme consistait à constitutionnaliser l’interdiction de bloquer les routes, une méthode traditionnelle de lutte des mouvements sociaux en Argentine et particulièrement dans cette région], mais ils ont également tenté de supprimer d’autres droits, comme celui de voter tous les deux ans pour les élections législatives de mi-mandat de la Province, accordant ainsi un pouvoir extrêmement important au gouverneur. Le gouverneur a dû revenir sur ces parties de la réforme, tout comme sur celles liées à la propriété privée qui auraient facilité les expulsions des communautés indigènes qui n’ont pas de titre de propriété sur leurs terres depuis longtemps pour lancer des projets d’extraction minières pour les grandes entreprises étrangères. C’est pourquoi la revendication principale de tout ce processus reste « augmentez les salaires, retirez la réforme ».

RP : Quels sont les intérêts du gouverneur Morales et des patrons des méga-mines dans ce projet de réforme constitutionnelle ? Quel lien peut-on établir entre ce mouvement et la question du lithium à Jujuy ?

C’est l’une des principales activités qui laisse présager une énorme prospérité des profits capitalistes. Aujourd’hui, une tonne de lithium se vend à environ cinquante-trois mille dollars, tandis que le coût de production est de quatre mille cinq cents dollars. La semaine dernière, la deuxième société minière australienne opérant à Jujuy, Allkem, en partenariat avec Toyota et Livent, une société américaine, a pu lancer la phase finale de sa production de lithium. Livent a été la première mine de lithium d’Argentine à être exploitée dans la province de Catamarca. Pour illustrer le lien profond entre cette réforme de la Constitution et de la production de lithium, il est important de souligner que les grands groupes miniers ainsi que la société rurale de Jujuy [grands propriétaires terriens qui profitent de la rente de l’exportation agricole du pays] et le syndicat industriel, entre autres, ont été sollicités et encouragés à saluer et à célébrer cette réforme, que le peuple rejette en bloc.

Il convient également de noter que le jour de l’ouverture de la Convention constituante, le gouverneur qui préside la Convention avait à peine prêté serment qu’il quittait Jujuy pour se rendre à la Feria Aminera [sorte de salon de l’exploitation minière où sont invités tous les grands groupes de production minière] à Buenos Aires, en compagnie des gouverneurs de Salta et de Catamarca. Ces deux derniers, membres du Parti justicialiste péroniste actuellement à la tête du pays, ont appelé les patrons du secteur du lithium à participer à une table ronde sur le lithium qu’ils avaient organisé. Les patrons du lithium leur ont répondu en exprimant leur besoin d’une sécurité juridique pour leurs affaires pour les trente prochaines années, correspondant à ce qu’ils estiment être la durée de vie des activités liées au lithium dans la région.

Lire aussi : Stop à la répression à Jujuy et au pillage impérialiste : déclaration de la Fraction Trotskyste Europe

RP : Quels échos nationaux peut-on retrouver entre la lutte de la population à Jujuy et la crise que traverse actuellement le pays ?

La lutte menée ici à Jujuy, en particulier après la répression de mardi, a eu un impact national très fort, suscitant des expressions d’une énorme solidarité. Une grève nationale des enseignants a été organisée en soutien à Jujuy, il y a quelques jours. Des manifestations ont eu lieu dans différentes provinces, témoignant de la solidarité considérable de la classe ouvrière, bien que son ampleur ait été limitée par les élections syndicales en cours. Il convient de souligner qu’une grève nationale de toutes les activités publiques et privées à Jujuy doit aussi avoir lieu.

La politique menée pour le gouverneur avait elle aussi pour objectif d’avoir une portée nationale. Il s’agissait d’une manœuvre du gouverneur Gerardo Morales pour peser au sein de Juntos por el Cambio, l’opposition de droite au gouvernement fédéral péroniste d’Alberto Fernández. Gerardo Morales a cherché à suivre la ligne de droite dure du leader de la droite Mauricio Macri pour justifier l’action répressive, accusant le kirchnerisme ainsi que l’extrême-gauche d’être responsables du chaos et de la violence. L’occasion de renforcer la polarisation entre Juntos por el Cambio et le péronisme à l’échelle nationale, mais aussi d’influencer le choix des futures candidatures, Morales souhaitant se présenter pour devenir candidat à la vice-présidence pour la droite ce samedi.

Au sein de Juntos, il existe un débat interne pour déterminer les futurs candidats présidentiels, ce qui a donné à Morales une occasion de se positionner comme une force et de lutter pour obtenir le poste de vice-président aux côtés d’Horacio Larreta, le candidat présidentiel en compétition avec Patricia Bullrich, lors du processus interne de sélection au sein de Juntos. Le débat entre ces deux candidats porte surtout sur l’intensité du programme qu’ils veulent mettre en place pour faire payer à la classe ouvrière et aux travailleurs les plans d’ajustement structurel et d’austérité afin de payer la dette externe contractée avec le FMI, et la répression qui suivra les potentielles mobilisations contre ces plans d’austérité.

Dans le feu de l’action, les grandes chambres patronales de l’industrie et de l’agriculture provinciales et nationales ont condamné la violence. Cela cherche à diffuser l’idée que la classe ouvrière, dont les droits sont constamment bafoués, n’a d’autre choix que de baisser la tête et de se taire. On tente de faire croire que si elle se mobilise pour protester, revendiquer et bloquer les routes, c’est aussi violent que la répression policière exercée par les gouvernements. Cela fait partie d’un plan visant à créer l’illusion que l’avenir sera marqué par davantage d’austérité, de répression, et ce, sans réponse de la part de la classe ouvrière. Le cas de Jujuy est emblématique, car la province subit depuis huit ans un harcèlement permanent, une austérité et des mauvais traitements de la part du parti du gouverneur. Le gouvernement veut s’en prendre à ces méthodes de lutte historiques pour justifier sa politique répressive et prétend que cela représente l’avenir. La droite cherche à durcir le ton, tandis que le gouvernement national péroniste en profite pour prétendre qu’il sera moins répressif à l’égard des mobilisations sociales. Pourtant, ils partagent le même projet austéritaire, en se conformant au plan du FMI et en cédant des ressources telles que le lithium aux grands groupes multinationaux. Il n’y a pas de grandes différences entre eux.

Nous, depuis l’extrême gauche avec le PTS et le FIT-U, nous proposons une politique alternative pour organiser la classe ouvrière, les communautés indigènes, les secteurs populaires et la jeunesse, afin de faire face à la répression ainsi qu’aux plans austéritaires, de pillage et de soumission accrue du pays à l’impérialisme.

RP : Quel est le rôle du PTS et de ses députés dans cette situation ? Comment avez-vous lié la lutte au parlement à celle dans la rue ?

Tout au long de ce processus, nous avons mis en avant le concept de parlementarisme révolutionnaire, dans le cadre de la convention constituante. Notre intervention au sein de la Convention, dès le premier jour, a visé à révéler les mensonges, les actes de fraude et les accords entre l’UCR [Union civique radicale] et le Parti justicialiste. Par exemple, un règlement a été accordé à l’UCR, leur permettant de prendre le contrôle de la convention dès le premier jour afin d’approuver la réforme à la majorité simple, ce qu’ils avaient déjà acquis grâce à leurs 29 des 48 membres de la Convention. Pendant huit jours, des réunions ont eu lieu sans texte ni projet, et sans une clôture explicite, excluant ainsi de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme, des communautés indigènes et des syndicats auxquels nous avions ouvert la participation, mais qui n’ont pu participer que pendant deux jours dans différentes commissions.

Toutes ces circonstances nous ont conduits à intensifier notre dénonciation de la nature antidémocratique de cette convention, qui cherchait à priver les travailleurs de leurs droits. Nous avons alors décidé de nous retirer et de démissionner avant le vote, sachant qu’il s’agissait d’une mascarade, comme cela a été confirmé par la suite, lorsque le Parti Justicialiste lui-même a fini par voter pour le projet de réforme et s’est allié à l’UCR et à Gerardo Morales.

De bout en bout, cela a renforcé la mobilisation dans les rues, qui avait été initiée par les enseignants pour leurs revendications salariales. Les communautés indigènes ont également rallié le mouvement, permettant ainsi la formation d’un vaste mouvement sous le slogan Hausse des Salaires ! À bas la Réforme !. Le peuple lui-même a reconnu que nous avons agi en tant que représentants des travailleurs en actualisant quotidiennement l’ensemble des trahisons et des discussions qui se préparaient depuis le parlement, par le biais de nos positions parlementaires et en partageant nos propres comptes-rendus publiquement. Nous avons également mis en garde contre toutes les manœuvres et les pièges. Cette explication patiente que nous avons offerte à l’ensemble de la population a contribué à ce que les gens se mobilisent et disent non à la réforme de Morales. Cela a conduit, comme je l’ai déjà mentionné, à des reculs sur plusieurs points. Si aujourd’hui, ils ne cèdent pas sur tous les points, c’est la responsabilité du Parti Justicialiste qui dirige la centrale syndicale, la CGT, et la CTA, et qui n’a pas appelé à une grève générale contre la réforme et en soutien à la lutte des enseignants et aux revendications des communautés indigènes.

Notre politique consiste également à doter tous les secteurs en lutte, tels que les communautés indigènes, les travailleurs, les enseignants municipaux et autres, d’organes d’auto-organisation démocratique afin qu’ils puissent s’unir, s’organiser et lutter contre les différentes bureaucraties syndicales. Nous cherchons à créer une organisation autonome qui encourage la grève générale et ouvre la voie à la lutte pour toutes les revendications. Par cette lutte, nous visons à lutter pour une Assemblée constituante libre et souveraine qui se proposera à résoudre les problèmes des travailleurs. Dans cette assemblée, nous discuterons d’un salaire minimum à hauteur des besoins quotidiens de l’ensemble des foyers, de la nationalisation du lithium sous contrôle des travailleurs et des communautés indigènes locales, de la nationalisation de l’énergie électrique sous le contrôle des travailleurs du secteur du transport, ainsi que de la mise en place d’une reconversion de la production dans les zones rurales, en offrant un emploi toute l’année aux travailleurs du tabac, de la canne à sucre, entre autres. C’est la perspective que nous envisageons. Il se peut qu’il y ait une clôture partielle de la grève des enseignants dans les prochains jours, mais néanmoins, nous continuerons à lutter pour unifier tous ceux qui se sont mobilisés en luttant pour la constitution d’un organe qui unifie démocratiquement l’ensemble de ceux qui luttent contre le gouvernement pour surmonter les manœuvres des différentes bureaucraties syndicales, afin que le peuple puisse effectivement faire avancer et imposer toutes ses revendications par le biais de la lutte.

En réalité, cette lutte ne s’est pas seulement déroulée à Jujuy, mais elle a également été amplifiée au niveau national grâce à Myriam Bregman et Nicolás Del Caño, les candidats aux présidentielles du PTS pour la primaire du FIT, et La Izquierda Diario, le journal du Réseau International duquel fait partie Révolution Permanente. Leur soutien et leurs visites à différents moments dans la province, en pleine période de conflit, ont permis d’amplifier les dénonciations dans les médias nationaux. Il est important de souligner que Gerardo Morales a acquis une grande partie des médias qui n’informent pas ou désinforment, et cela a rendu ce travail d’amplification et de diffusion d’informations d’autant plus crucial.

Il est important de souligner que ce que nous avons vu à Jujuy est un réveil de la lutte des classes après huit ans de répression intense et de persécution des syndicats, des organisations sociales et de la gauche par le gouvernement précédent. Ce régime a tenté d’écraser l’avant-garde de la lutte avec une main de fer, mais il a échoué. Même si la nouvelle constitution qui interdit les barrages routiers et les manifestations dans les rues a été mise en place, les barrages routiers persistent toujours et de grandes mobilisations dans les rues se poursuivent. Le gouvernement a été affaibli, et le rapport de forces est partiellement renversé. Cela montre qu’aucun gouvernement, même s’il remporte les élections comme celui de Morales en mai ou d’autres gouvernements justicialistes dans des provinces voisines, comme Salta, ne peut faire ce qu’il veut. L’avenir de l’Argentine est ouvert. L’issue de cette lutte repose sur le combat entre ceux qui souhaitent imposer des mesures d’austérité et de pillage pour satisfaire les multinationales et le FMI, et les travailleurs et l’extrême-gauche gauche qui luttent pour un autre projet de société. Ce projet vise à sortir de cette crise dans l’intérêt de la majorité et à instaurer un gouvernement des travailleurs qui rompt avec les intérêts des capitalistes.

Notes :

[1] : On parle aussi de canasta familiar en Argentine, c’est-à-dire le revenu moyen nécessaire pour dépasser le seuil de pauvreté et pouvoir combler l’ensemble des besoins nécessaires à la vie quotidienne d’un foyer. En Argentine, il s’agit aujourd’hui de $203 par membre d’un foyer aujourd’hui. Le salaire contractuel d’un enseignant est quant à lui de $115 actuellement.


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