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Politique

Quinze jours après les tueries de Paris et de Saint-Denis

Hollande rend hommages aux victimes des attentats ? Ses guerres, nos morts

Il semblait suffisamment ému pour que ça ne sente pas trop la récupération, et pas trop dans l’invective martiale pour pas que cela n’ait pas un ton trop « George Bush », ouvertement déplacé, alors que les attentats ont eu lieu il y a seulement quinze jours. Mais le message était là : François Hollande a utilisé la cérémonie d’hommage aux 130 victimes des tueries du vendredi 13 novembre pour nous resservir son discours militariste et sécuritaire, sous couvert d’empathie et de communion nationale. Jean-Patrick Clech

samedi 28 novembre 2015

Hommage à des civils là où l’on rend les honneurs aux militaires « tombés pour la France »

Cette fois-ci, il n’y a pas eu de manifestation historique, comme le 11 janvier, à la suite des tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper-Cacher de Vincennes. À l’époque, Hollande était apparu comme le chef-de-file d’une grande mobilisation qu’il voulait large et aux accents républicains. En choisissant le cadre Empire de la cour d’honneur des Invalides au centre de laquelle il se tenait, seul, devant des invités triés sur le volet, Hollande poursuivait un objectif bien précis : se présenter, cette fois-ci comme chef suprême d’un pays en guerre externe (contre « Dâche ») et interne (en état d’urgence prolongé jusqu’en février, au moins). Si la Cinquième République, selon ses contempteurs d’un temps, c’est « le coup d’état permanent », Hollande incarnait à merveille le Bonaparte-De Gaulle, à la fois chef militaire et homme providentiel. Du moins est-ce son souhait.


Prière de regarder la télévision

Le choix de la cérémonie et de la mise en scène soigneusement orchestrée aux Invalides se doit aussi certainement au fait que l’exécutif n’était pas sûr de pouvoir rejouer l’exploit du 11 janvier. Quoique s’inscrivant dans le sillage de « l’union nationale » et voulant brasser largement, en dépit de la présence de 43 chefs d’État et de gouvernement plus ou moins présentables, voire pas du tout, c’était surtout « le peuple de gauche » qui s’était mobilisé en masse le 11 janvier. Aujourd’hui, le pari serait beaucoup plus compliqué à relever. Même s’il n’existe aucune expression importante de rejet de l’orientation gouvernementale, alors même que les trois-quarts des français approuvent le chef de l’État, qui a gagné 10 points d’opinion favorable en quinze jours, ce même « peuple de gauche » aurait très certainement été bien moins facile à mobiliser.

En janvier, on avait eu le droit à de belles paroles et, postérieurement, à un serrage de vis législatif. Cette fois-ci, entre l’intensification des bombardements en Irak et en Syrie et l’instauration de l’état d’urgence et son cortège de « suppression de la nationalité » et autres mesures, un temps l’apanage de la droite et de l’extrême droite, c’est une césure définitive qui s’opère entre le chef de l’État et ce qui, un temps, a caractérisé le peuple de gauche. Dans la phase politique à venir, c’est-à-dire lors de la prochaine séquence électorale, et après également, cela n’empêche aucunement Hollande d’espérer tirer profit de « l’appui légitimiste » qui découle des situations exceptionnelles. Mais d’ici là, c’est la cour d’honneur des Invalides, lieu par excellence des cérémonies militaires, qui a été choisie. On avait donc, pour l’occasion, invité l’opinion à « passiviser » au possible l’émotion, en accrochant un fanion tricolore à sa fenêtre, et à regarder la cérémonie depuis chez soi, ou retransmise au JT de 20h, pour communier dans l’union sacrée, avec les familles et les proches des victimes aux côtés des représentants des flics mais aussi des secouristes, Lionel Jospin et Jean-Pierre Raffarin, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.


Quel engagement pour quelle génération ?

Mais Hollande n’a pas uniquement promis de « détruire l’armée des fanatiques ». Pour gagner une guerre, il faut réunir deux facteurs : la supériorité sur le terrain d’opération, et, en interne, l’appui indéfectible de l’opinion publique ou, a minima, l’appui passif de la jeunesse. Pour ce qui est de la supériorité de la puissance de feu, Paris parade en Méditerranée avec son porte-avion et menace Daech des frappes aériennes les plus terribles. Pour ce qui est de la « bataille de l’opinion », sur le long terme, c’est une autre paire de manches.

C’est en ce sens qu’il faut lire l’hommage marqué rendu aux victimes, aux références à ces « trentenaires » qui ont été massacrés, à la « jeunesse de France » qui était visée, à « la génération Bataclan ». Si l’exécutif ne verrait pas d’un mauvais œil le fait de passer à l’histoire (ou tout du moins d’ici à 2017) comme le « président-en-phase-avec-sa-jeunesse », corde sur laquelle François Mitterrand et Jacques Chirac ont essayé de jouer dans le passé, il lui faut, en tout état de cause, empêcher que la « génération qui vient », en qui Hollande dit avoir « confiance » et souhaiter qu’elle « s’invente un nouvel engagement », ne se retourne pas contre lui et ne choisisse pas, pour engagement, le refus de la guerre et des attaques contre les libertés fondamentales.

Car dans son discours, Hollande a même voulu faire croire que c’était la liberté qu’il « servait », lui, son armée, ses flics et tous ces parlementaires qui appuient le pilonnage de la Syrie et de l’Irak et la suspension des libertés fondamentales au point où Paris a notifié au Conseil de l’Europe son intention de déroger « à certains droits garantis par la Convention européenne des droits de l’homme ».

C’est pour cela que Hollande est bien mal placé pour parler de « nos morts ».

Plus que jamais, ce sont les guerres, les siennes et celles de son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, qui se tenait au premier rang, aux Invalides, qui sont à l’origine de toute ces catastrophes. Et qui, en tout état de cause, ne sont aucunement la solution pour que les horreurs qu’a connues Paris et Saint-Denis le 13 novembre ne se reproduisent.

Plus que jamais ce sont nos morts. Et c’est en s’élevant contre la guerre, contre l’état d’urgence permanent et le racisme d’état qui fait le lit de la poussée xénophobe actuelle que l’on pourra réellement leur rendre hommage. C’est un devoir de mémoire et un impératif politique, si l’on ne veut pas que l’émotion ne finisse par être capitalisée par ceux qui orchestrent la mascarade des larmes pour mieux lancer leurs avions au Proche-Orient et faire quadriller le pays par la police et l’armée. Un nouvel engagement, en effet, est à inventer et à pratiquer.




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