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Jeunesse

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ScPo Toulouse. Dépolitiser, reproduire, coopter : vers quel mouvement étudiant pour organiser la réponse ?

Alors que la rentrée sociale se fait sous le rythme des gilets jaunes, de la grève historique de la RATP, de la lutte des femmes ou encore de la mobilisation de la jeunesse pour le climat, la rentrée scolaire dans les écoles de l'enseignement supérieur se fait sous le rythme de l’intégration. Malgré la dépolitisation généralisée que perpétue et alimente l’institution universitaire, le mouvement étudiant peut-il jouer un rôle dans la nouvelle séquence politique agitée qui semble s’ouvrir ? Les militants de Révolution Permanente vous attendent nombreuses et nombreux ce lundi 7 octobre, à partir de 18h30, au café/bar le Kalimera pour venir en débattre.

jeudi 3 octobre

Dépolitiser

Le rituel est bien connu dans toutes les écoles et autres facs de médecine, les habitants toulousains ont aussi appris à s’y accoutumer dans le centre-ville : septembre rime avec intégration, jeunes alcoolisés dans les rues, enfarinés et saupoudrés d’huile de sardine. A Sciences Po Toulouse, l’intégration dure trois semaines et se clôture par un week-end d’intégration. Trois semaines de franche beuverie où des liens affinitaires se nouent indéniablement. C’est aussi à ce moment là que beaucoup d’abus en tout genre ont lieu. Ces semaines de socialisation sont souvent jalonnées par des chants virilistes, oppressifs, et profondément corporatistes qui par ailleurs, permettent de socialiser d’emblée les nouveaux entrants à un entre-soi, et à un esprit d’« école d’élites ». Les semaines d’intégration sont aussi jalonnées d’insultes sexistes et racistes, et parfois même, d’agressions sexuelles, fruits de la société patriarcale, raciste et néo-coloniale dans laquelle nous vivons. Il y a quelques heures à peine, lors du week-end d’intégration, des insultes racistes ont été perpétrées envers une étudiante, comme vous pouvez le lire dans ce communiqué du Melting Po, association antiraciste de Sciences Po Toulouse.

Si ces pratiques ne sont certainement pas pensées comme telles par les associations et autres groupes d’intégration, leurs effets sont bien réels. C’est aussi le cas lors du Criterium Inter-IEP, qui regroupe durant trois jours les délégations sportives et de supporters des dix IEP de France. Alors que l’alcool coule à flot, ce genre de rendez-vous annuel illustre à merveille un pur entre-soi entre plus de 2000 étudiants de Sciences Po qui ont été construits par leur enseignement pour devenir de futurs cadres dociles et aux ordres des classes dominantes. Le Criterium fait aussi l’objet des pires abus. Lors de la dernière édition, des étudiants de l’IEP de Strasbourg ont par exemple tenu des propos racistes, sexistes et négationnistes. L’affaire a enfin fait polémique brisant une omerta qui perdurait d’années en années. Il en va de même sur les insultes sexistes et les violences sexuelles qui commencent à sortir au grand jour notamment à travers la page Facebook « Paye ton IEP ».

Ces étudiants seront certainement amenés via leur carnet d’adresse à se côtoyer et se recommander dans leurs futurs emplois. Quels garde-fous propose l’institution universitaire pour s’ouvrir vers le monde extérieur ? Vers la vie quotidienne d’une majorité de la population qui vit dans la précarité (ce qui est aussi le cas de plus en plus d’étudiants - plus d’un sur deux dans le supérieur, dans des proportions moindres mais non négligeables à l’IEP - qui doivent travailler en parallèle de leurs études pour s’acheter des pâtes) ? Il n’y en a aucun. Dans le rôle de reproduction d’un élitisme au profit de l’Etat bourgeois et des grandes entreprises qui est le sien, la direction de l’établissement ne fait rien en ce sens, préférant inviter des (ex-)ministres et autres personnalités. Face à des plaintes ou contestation, elle met systématiquement en opposition la sacro-sainte « image de Sciences Po », qu’il s’agit de « ne pas écorner ». Bref, bien que vos réactions et plaintes soient légitimes, surtout, ne faites pas de vagues.

Reproduire l’idéologie dominante, la main d’œuvre et l’élite

Bien que les journées d’intégration puissent permettre aux nouveaux étudiants de se refaire un entourage social dans la phase de rupture avec la famille, les amis et la ville d’origine qui normalement s’ouvre une fois fini le lycée ou la classe préparatoire, elles se font, cependant, couramment sur des bases tendant à entraîner et à reproduire la hiérarchie institutionnelle, les oppressions raciales et de genre ainsi que la dépolitisation générale.

Ce côté non seulement dépolitisant, mais de reproduction permettant la perpétuation de l’institution et de ses pratiques n’est pas un phénomène accidentel mais s’inscrit dans la logique et les fonctions générales qui développent les « appareils idéologiques d’Etat ». Cette notion avancée par Louis Althusser – penseur marxiste français de la moitié du XXème – tentait de donner compte notamment du rôle de l’Ecole dans sa globalité et plus particulièrement de l’université dans la société capitaliste, – qui à ce moment-là commençait à se transformer en une institution de masse entretenant l’idée d’ascension sociale et cooptant au passage tout un secteur des classes moyennes qui, de par ses illusions, tendait à être la base sociale des régimes bourgeois. Rien de surprenant dès lors que les enseignements depuis le prisme marxiste soient inexistants, ou presque au sein de l’institution.

Ces « appareils idéologiques », qui comprennent l’institution ainsi que ses pratiques régularisés, ont une double fonction : « assurer l’attribution différentielle de compétences de la future force de travail ; et assurer cette reproduction par le biais et dans les formes de la soumission à l’idéologie dominante, que cette soumission soit imposée ou qu’elle s’opère par la transmission des moyens de son maniement adéquat » (1). Karl Marx n’écrivait-il pas en 1844 dans L’Idéologie allemande : « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle » ?

Le fait que les institutions universitaires – de par leur organisation, leurs contenus et leurs représentants – soient pleinement fonctionnelles de la reproduction du capital et donc de la reproduction des oppressions de genre et de race qui vont avec, montre bien que la neutralité souvent revendiquée par les corps de direction de ces institutions est loin d’être vraie. Le rôle que joue l’institution dans le façonnement de la main d’oeuvre et la contention du milieu étudiant, est d’autant plus visible aujourd’hui, dans un moment où la précarité économique de la jeunesse – avec plus de 25% de chômage – vient briser les illusions de l’ascension sociale entretenues par le système d’enseignement. La période que nous vivons où s’accélère la situation politique oblige les instances de direction à prendre des décisions pour contenir le potentiel explosif du mouvement étudiant : soit en réprimant directement les étudiants tel que ce fut le cas lors du mouvement contre la loi ORE avec l’envoi de CRS dans les campus ou avec l’appel à des milices fascistes pour déloger l’université de droit de Montpellier ; soit en cherchant à pacifier le mouvement et le contenir dans les murs et les marges de l’institution, comme ce fut le cas lors de la mobilisation à Sciences Po Toulouse en décembre dernier pendant le mouvement des lycéens et des gilets jaunes. La direction avait alors proposé une « semaine banalisée » pour tenir des cours alternatifs, ou une heure d’assemblée générale hebdomadaire (sans que l’AG soit donc décisionnelle quand à la date de reconduction et aux résolutions et modalités de mobilisation adoptées) afin de coopter une mobilisation combative et de limiter la tenue d’assemblées véritablement démocratiques pour freiner les tendances à la convergence via le corporatisme et l’entre soi.

Cette stratégie visant à contenir le milieu étudiant en l’accompagnant et en le cantonnant éloigné du mouvement des gilets jaunes a eu aussi son expression nationale avec le Grand Débat lors de la rencontre de Macron avec une soixantaine d’intellectuels, professeurs, chercheurs et hauts responsables du monde universitaire. Alors que le gouvernement traversait une crise historique avec l’émergence des gilets jaunes et l’ouverture d’une situation pré-revolutionnaire, le pari était de resserrer les rangs avec les corps intermédiaires de l’académie pouvant contenir l’éventuelle réponse d’un milieu étudiant fortement mobilisé en 2018.

Cette stratégie de cooptation n’était que l’avant-propos de la nouvelle phase du macronisme – l’Acte II –, qui vise, sous prétexte d’avoir tiré le bilan de la colère existant, de coopter tout un ensemble de secteurs afin de contenir une situation politique explosive pour mieux faire passer son nouveau paquet de contre-réformes, avec en tête la casse du régime de retraites.

N’en déplaise à l’institution, une tradition de lutte et d’auto-organisation à Sciences Po Toulouse

La mobilisation d’ampleur qui avait eu lieu en décembre 2018 à Sciences Po Toulouse, en pleine éruption du mouvement des gilets jaunes, et alors que les lycéens étaient sortis massivement dans la rue donnant lieu à des scènes de violences policières, témoigne en revanche d’une tradition de lutte et d’auto-organisation des étudiant.e.s de l’école qui s’est accentuée notamment depuis la loi El-Komri. Une tradition dont la direction de l’établissement se passerait volontiers.

Alors que l’école abrite environ 800 étudiants entre ses murs, le 31 mars 2016, suite à un blocage initié par des étudiants, une assemblée générale avait réuni 220 étudiants et professeurs, avant qu’un cortège d’une centaine d’étudiants ne vienne garnir cette manifestation historique qui avait réuni 100 000 manifestants dans les rues de Toulouse. Au printemps 2018, en plein mouvement étudiant et lutte du rail, un blocage de l’établissement, alors que, la veille, le président du tribunal administratif Christophe Laurent, à ce moment-là membre du conseil d’administration de Sciences Po Toulouse venait de donner son aval à une intervention policière au sein de l’université du Mirail avait abouti à une AG de 300 personnes en solidarité avec le Mirail. Plusieurs étudiants étaient venus passer la nuit au Mirail en solidarité avec les occupants alors que l’intervention policière pouvait survenir à chaque instant.

Mais à n’en pas douter, la mobilisation de décembre dernier a le plus marqué les esprits. L’école a été occupée pendant une dizaine de jours. S’il est regrettable qu’elle soit demeurée dans un certain entre-soi avec en point d’orgue l’organisation de cours alternatifs, la mobilisation a permis via les organes d’auto-organisation décisionnels que sont les assemblées générales (dans lesquelles des lycéens, des gilets jaunes et des étudiants des Beaux Arts, de l’université Capitole ou du Mirail sont intervenus) d’appeler à la constitution d’un cortège jeune lors des manifestations avec les gilets jaunes, ou de voter des revendications qui ont pu ensuite être évoquées et discutées lors des assemblées générales de gilets jaunes (fin de la V° République, dissolution du Sénat, fin des privilèges pour les représentants (salaire médian et mandat révocable), justice et vérité pour l’ensemble des victimes des violences policières, etc. , voir vidéo ci-dessous). Enfin, le 5 février 2019, jour de grève interprofessionnelle nationale sur fond de situation politique explosive, l’IEP avait été bloqué en soutien aux travailleurs mobilisés et dans le but que la jeunesse converge dans la rue avec les travailleurs, dans une perspective de grève générale.


Macron et l’acte II : coopter et diviser pour restaurer la « paix sociale »

Conditionné par une base sociale très faible depuis son élection et dans un contexte de crise du régime avec l’effondrement de LR et du PS, la première partie du mandat d’Emmanuel Macron a été marquée par une stratégie du « bulldozer » où toute une série de contre-réformes néo-libérales ont été imposées de manière offensive en passant au-dessus des corps intermédiaires au premier rang desquels les directions syndicales (loi travail XXL, privatisation progressive de la SNCF, réforme de l’entrée à l’Université avec Parcoursup, etc.). Une offensive d’ailleurs permise notamment par la complaisance des directions syndicales qui ont joué à diviser la contestation du mouvement ouvrier et à organiser sa défaite tel que l’a montré l’exemple paradigmatique de la grève perlée orchestrée par l’intersyndicale lors de la bataille du rail de 2018.

Cependant, l’émergence des Gilets Jaunes – avec la crise historique de la Vème République et le retour du spectre de la Révolution à l’horizon – a largement remis en cause la stratégie du « bulldozer » de l’exécutif qui a, pour la première fois, reculé en décembre dernier. En effet, le macronisme apparaît aujourd’hui encore fragilisé et cela dans un contexte où les tensions internationales s’approfondissent, où la récession économique mondiale semble s’approcher et où la colère sociale est loin d’être calmée. La rentrée postérieure au mouvement des Gilets Jaunes marque donc un tournant dans la politique du gouvernement qui est en train de changer sa stratégie de manière assez nette et tente maintenant de calmer les tensions et les crispations via une « grande concertation » avec l’ensemble de secteurs sociaux. Cette mise en scène du « virage social » révèle, en réalité, de la part du gouvernement, le passage à une stratégie de cooptation sociale de différents secteurs en lutte afin de désarmer les contestations et d’obtenir la paix sociale pour mieux faire passer ses contre-réformes.

Cette nouvelle stratégie politique du gouvernement s’exprime à travers divers éléments que l’on peut retrouver notamment dans le discours nouveau du président tant sur le plan de l’écologie, du féminisme et surtout vis-à-vis du monde du travail avec le dialogue ouvert avec les directions syndicales autour de la réforme des retraites. Il explique qu’il « a changé » sur la question écologique dans une interview « accordée » à Konbini – média principalement présent sur les réseaux sociaux et dont la cible principale sont les jeunes de 18 à 30 ans – afin d’apaiser la colère montante dans la jeunesse et tenter d’en rallier un secteur, notamment sur la question écologique. Alors que, dans le même temps, l’actuel pensionnaire de l’Elysée s’adonnait à une énième sortie méprisante en invitant les jeunes manifestants pour le climat à ce « qu’ils aillent manifester en Pologne ».

En outre, le Grenelle sur les violences conjugales organisé par la ministre Marlène Schiappa s’inscrit en fait dans une stratégie de cooptation du mouvement féministe qui s’était exprimée de manière puissante à travers différentes mobilisations en France, en Europe et dans le monde entier contre les violences faites aux femmes. Dernièrement encore, au moment de l’ouverture explosive du chantier de la réforme des retraites, ce semblant de « virage social » s’est retrouvé dans la volonté du gouvernement de vouloir rouvrir le dialogue avec les directions syndicales afin de temporiser et diviser la réponse du mouvement ouvrier ou encore dans l’annonce de la Ministre de la Santé Agnès Buzyn de lancer une « consultation citoyenne » à la sauce grand débat.

Cependant l’Acte II du macronisme pourrait se relever beaucoup plus court qu’attendu. La grève massive des travailleurs et travailleuses de la RATP du 13 septembre contre la réforme des retraites – qui appellent à la grève illimitée à partir du 5 décembre, et qui ont été rejoints par le syndicat cheminot Sud Rail et l’union syndicale Solidaires, ainsi que par FO –, la persistance du mouvement des Gilets Jaunes, le mouvement des urgentistes, des profs, des secteurs sous-traités, des femmes ou encore la mobilisation massive dans la jeunesse sur la question du climat, laissent entrevoir les conditions pour un mois de décembre agité et rythmé par une réponse d’ampleur qui rassemble dans une même lutte les travailleurs, la jeunesse et les femmes.

Un mouvement étudiant auto-organisé et révolutionnaire

Dans ce contexte politique où le gouvernement est loin d’avoir fermé la crise ouverte par les gilets jaunes et où toutes les conditions sont données par une nouvelle accélération de la lutte des classes tant à l’échelle nationale qu’internationale, le mouvement étudiant – terme qui désigne la capacité des étudiants d’agir collectivement comme un sujet politique dans une situation historique donnée – a un rôle déterminant à jouer tel qu’on a pu voir encore une fois dans les mobilisations actuelles en Algérie ou à Hong-Kong.

Cependant de par le fait que le milieu étudiant, comme tout autre secteur est traversé par des tendances politiques variées (depuis LRM, EEVV, LFI, PS, jusqu’au reste de l’arc de l’extrême gauche et droite) et qui s’inscrit dans une structure qui cherche à le façonner sous l’idéologie dominante, les conditions de son émergence comme sujet politique pouvant jouer un rôle déterminant dans la lutte des classes dépend des méthodes, des alliances et des perspectives dans la lutte dont il se dote.

En tant que militants de Révolution Permanente et Du Pain et des Roses au sein du NPA-Jeunes, nous défendons l’auto-organisation démocratique et indépendante des étudiants dans leurs centres d’enseignement – à l’image des assemblées générales ou des comités de base – ainsi que la nécessité de construire dans ces cadres démocratiques des fractions portant une politique révolutionnaire qui cherche à lier le mouvement étudiant aux luttes de l’ensemble des exploités et opprimés pour en finir avec le système capitaliste et l’ensemble de divisions qui le renforcent.

Cela veut dire allier le mouvement étudiant à la lutte des gilets jaunes et du mouvement ouvrier (CHU et urgences, éducation nationale, RATP, etc... ) ainsi que rallier la lutte actuelle pour le climat et le féminisme au développement des cadres d’auto-organisation dans les centres d’étude avec la volonté de contourner les tentatives de cooptation et de bâtir un mouvement étudiant qui porte un programme écologiste, féministe, antiraciste et anticapitaliste dans une perspective révolutionnaire et anti-impérialiste. C’est-à-dire qui lie ses revendications à la conviction profonde que celles-ci ne pourront aboutir que par l’unité et la victoire de ces luttes sur le système capitaliste. Et cela passe par le développement et l’élargissement à l’ensemble des secteurs en lutte des cadres d’organisation démocratique en toute indépendance des agents de la reproduction du capitalisme. Par la construction d’une grève générale qui permette à la grande masse des travailleurs et travailleuses de se libérer du temps et de l’énergie pour la lutte, le développement de l’autodéfense pour faire face à la répression croissante de l’Etat bourgeois, ainsi que la mise en place d’un programme offensif exprimant l’unité des différents secteurs et qui soit à la hauteur de la crise sociale et écologique qu’on traverse.

Les militants de Révolution Permanente vous attendent nombreuses et nombreux ce lundi 7 octobre, à partir de 18h30, au café/bar le Kalimera pour venir en débattre.
Evénement Facebook : Sciences Po : grande école de la dépolitisation ?




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