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Du Pain et des Roses

Droit des femmes

Seins nus sur la plage : quand le droit des femmes à disposer de leur corps reste à conquérir

Jeudi 20 août dernier, deux gendarmes patrouillant sur une plage d’une commune près de Perpignan, somment plusieurs femmes de couvrir leurs seins alors même que la loi ne l’interdit pas. Bien que la gendarmerie des Pyrénées-Orientales se soit excusée en reconnaissant « une maladresse » dans un communiqué publié hier, cet évènement a ramené sur le devant de la scène tous les débats et controverses sur les droits des femmes à disposer de leur corps.

mercredi 26 août

Crédits : AFP

Pouvoir ou ne pas pouvoir bronzer seins nus : telle est l’énième controverse sur le corps des femmes

Sur une plage de la commune de Sainte-Marie-la-Mer, dans les Pyrénées Orientales, trois femmes ont fait l’objet jeudi dernier d’une interpellation par deux gendarmes qui les priaient de remettre leur haut de maillot de bain alors même que la loi n’interdit pas de bronzer les seins nus. Comme attendu, cette attitude n’est pas passée inaperçue, notamment sur les réseaux sociaux, ce qui a conduit la gendarmerie de la région à s’expliquer dans un communiqué publié hier sur l’action de ses deux officiers. La gendarmerie reconnaît que rien ne justifiait en droit une telle intervention et s’excuse en parlant de « maladresse ». Elle évoque par ailleurs un « souci d’apaisement », précisant que cette action avait été sollicitée par une famille de vacanciers, dont les enfants étaient choqués par cette « situation » de topless.

Loin d’être un événement isolé et factuel, cette interpellation par les gendarmes de ces femmes sur la plage de Sainte-Marie-la-Mer s’inscrit dans un système où les inégalités sexistes persistent et où « l’outrage à la pudeur », disparu textuellement de la loi, perdure néanmoins en pratique. En effet, si le topless sur une plage ne constitue plus aujourd’hui un délit d’exhibition sexuelle, puni d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende selon l’article 222-32 du Code pénal. Pour autant, certaines mairies peuvent décider de réglementer la tenue vestimentaire sur ses plages par voie d’arrêtés municipaux. Bronzer seins nus peut donc faire l’objet d’une prohibition : une injonction à la pudeur qui pèse donc encore lourd sur la poitrine des femmes.

Ainsi, contrairement à la commune de Sainte-Marie-la-Mer, la Mairie de Paris a pris un arrêté dans ce sens et depuis juillet 2006 a rendu passible d’une amende de 38 euros le fait de bronzer en string ou en monokini (i.e. seins nus) à Paris-Plages. Le Parisien dans son édition du 29 juillet 2006 rapportait les propos de Pascal Cherki, alors adjoint chargé des sports, qui justifiait de telles mesures ainsi : « Nous étions obligés de faire un règlement intérieur pour Paris-Plages et, par mesure de sécurité, nous avons décidé d’y interdire les tenues indécentes. Cela aurait pu provoquer des tentations et des comportements dangereux alors que nous sommes au bord d’un fleuve ».

« Tenues indécentes », « tentations », « comportements dangereux », « action de médiation », « souci d’apaisement »… Autant les mots de Pascal Cherki en 2006 que ceux utilisés par la gendarmerie des Pyrénées Orientales mardi dernier font référence à un même imaginaire : celui du corps des femmes comme objet érotique et susceptible d’éveiller les tensions.

« Trop » ou « pas assez » habillée : lorsque la loi et les mœurs s’invitent dans les penderies

Alors qu’un des préjugés sexistes courant tend à peindre les femmes comme indécises, ne sachant « jamais comment s’habiller » et prenant des heures à choisir leurs tenues il faut voir qu’il est en effet difficile de savoir quoi mettre lorsque le carcan législatif et/ou moral s’immisce dans les placards et que les diktats vestimentaires, de la beauté, ne prennent pas de vacances.

Sur les plages le corps des femmes, et les vêtements de baignade ont déjà agité le débat public ces dernières années. En France la cabale avait visé tout particulièrement les femmes musulmanes ou supposées comme telles, en 2016 une série d’arrêtés municipaux avaient interdit le port du burkini sur les plages. Bien que ces arrêtés aient été cassés par le Conseil d’Etat puisque jugés illégaux, l’année suivante, le 26 avril 2017, la préfecture des Alpes-Maritimes faisait intervenir les forces de police pour arrêter une dizaine de femmes venues se baigner en burkini sur la plage à Cannes.

Le jeudi 20 août n’est donc qu’un énième exemple qui témoigne que les débats sur le corps des femmes, sur l’hypersexualisation dont il peut faire l’objet ou encore sur l’affranchissement féminin des diktats esthétiques et vestimentaires sont encore d’actualité. En effet, si les plages sont le théâtre récurrent de mesures et d’actes liberticides et sexistes à l’égard des femmes, c’est plus largement dans l’espace public, au travail comme dans la rue et les transports, que les femmes peuvent en faire quotidiennement la révoltante expérience.

Une enquête de l’Ifop réalisée en juillet 2020 sous forme de questionnaire en ligne était révélatrice de toute la pression sociétale et de l’idéologie sexiste qui contrôle encore aujourd’hui le corps des femmes, et plus précisément leur poitrine.

Cette enquête, effectuée auprès d’un échantillon de plus de 3 000 français âgés de 18 ans et plus, a été menée dans le sillage d’une pratique boostée par le confinement : le « No Bra », consistant pour les femmes à ne pas porter de soutiens-gorges, dans l’espace privé comme public. Les résultats relèvent ainsi que chez les femmes de moins 25 ans, les freins au « No Bra » sont les mêmes que ceux pour le topless sur les plages : la gêne d’exposer leurs tétons (69%) et « la crainte d’être l’objet d’agression physique ou sexuelle » (57%).

Cette dernière mention montre bien que le débat sur la liberté vestimentaire, sur le droit pour les femmes de porter ce qu’elles veulent, de montrer leurs corps comme elles le souhaitent, est loin d’être anodin puisqu’il est intimement lié à tous les débats autour des violences sexistes et sexuelles dont sont victimes les femmes. Les chiffres de l’enquête en sont même tragiquement révélateurs : sur les près de 3 000 personnes ayant participées à l’enquête, 48% ont répondu positivement à l’affirmation « Une femme qui ne porte pas de soutien-gorge prend le risque d’être harcelée, voire agressée » et 1 personne sur 5 parmi elles admet que « Le fait qu’une femme laisse apparaître ses tétons sous un haut devrait être, pour son agresseur, une circonstance atténuante en cas d’agression sexuelle ».

En outre, bien que la notion d’exhibition sexuelle en remplaçant celle « d’outrage public à la pudeur » en 1994 dans le Code pénal, semble faire la part belle à une plus grande objectivité, elle est en réalité très floue et donne le droit d’apprécier et de juger au cas par cas, selon les situations, les personnes présentes mais surtout selon la morale publique, les mœurs et les pratiques actuelles.
Ainsi donc le corps des femmes et la place qu’il occupe dans l’espace public demeure sous le joug de l’appréciation morale et puritaine d’une société dans laquelle les inégalités entre les sexes persistent.

Dans les années 60, les féministes avait érigé en symbole le droit à disposer librement de leurs corps le topless sur les plages, l’exposition de corps dénudés est aujourd’hui reprise par nombre de jeunes femmes qui se politisent sur les questions de genre comme arme contre le patriarcat et le sexisme. L’émancipation féminine passe nécessairement par une lutte contre le contrôle des corps et l’exigence d’une liberté de choix totale et entière pour l’ensemble des femmes. La lutte doit continuer et continuera tant que le corps des femme se trouvera encore embourbé dans les eaux boueuses du capitalisme et des inégalités sexistes qui le structurent.




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