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Notre classe

Travail social : « La crise sanitaire a servi de prétexte à la montée en puissance d’une logique gestionnaire »

Nous publions ici le coup de gueule d'une éducatrice technique spécialisée en institution pour adolescents déficients mentaux, militante à Sud Santé Sociaux pour la protection des droits des salariés et investie dans le collectif de travail social en lutte du Gard en lien avec la Coordination du travail social en lutte.

samedi 6 juin

Il est de notre devoir d’informer toutes et tous quant aux conditions de travail et d’accompagnement des personnes qui se sont dégradées bien avant la crise du Covid. La crise et le dé-onfinement sont un galop d’essai pour nos financeurs et nos dirigeants pour finir de détruire les structures d’accueil spécialisées mais aussi l’ensemble de nos droits.

Nous, travailleurs sociaux, essayons de nous faire entendre depuis de nombreuses années. Nous faisons partie des travailleurs invisibles, nous travaillons dans de petites structures éparses, faisant souvent partie de grosses associations. Nos conditions de travail et les conditions de vie des personnes que nous accompagnons se dégradent dangereusement.

Le confinement et la crise sanitaire nous ont contraints à adapter nos méthodes de travail. Nous avons dû travailler à distance des personnes vulnérables que nous accompagnons au quotidien. La mise en place du télétravail s’est révélée utile mais doit rester une solution temporaire. Le télétravail accentue l’isolement des travailleurs sociaux et ne doit pas être un prétexte pour amplifier la dégradation des prises en charges et déshumaniser le rapport au public. Les travailleurs sociaux sont conscients de l’importance du lien et de la construction de la relation pour assurer un accompagnement adapté aux personnes.

La complexité du travail social requiert des professionnels diplômés et ne peut en aucun cas relever exclusivement du bénévolat ou du volontariat. Le gouvernement a appelé les étudiants, sans leur donner l’accès aux équipements de protection et d’hygiène pour l’accompagnement des personnes, public souvent en difficulté dans la compréhension des gestes barrières.

La période de crise accentue les difficultés quotidiennes du secteur, avec un manque de places et un manque de professionnels pour accompagner les publics. Les restrictions budgétaires et la marchandisation de nos métiers entraînent des coupes drastiques dans toutes les formes de prise en charge. Le manque de formations adaptées et la stagnation des salaires et des carrières fragilisent les professionnels, la diminution des lieux d’accueil et d’hébergement entraîne une plus grande précarité des personnes vulnérables. Ces phénomènes viennent d’une volonté du gouvernement de rationnaliser nos secteurs : l’accompagnement des personnes vulnérables doit être « rentable », ce qui implique des restrictions en terme de formation des personnels, budget dans les projets éducatifs, capacité d’accueil et encadrement…

En ce qui concerne les enfants dans le médico-social, la priorité est mise sur « l’inclusion » en milieu scolaire, avec comme objectif d’intégrer 50% des effectifs des structures médico-sociales en 2021 et 80% en 2022 au sein du parcours « ordinaire ». Les enfants et adolescents ne sont pas tous en capacité d’intégrer les écoles, car les conditions d’accueil n’y sont pas adaptées pour tous. Le manque de formation des professeurs et des accompagnants ainsi que la vie sociale à partager avec les autres jeunes peut être très difficile. En cas de renvoi d’un établissement, de nombreux jeunes se retrouvent sans prise en charge et reste à domicile dans des situations compliquées à gérer pour les parents.

Avant la crise sanitaire déjà, les places en structures médico-sociales n’étaient pas suffisantes, avec ou sans hébergement. Le gouvernement refuse l’ouverture de nouvelles structures ou de nouvelles places et propose des accueils à temps partiel pour les adultes notamment, à hauteur de 90 jours par an, renouvelables chaque année. Les familles sont alors contraintes d’adapter leur vie privée et professionnelle afin de s’occuper des personnes. Certaines ont recours à des éducateurs libéraux mais le coût peut être dissuasif, à partir de 25 euros de l’heure.

La crise sanitaire a servi de prétexte à la montée en puissance d’une logique gestionnaire, comptable et de fichage des personnes accueillies. C’est une accélération pour la mise en place de la tarification à l’acte.

Les conditions d’hébergement des personnes « précaires » ainsi que la prise en charge des mineurs dans la protection de l’enfance est un véritable scandale. Certains départements ont refusé de s’occuper des mineurs isolés étrangers et beaucoup ne leur donnent pas la possibilité d’avoir des conditions de vie dignes. Aucune disposition n’a été prise pendant le confinement pour s’assurer de l’accueil de tous les jeunes en demande de protection, encore plus vulnérables. De même rien n’a été envisagé pour ceux considérés comme majeurs par les services départementaux, qui peuvent se retrouver privés d’hébergement et de toute protection adaptée. Les difficultés dans ce secteur sont la conséquence du manque de moyens et d’un sous-effectif chronique.

Il en est de même dans l’accompagnement social des adultes, la précarité s’est accrue, beaucoup de lieux d’hébergement d’urgence ont fermé. Les personnes SDF et les personnes sans-papiers, rencontrent de plus en plus de difficultés pour avoir accès à des conditions de vie et d’hygiène décentes. Les difficultés criantes du secteur dans cette période de crise ne sont que le reflet et la répercussion d’une politique d’hébergement et d’insertion privilégiant le court-terme, les aides ponctuelles et partielles au détriment d’un réel accompagnement vers la réinsertion des plus fragilisés.

Les travailleurs sociaux ne sont ni des héros, ni des soldats, et pourtant ils sont en première ligne pour accompagner les personnes vulnérables. Ils n’ont que peu moyen de protection, peu de moyens matériels et humains, trop souvent une formation insuffisante. Par les politiques publiques passées et son absence de réaction face à la crise, le gouvernement met en péril la santé psychologique et physique des personnels et des personnes accompagnées.

Il est temps aujourd’hui, d’unir nos forces pour combattre la dégradation du droit du travail et pérenniser la prise en charge des plus vulnérables. Nous devons soutenir la mobilisation du secteur de la santé et protéger nos acquis sociaux si durement gagnés. Alors que le gouvernement profite de cette situation pour mettre en place des réformes contre lesquels nous avons toujours lutté, l’appel qui est lancé ce 16 juin par les personnels de la santé et relayer par grand nombre de salariés du public et du privé devrait être une première occasion de se retrouver largement dans la rue pour répondre à ces attaques.




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