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Société

Au nom de Dieu ?

Viols et agressions sexuelles de religieuses et d’enfants : l’Eglise sous le feu des projecteurs

En l'espace de 15 jours, deux films mettent au centre de leurs propos la question des agressions sexuelles et viols commis par des prêtres, et leurs conséquences sur les victimes. Deux œuvres plus que nécessaires pour continuer à faire la lumière sur ces violences systémiques couvertes jusqu'au bout par l'Eglise.

mercredi 6 mars

Des faits incontestables, répétés et qui n’appartiennent pas qu’au passé

Sorti le 20 février, Grâce à Dieu est largement inspiré de faits réels : son réalisateur, François Ozon, s’est saisi de l’affaire Preynat, ce prêtre qui a agressé au moins 72 enfants au sein de la paroisse St Luc, à Sainte-Foy-lès-Lyon, entre la fin des années 70 et le début des années 90. Ozon a choisi de mettre au centre non seulement la souffrance des victimes devenues adultes, mais aussi le long combat de ces hommes pour faire reconnaître ce qu’ils ont enduré, et s’assurer d’abord que le prêtre incriminé ne soit plus en état de nuire. Car c’est bien là que réside le plus grand scandale : alors que le premier signalement d’agression sexuelle commise par Bernard Preynat remonte à l’année 1978, le prêtre, qui a avoué dès 1991 avoir commis des agressions sexuelles envers des enfants, est resté en exercice et au contact d’enfants jusqu’en 2015. Face aux parents les plus insistants, l’Eglise a « géré » le cas du prêtre pédophile en se contentant de le muter ailleurs après ses premiers aveux. Si à l’heure actuelle, aucune victime postérieure à 1991 ne s’est signalée, cette décision du diocèse de Lyon était alors largement criminelle : en mutant Bernard Preynat, le Cardinal de Courtray l’avait alors envoyé dans une paroisse où sa réputation ne serait pas connue, et où il pourrait, par conséquent, faire encore plus facilement de nouvelles victimes. Ses successeurs, dont le dernier en date, le Cardinal Barbarin, continueront à couvrir les faits : contacté par l’une des victimes, il enchainera les déclarations contradictoires et, dans un lapsus éloquent, ira jusqu’à se féliciter que « grâce à Dieu, les faits so[ie]nt prescrits » !

C’est dans ce même contexte qu’ARTE a diffusé, mardi 5 mars, le documentaire intitulé Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise. Réalisé par Marie-Pierre Rambault et Éric Quintin, le film est né d’une enquête menée pendant longues années sur des abus commis par des membres du clergé autour du monde. On y découvre des témoignages des victimes d’abus sexuels qui confirment une réalité de mieux en mieux connue, qui remonte jusqu’au sommet de l’Eglise et qui recouvre des viols, de la prostitution et des avortements forcés. Michèle-France, une des victimes qui témoigne, explique ainsi : « ma parole est ma seule arme, puisque je ne suis qu’une femme : dans l’Eglise, les femmes n’ont pas d’armes ». Pendant 25 ans, Michèle-France a été abusée sexuellement par deux prêtres. D’une manière similaire aux cas d’abus sur des mineurs, des textes de l’Evangile auraient été détournés pour abuser des religieuses. L’un des prêtres lui disait ainsi, avant de la violer, qu’il voulait lui faire sentir « l’amour de Jésus ». Des récits répugnants qui ont tardé à voir le jour, car outre la honte et la peur, le silence de ces femmes a été dans plusieurs cas acheté pour protéger cette institution réactionnaire qu’est l’Eglise.

L’Eglise évolue ? On peut en douter

Face à ces scandales à répétition et à l’ampleur à peine croyable, l’Eglise finit par être bien obligée de s’exprimer.

Début février, le Pape François a pour une fois pris la parole à propos des abus sexuels, reconnaissant que « des prêtres et des évêques » avaient commis des agressions sexuelles, et les condamnant. Il a alors affirmé qu’« aucun abus ne doit jamais être couvert, comme ce fut le cas par le passé, et sous-évalué », ajoutant qu’« il s’agit de crimes abominables qui doivent disparaître de la face de la Terre ». Pourtant, le verbiage du Pape ne fait pas écho aux actes récents de l’Eglise, puisque les hauts responsables ayant commis ou couvert des agressions reconnues, à commencer par le Cardinal Barbarin, sont maintenus en poste. En outre, dans un sommet inédit organisé pour lutter contre la pédophilie, Reinhard Marx, président de la Conférence épiscopale allemande, a révélé que des dossiers des ecclésiastiques coupables avaient été détruits.

Contrairement aux propos du Pape et des hauts responsables de l’Eglise, qui visent à individualiser cette question pour excuser l’Eglise et reléguer les faits atroces à un passé lointain, les derniers événements révélés montrent que ces faits sont non seulement encore actuels, mais aussi systémiques dans l’Eglise.

Le système de mutations successives de Bernard Preynat mis en place par le diocèse de Lyon pour gérer le scandale est en effet en tous points identique à ce que les journalistes du Boston Globe avaient mis au jour dans le diocèse de Boston, affaire mise en lumière dans le film Spotlight de Tom McCarthy, sorti en 2016 : cette ressemblance, qui est loin d’être fortuite, montre bien que l’Eglise a l’habitude de ce fonctionnement, et ne peut en aucun cas être considérée comme dépassée par des événements soi-disant exceptionnels. Il aura d’ailleurs fallu un courage et une détermination exceptionnelle aux hommes agressés par Preynat pour que, selon leurs mots, la parole se libère : en effet, malgré la prescription des faits aux yeux de la justice, le diocèse de Lyon a, face à leurs révélations, refusé jusqu’au bout de prendre une sanction à l’encontre de Bernard Preynat.

L’Eglise qui s’attaque aux droits des femmes, tels que l’avortement et la PMA, et prône la « pureté » pour mieux contrôler les corps et les esprits, est bien la même qui force des religieuses enceintes à avorter, qui couvre des centaines de milliers de cas d’abus sexuels à travers le monde et qui relègue ses histoires sordides aux alcôves des couvents et du Vatican. Des contradictions qui éclairent la façon dont le pouvoir patriarcal utilise ses institutions pour conserver sa mainmise sur la société, au prix de la vulnérabilité des femmes soumises à une morale absurde qui n’a d’autre but que de les maintenir sous contrôle. Face à cette réalité, sans rien attendre du gouvernement, il est nécessaire d’arracher nos droits dans les rues contre toutes formes de violences et exploitation qui génère ce système.




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