Débats

Mythes et origines de la révolution

2 décembre 1956. Le débarquement des guérilléros à Cuba

Publié le 2 décembre 2016

26 juillet. 8 octobre. 2 décembre. Il y a, à Cuba, plusieurs dates qui sont inscrites au calendrier révolutionnaire officiel : la première correspond à l’anniversaire de l’assaut de la caserne Moncada, en 1953 ; la seconde au « Jour du guérilléro héroïque », qui correspond à la mort du Che, en 1967, et qui rend hommage aux révolutionnaires tombés au combat ; la troisième, d’importance capitale également pour le régime qui en fait l’un des piliers idéologiques du castrisme, célèbre le débarquement des guérilléros du Mouvement du 26 Juillet à Cuba, en 1956. Quoi qu’en ait dit, longtemps, l’histoire officielle cubaine, rien de ce qui arriva ce jour-là et les jours suivants n’était prévu.

Ciro Tappeste

Après avoir purgé une partie de sa peine sur l’Île des Pins à la suite de l’assaut raté de la caserne Moncada, Fidel Castro est expulsé vers le Mexique. La dictature sait qu’elle pourra y surveiller les faits et gestes des jeunes militants radicaux qui se rassemblent à nouveau rapidement autour de l’avocat. Destination de l’exil forcé de nombre d’opposants, Batista pense ne pas risquer grand-chose en éloignant ces activistes vers le Mexique où il entretient un réseau d’informateurs. Personne n’est à l’abri. C’est à México, d’ailleurs, que Julio Antonio Mella, fondateur du PC cubain, avait été assassiné, en 1929, vraisemblablement par des tueurs à la solde de la dictature de Gerardo Machado, prédécesseur de Batista.

Sur place, Castro entre en contact avec plusieurs Cubains ayant soutenu le gouvernement réformiste et nationaliste de Jacobo Arbenz, au Guatemala, auquel un coup d’Etat appuyé par les Etats-Unis met un terme en 1954. C’est à travers eux et Ñico López que l’on présente aux Castro un autre « ancien » du Guatemala, un Argentin du nom d’Ernesto Guevara. Les deux frères le recrutent quasi immédiatement : ils ont besoin d’un médecin pour l’expédition qu’ils escomptent mettre en place. Dès après le débarquement et la première expérience militaire au contact de l’armée cubaine, le choix sera vite fait pour Guevara : entre une caisse de médicaments et une caisse de cartouches, il choisira de battre en retraits avec ses camarades avec les munitions. Plus tard, ce sera l’un des commandants du M26.

C’est ainsi, d’ailleurs, que Castro baptise son mouvement, en l’honneur de l’assaut contre la caserne de Moncada, le 26 juillet 1953. La plupart de ses partisans proviennent du Parti Orthodoxe et c’est à travers ce mouvement qu’arrivent la plupart des financements provenant de donations faites par de riches Cubains résidant aux Etats-Unis, dont l’ancien président Carlos Prío. Néanmoins, le désaccord sur les modalités d’affrontement avec la dictature persiste, d’où la fondation du M26.

Sur l’île, l’opposition radicale peine à se structurer et subit la répression. Du côté des communistes cubains, la défiance à l’égard de Castro est totale : l’un de leurs militants, l’afro-cubain Walterio Carbonell, qui avait félicité publiquement Castro pour l’action de Moncada est expulsé du parti. Hoy, le quotidien du PSP, justifie l’exclusion car il s’agit de « dénoncer les sales provocations tentant d’impliquer le parti dans l’aventure de Castro » qui relève « de l’action aventuriste, vouée à l’échec ». D’autres groupes, tel que le Directoire Révolutionnaire, qui pratique l’action directe contre les dignitaires du régime, sont durement frappés par la police.

C’est donc dans un isolement relatif que Castro et ses hommes s’entraînent, au Mexique, sous la direction de Miguel Sánchez, un Cubain naturalisé américain, vétéran de la Guerre de Corée, et d’Alberto Bayo, un ancien officier de l’armée républicaine espagnole. C’est dans un isolement tout aussi important qu’est préparée l’expédition prévue pour la fin de l’année 1958 après plusieurs sabotages orchestrés par les agents de Batista qui réussissent à faire incarcérer une vingtaine de cadres du M26. Finalement, Castro et Guevara sont libérés de prison par l’intervention de l’ancien président Lázaro Cárdenas, celui-là même qui avait accueilli Trotsky au Mexique vingt ans plus tôt. Néanmoins, sur place, à Cuba, seul le petit groupe de Frank País, basé à Santiago, est prêt à soutenir le débarquement.

Entraînement militaire. Ascension du volcan Popocatepetl

C’est donc dans la nuit du 24 au 25 novembre que Castro embarque à Tuxpán avec 81 combattants sur un yacht acheté à cet effet, le Granma.

Le Granma, acheté par Antonio del Conde, sympathisant mexicain du M26, pour 50.000 pesos en octobre 1956

L’entreprise, au final, est presqu’aussi mal ficelée que l’action contre la caserne de Moncada. L’embarcation est trop petite pour un tel équipage ; une erreur dans la navigation retarde de trois jours leur arrivée, laissant dans l’isolement l’insurrection planifiée à Santiago pour le 30 novembre et qui était censée agir en diversion ; enfin, lorsque le yacht atteint les côtes cubaines, le 2 décembre, il s’ensable dans une zone marécageuse au lieu d’atteindre la baie de Niquero, à quelques kilomètres, où attendent plusieurs camions envoyés par Huber Matos, propriétaire terrien anti-batistien et membre du M26.

Route maritime empruntée par le Granma entre Tuxpan et la région de Niquero

Le contact n’ayant pu être réalisé, les guérilléros se décident de se diriger seuls, à pieds, vers les contreforts montagneux de la Sierra Maestra, où ils sont censés prendre position.

Débarquement, 2 décembre 1956, Playa Las Coloradas

Dans la plaine sucrière, cependant, ils sont repérés par l’aviation cubaine, qui dispose de signalements précis. Affamés, mais surtout assoiffés, ils sont pris en embuscade alors qu’ils campent près de la localité de Alegría de Pío, le 5 décembre. Le choc est extrêmement violent. La mythologie castriste veut que seuls douze aient réussi à échapper et à se regrouper autour de Fidel, à l’instar des apôtres. C’est en réalité une petite vingtaine d’hommes, dont certains sont blessés, qui atteignent les montagnes et se réorganisent. Parmi eux Raúl Castro, Camilo Cienfuegos et, bien entendu, Ernesto Guevara, qui a définitivement fait le choix des armes.

Trajet des trois groupes de guérilléros entre Alegrio de Pio et Cinco Palmas qui deviendra le camp de base de l'Armée Rebelle dans la zone montagneuse de la Sierra Maestra au cours des premiers mois

Comment expliquer, deux ans plus tard, la victoire de ce petit groupe de jeunes gens dépenaillés et mal armés ? La guérilla, en réalité, établit des contacts de plus en plus étroits avec des cellules urbaines. Le contexte social se dégrade et les mouvements de colère contre la dictature se multiplient. Dans ce cadre, par ailleurs, Castro et ses hommes entrent en relation avec la réalité paysanne marginale de la Sierra Maestra, faite de petits paysans vivant dans la misère et radicalisent leur programme au contact de la pauvreté rurale structurelle qui affecte l’île. L’Armée Rebelle devient une école politique non seulement pour les jeunes paysans qui s’en rapprochent mais également pour les guérilléros, issus de la petite-bourgeoisie urbaine, la plupart du temps, et qui, à leur tour entrent en contact avec ce monde jusqu’alors inconnu.

En mai 1957, dans la Sierra Maestra. De gauche à droite, debout, Guillermo García, Ernesto Guevara, Universo Sánchez, Raúl Castro, Fidel Castro, Crescencio Pérez Montano, accroupis, Jorge Sotús et Juan Almeida. On remarquera que les "Barbudos" ne sont pas encore barbus. PLus ou moins rasés de près, ils vont passer près de deux ans dans le maquis avant de lancer l'offensive décisive au dernier trimestre 1958.

Parmi ces paysans Crescencio Pérez, un « precarista » qui connaît la Sierra Maestra comme sa poche et dont le réseau de contacts est immense chez les petits cultivateurs. Il reconnaît en Castro celui qui avait assumé la responsabilité politique du défi lancé à la dictature qu’avait représenté l’assaut de Moncada. A partir de ce moment-là, les guérilléros deviennent partie-intégrante de la vie paysanne dans la Sierra. De l’échec initial, à force d’opiniâtreté et de capacité à interpréter et à reprendre à leur compte les revendications paysannes, établissant écoles, dispensaires, et même des tribunaux, les cadres du M26 structurent les soutiens qui leur permettront les premières offensives tactiques contre des casernes isolées de l’armée.