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Politique

Alors qu'une crise politique majeure est ouverte

Affaire Benalla : Pourquoi les directions syndicales restent-elles silencieuses ?

Alors que 3 mois de lutte intense chez les cheminots viennent de s’écouler contre la réforme ferroviaire, et que dans quelques semaines vont arriver les premières annonces de la réforme des régimes spéciaux, les confédérations syndicales sont plus que silencieuses dans cette période qui est la première crise importante du quinquennat Macron. Pourtant entre l’affaire Benalla, les pannes à répétitions du réseau SNCF et l’affaire Pénicaud qui commence à émerger, les organisations syndicales auraient de quoi faire trembler le gouvernement de Jupiter.

Pas un ouvrier dans les chaines de montage de PSA, pas un cheminot dans les gares n’ont manqué d’évoquer une seule fois le feuilleton de l’été avec l’affaire Benalla. Cette affaire, lorsqu’on voit les commentaires des militants syndicaux et des travailleurs tout simplement, suscite l’indignation de tous.

Un « apolitisme » des syndicats qui sert le gouvernement Macron ?

Pourtant une musique redondante, qui n’est pas nouvelle, voudrait nous faire croire que « la politique » ne concerne en rien le mouvement ouvrier ou ses représentants, à savoir les organisations syndicales, et que cette crise politique majeure ouverte à partir de l’Affaire Benalla n’est qu’une affaire politique-politicienne. Cependant, nous pourrions nous demander, la grève à la SNCF ne serait-elle pas politique ? Les réformes portées par le gouvernement de Jupiter depuis le début de son quinquennat ne sont-elles pas politiques ? Le partage des richesses, la réduction du temps de travail, ce sont bien des questions politiques. En somme, la lutte de classes, par essence, est hautement politique. Alors pourquoi les organisations syndicales sont-elles effrayées à l’idée d’intervenir dans le débat politique actuel ? Qui est là pour représenter les ouvriers, ceux qui triment tous les jours à la chaîne et qui regardent l’affaire Benalla à la télé ?

Pour l’instant, on nous a parlé de commission d’enquête parlementaire, où se mélangent des députés de la France Insoumise, avec ceux de l’extrême droite, du PS et des Républicains. Ces derniers étaient, encore il y a un an, vent debout pour défendre le couple Fillon. D’autres comme le PS défendaient Cahuzac, tandis que Marine Le Pen faisait jouer son immunité parlementaire contre l’enquête sur les faux assistants parlementaires… Alors nous devrions regarder tout ce beau monde, main dans la main, posant devant les caméras ensemble, signant les motions de censure des uns et des autres, comme si nous avions quelque chose à attendre d’eux ou comme si notre classe avait les mêmes intérêts, le temps de l’affaire Benalla, que les anti-syndicats, les anti-grèves, ceux qui voudraient supprimer plus de fonctionnaires, augmenter le temps de travail ou encore chasser les immigrés hors de France ?
Non, les travailleurs ne veulent ni être représentés par un « Front Uni » de l’extrême droite au PCF, ni par ceux qui ont pour seul but d’auditionner Macron, afin d’être mieux placés pour continuer à faire vivre le pouvoir d’une poignée de privilégiés et de parasites à la prochaine présidentielle, que ce soit dans une cinquième ou une sixième république.

C’est donc dans cette période, après 3 mois de lutte des cheminots et malgré cette première mi-temps de la bataille du rail que nous n’avons pas réussi à emporter face à Macron, que nous avons réussi à faire douter Macron sur ses possibilités à réformer facilement le pays.

Le rôle des syndicats ne doit pas se cantonner à un pauvre communiqué partagé sur une page Facebook, mais il s’agit bien d’être à l’offensive, en montrant les limites du macronisme et de s’engouffrer dans la brèche de la crise politique, afin de continuer à lui faire autant de mal que lors d’une période de grève. C’est dès maintenant que doivent se dérouler les premières contre-attaques pour affaiblir Macron, avant qu’il ne reprenne des forces. D’autant plus qu’il y a, face à lui, une opposition politique qui n’intervient dans cette affaire de manière conséquente et déterminée que par peur de déclencher des forces qui puissent non seulement exiger des comptes par rapport à l’Affaire Benalla, mais aussi remettre en question l’ensemble des rouages de cette République pourrie. Par ailleurs, faire mal aujourd’hui au gouvernement, c’est dès maintenant le mettre sur la défensive pour la prochaine phase de réformes.

Certains disent que l’affaire Benalla ne concerne en rien le mouvement ouvrier et les syndicats. C’est pourtant totalement faux, comment ne pas être à l’offensive face à une affaire d’un barbouze ami du président qui vient réprimer les manifestants venus à l’appel des confédérations syndicales aujourd’hui silencieuses ? Comment pourrait-il s’agir d’autre chose qu’une affaire qui concerne les ouvriers, lorsque nous voyons qu’un camarade de la RATP avait pris lui 1 mois de mise à pied avec retrait de salaire alors qu’il gagne 1500€, pour un message Whatsapp, pendant que Benalla, lui qui gagne 6000€ par mois avec appartement, voiture de fonction et full-access à l’assemblée nationale, se voit recevoir 15 jours de mise à pied en touchant son salaire complet, pour avoir usurpé l’identité d’un policier et frappé des manifestants ? Christophe Castaner expliquait même « qu’il s’occupait des bagages », combien de bagagistes gagnent 6000€ par mois ? La députée de LREM Claire O’Petit expliquait sur le plateau des grandes gueules sur Benalla « son salaire correspond au fait, qu’il ait des horaires décalés », ces mêmes députés qui ont participé au « Cheminot-Bashing » minimisant les horaires décalés… A les entendre, on dirait que Benalla est moins bien loti qu’un cheminot au Statut !

La SNCF, Pénicaud et toujours pas un mot !

C’est bien au-delà de l’affaire Benalla, mais c’est bien un certain nombre d’affaires dont devraient s’emparer les syndicats dans cette période où le gouvernement est déjà en train de préparer sa réforme des régimes de retraites, tout juste après la loi asile et la réforme du ferroviaire ; les syndicats eux aussi doivent continuer à mener la bataille contre le gouvernement, peu importe la période. Si les syndicats ne réagissent pas vite, cette fenêtre de tir se refermera, et Macron ouvrira un nouveau livre, à la vitesse qu’on lui connaît maintenant.

Laurent Brun, le secrétaire de la CGT Cheminots, expliquait fin avril qu’il appellerait à durcir le ton en prolongeant le calendrier de grève perlée en juillet et août, pour au final se rétracter. Force est de constater que le secrétaire fédéral est bien absent dans cette période de succession de pannes à la SNCF, ainsi que de répression anti-grévistes. Lui qui pourtant enchainait les plateaux télé pendant 3 mois pour faire vivre son calendrier de grève. Mais sur l’Affaire Benalla une chose que l’on peut dire, malheureusement, est que le silence de Laurent Brun n’est pas l’exception. Pour l’heure, les syndicats des cheminots sont visiblement trop occupés à préparer les élections des futurs Conseils Sociaux et Économiques (CSE) à la SNCF qui auront lieu à la mi-novembre.

Pourtant la bataille du rail doit reprendre très rapidement, notamment dans un contexte répressif, et de condescendance de la direction SNCF qui, la veille, annonçait le gel des salaires pour la 4ème année consécutive. C’est cette même direction qui un jour annonce la vente de la Gare Du Nord à Auchan, le lendemain l’achat pour 3 milliards de TGV du futur, alors que le réseau lui est encore à l’époque de la pré-histoire avec des lignes caténaires qui ont parfois plus de 90ans et qui ne cessent de créer des incidents qui portent préjudice aux usagers, comme on a pu le voir dans plusieurs lignes et gares parisiennes encore il y a quelques jours.

De son côté, la ministre du travail Muriel Penicaud, soupçonnée de favoritisme à l’égard de la société Havas sur un contrat de plus de 13 millions d’euros, est pour l’instant laissée tranquille par les confédérations syndicales. Cette même ministre qui pourtant avait snobé les organisations syndicales et l’ensemble de travailleurs qui se sont mobilisés contre les ordonnances de la Loi Travail XXL. Elle qui également a validé le licenciement du secrétaire départementale de Sud Poste 92, Gaël Quirante, parce qu’il était trop anxiogène pour sa direction. Quand on compare le traitement de faveur des copains de Macron avec celui des militants syndicaux, il y a un gouffre.

Loin de Benalla mais prêts pour négocier ?

Si les syndicats aiment brandir à chaque fois que possible la fameuse Charte d’Amiens, dont la plupart a oublié le caractère révolutionnaire qu’elle portait, pour pouvoir se contenter uniquement de l’associer à un apolitisme de la classe ouvrière, ce n’est pas sans raison. Il s’agit malheureusement des manœuvres d’une certaine bureaucratie syndicale pour continuer à rester un interlocuteur des gouvernements qui ne font que gouverner au service d’une poignée de patrons. Cette même bureaucratie syndicale, qui vient de faire un front commun avec le Medef, soi-disant « pour peser » contre Macron. On croirait à un canular tellement la chose est grosse, des syndicats de travailleurs et le syndicat patronal, le Medef, le même qui veut casser les retraites, les 35h, le SMIC et l’ensemble des acquis sociaux que la classe ouvrière a obtenu avec des années et des années de luttes héroïques.

C’est dans ce cadre là que cette même bureaucratie syndicale qui un jour fait semblant de montrer les crocs, et le lendemain s’associe avec le Medef, laisse tranquille le gouvernement actuel pour avec l’illusion de pouvoir ainsi négocier sereinement la prochaine réforme des retraites. Celle-là même qui il y a 50 ans faisait rentrer les 10 millions de grévistes de 1968 dans les usines après avoir obtenu une augmentation de salaire bouffée un an après par l’inflation, autrement dit des miettes pour la plus grande grève générale de tout l’histoire de l’Occident, et alors que l’ancien 1er Ministre Edouard Balladur lui-même disait dans un reportage sur les 50ans de Mai 68 « Si la grève avait continué, nous aurions sans doute subi une révolution ».

Il va falloir se débarrasser de cette bureaucratie syndicale, qui ne critique que très faiblement l’affaire Benalla, ne dit mot sur la mort de Aboubakar Fofana, n’appelle guère à soutenir la Marche pour Adama et appelle à tout va à la convergence des luttes, tout en continuant à diviser les dates, pour maintenir les grèves dans le corporatisme et le seul volet économique.

Pourtant ce gouvernement ne fait en rien dans le « corporatisme », c’est le même qui frappe de tous les côtés, celui-là même qui dirige la police qui tue Aboubakar Fofana à Nantes et réprime les cheminots, les étudiants, les zadistes et les manifestations qui contestent sa politique, quel que soit le secteur concerné, le même qui casse le code du travail, détruit les services publics, réduit les APL, ou augmente la CSG des retraités, le même qui protège Benalla, Ferrand, Darmannin ou Penicaud.

"La bourgeoise ne peut pas inviter ouvertement les syndicats ouvriers à soutenir les partis bourgeois. C’est pourquoi elle les invite à ne soutenir aucun parti, sans excepter le parti du communisme révolutionnaire."

"En réalité, les syndicats n’ont jamais été neutres et n’auraient jamais pu l’être, même s’ils l’avaient voulu. La neutralité des syndicats ne pourrait être que nuisible à la classe ouvrière, mais elle est même irréalisable. Dans le duel entre le travail et le capital, aucune grande organisation ouvrière ne peut demeurer neutre."

"Pour que la bourgeoisie puisse continuer à dominer et à pressurer les ouvriers pour en tirer sa plus-value, elle n’a pas besoin seulement du prêtre, du policier, du général, il lui faut encore le bureaucrate syndical, le « leader ouvrier » qui prêche aux syndicats ouvriers la neutralité et l’indifférence dans la lutte politique."

Trotsky Juin 1921

Crédits photos : © AFP




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