Politique

La géopolitique syrienne selon le chef du Parti de Gauche

Bachar et Vladimir, les nouveaux amis de Jean-Luc

Publié le 23 février 2016

Jean-Patrick Clech

Aussi flexible qu’un manche de pioche, Jean-Luc Mélenchon ? Presque, et ses analyses politiques continuent à être dignes des pires films hollywoodiens sur la Guerre Froide : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». La solution face à Daech, selon le candidat déclaré aux présidentielles ? Vladimir, ses Soukhoï, sans oublier Bachar et ses milices, pardi !

On nous avait dit que Le hareng de Bismarck n’était aucunement un brûlot anti-allemand dans la pire des lignées du chauvinisme anti-boche hexagonal. Même Michaël Foessel était monté au créneau en défense du soldat Mélenchon en argumentant que le chef du Parti de Gauche faisait dans le « pamphlet », et qu’on ne pouvait lui reprocher ses outrances.

Samedi soir, sur le plateau de « On n’est pas couchés », l’émission de Laurent Ruquier, sur France 2, Mélenchon a fait beaucoup mieux tout en étant beaucoup plus clair. Pas de justification, pour le coup, un simple cri du cœur…

Aux questions de Léa Salamé sur la situation en Syrie, Mélenchon n’a pas fait dans la demi-mesure. « Poutine, a demandé la journaliste, est-ce que vous êtes pour ce qu’il est en train de faire, en Syrie ? » « Oui, a répondu Mélenchon, plus martial que jamais, je pense qu’il va régler le problème ». On aurait cru entendre (à l’envers) du George Bush dans le texte, lorsque l’ancien président des États-Unis disait qu’il fallait « finir le job » en Afghanistan et en Irak.

L’argument massue de Mélenchon, c’est qu’il souhaite que « Daech soit vaincu, écrabouillé, et que les Kurdes gagnent ». Dire que l’on souhaite la défaite de l’État islamique, en soi, n’est pas la garantie d’avoir une position juste sur la Syrie. Il suffit de songer à la facilité avec laquelle la guerre pour « l’éradication » de Daech est instrumentalisée par le gouvernement lui-même pour justifier sa politique intérieure.

Pour ce qui est de la victoire des forces kurdes, en l’occurrence du PYD, Mélenchon devrait se rappeler que, des décennies durant, Hafez puis Bachar el Assad ont réservé aux Kurdes du Rojava le sort peu enviable d’être des citoyens de seconde zone dans un État syrien structuré par un communautarisme érigé en principe hiérarchique de gouvernement, et ce en dépit du vernis « progressiste » et laïc du baathisme.

Vladimir Poutine, dans son opération de soutien au régime syrien, n’aurait donc qu’un seul objectif : non pas appuyer coûte que coûte son allié et ses partenaires iraniens et libanais du Hezbollah, mais en finir avec Daech. Les cibles des bombardements russes, donc ? Ce sont, selon Mélenchon, « les communications qui sortaient le pétrole de Daech pour faire de la contrebande par la Turquie. (…) C’est ça qui a été bombardé, donc je félicite les Russes d’être parvenus à couper cette liaison ». A la question de Yann Moix, l’interrogeant quant aux accusations de frappes russes contre des rebelles anti-Assad, le chef du PG a tout simplement balayé l’argument du revers de la main, en ayant recours à un glaçant distinguo civilisation/barbarie. Pour Mélenchon, « les rebelles civilisés sont une ultra-minorité » en Syrie.

Que les médias en Europe et aux États-Unis offrent une grille de lecture intéressée et biaisée du conflit syrien pour appuyer les politiques impérialistes occidentales, cela ne fait aucun doute. Le dénoncer, comme l’a fait Mélenchon, sur le plateau de ONPC, est on ne peut plus légitime. Mais de là à penser qu’en retournant cette logique, on est dans le camp du progressisme…

En fin d’interview, par ailleurs, Mélenchon a lancé un éclairage des plus intéressants sur le passé à propos du fait que certaines forces combattantes djihadistes syriennes, dont le Front al-Nosra, reconnu comme la branche locale d’Al-Qaïda, soient considérées comme des interlocuteurs par les impérialistes occidentaux. Mélenchon s’est donc insurgé de voir Al-Qaïda, « notre ennemi en Afghanistan », devenir « notre allié en Syrie. Tout ça est absurde, il faut rétablir l’ordre, et l’ordre passe par le fait que l’on élimine Daech de là ».

Que Daech ait partie lié, depuis sa création, à l’échec retentissant des interventions impérialistes en Afghanistan et en Irak, cela ne fait plus mystère pour personne et tous les analystes le soulignent. Mais c’est bien cette logique première, cette cause originelle de l’interventionnisme impérialiste que Mélenchon ne remet pas en cause, au contraire. « Al-Qaïda », pour le chef du PG, est « notre ennemi en Afghanistan ». Lorsqu’il était sous-ministre du gouvernement Lionel Jospin entre 2000 et 2002, Mélenchon n’a rien trouvé à redire (à l’instar des ministres PCF et Verts, qui à l’époque sont restés au gouvernement) lorsque les socialistes sont intervenus aux côtés des Américains en Afghanistan, en 2001.

Un coup avec Vladimir, un coup avec Lionel, parfois avec George Bush. Voilà, en résumé, la logique politique implacable de Jean-Luc le soir sur France 2.