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Débats

Circulez, y’a rien à voir !

Catalogne. Pour LO, la classe ouvrière est une et indivisible. Comme l’Espagne pour le roi

Si l'on en croit les trois entrefilets ou articles publiés par Lutte Ouvrière ces dix derniers jours, il ne se passe pas grand-chose en Catalogne. En tout cas rien de quoi intéresser les travailleurs de l’autre côté des Pyrénées pour l’organisation de Nathalie Arthaud. Dans l’affrontement actuel, qui a encore franchi un cap, mardi 3, avec la grève générale et le discours du roi, et à nouveau le 10, avec la reculade de Puigdemont, le monde du travail n’aurait rien à gagner et ne pourrait être que perdant de l’issue du bras-de-fer qui oppose Madrid à Barcelone. Une étrange conception de l’analyse des rapports de forces étrangère au trotskysme.

La crise catalane, qui a précipité ces derniers jours, n’est plus à décrire, et ses racines sont profondes. D’un point de vue institutionnel, il s’agit de la crise la plus profonde que traverse le régime espagnol, issu du franquisme, depuis la tentative de coup d’Etat du 23 février 1981. Au niveau européen et pour les partenaires de Madrid, la situation est une source majeure d’inquiétude. Pour LO, néanmoins, fidèle à ses habitudes hexagonales, la question n’est traitée qu’à travers un court communiqué, le 21 septembre, étayé par un article, un peu plus développé, le mercredi suivant et un dernier qui relaie l’édito du tract d’entreprise de Voz Obrera, l’organisation sœur de LO dans l’Etat espagnol, surtout présente en Andalousie et à Madrid.

Ces trois textes martèlent exactement la même chose : d’une part, « les intérêts des travailleurs sont étrangers aux deux camps qui s’affrontent », et, de l’autre, « en aucune façon le monde du travail ne doit se sentir concerné, ni solidaire d’affrontements entre politiciens qui se disputent les postes pour mieux se vendre à telle ou telle fraction de la bourgeoisie, locale, régionale, nationale, voire internationale ». A croire, donc, que l’on serait face à un affrontement réactionnaire entre deux cliques également rétrogrades, de même poids, et dont le projet représenterait un recul identique.

Aucune distinction, comme à son habitude, chez LO, entre les représentants de la monarchie et de la bourgeoisie centraliste d’un pays impérialiste et la représentation subalterne de la bourgeoisie catalane. Aucune différence, ce qui est plus grave encore, pour des marxistes révolutionnaires, entre un sentiment démocratique national de masse et ses directions bourgeoises majoritaires, ici entre le séparatisme catalan, qui a été en but, tout au long du XXème siècle, au centralisme autoritaire et dictatorial (de Primo de Rivera jusqu’au franquisme), et le PDECat et l’ERC, les deux partis majoritaires de la coalition « Junts pel Sí » aux côtés de la gauche radicale indépendantiste, la CUP.

On pourra objecter que la bourgeoisie catalane n’est pas la bourgeoisie d’un pays périphérique mais qu’elle a été partie constitutive de la construction et consolidation du capitalisme dans la péninsule ibérique. Il n’en reste pas moins que, de par sa position centraliste historique, Madrid a toujours tendu à subsumer sa périphérie, ne pouvant tolérer la moindre velléité de rupture. La bourgeoisie catalane le sait, et a toujours utilisé la question nationale comme un instrument de chantage en direction de Madrid. Carles Puigdemont vient d’en faire à nouveau la démonstration, mardi 10 octobre, en annonçant une reculade sur toute la ligne vis-à-vis de la déclaration d’indépendance.

L’autre élément central et qui échappe à la logique de LO, antinomique à la théorie-programme de la révolution permanente, c’est que pour l’organisation de Nathalie Arthaud, pour la Catalogne autant que lors des Printemps arabes, en 2011, à l’époque qualifiés de simples « révoltes » par LO, il ne peut y avoir de transcroissance entre un processus de rupture démocratique et national et un processus révolutionnaire au sens classique et classiste du terme. Rien à faire, donc, pour le monde du travail. Aucune intervention, pour tirer profit des brèches ouvertes par les bourgeoisies, pour montrer que la seule indépendance possible, pour la Catalogne, serait menée par la classe ouvrière et ses alliés, en rupture avec le programme bourgeois et timoré, de la bourgeoisie catalane, qui s’apprêtait déjà à reculer d’une façon ou d’une autre, pour temporiser mais vient, en dernière instance, de renoncer totalement à la déclaration d’indépendance.

Pour LO, donc, il ne saurait y avoir de tache spécifique du mouvement ouvrier à intervenir avec son propre programme et ses propres drapeaux, dans le processus actuel, ni vis-à-vis de la répression post-franquiste qui s’abat sur l’ensemble du mouvement national catalan, ni au sein d’une situation qui remet en cause, objectivement, le pacte de 1978 à travers lequel la bourgeoisie espagnole, avec l’appui du PSOE et du PCE, a piloté la très peu démocratique « transition ». C’est pourtant ce pacte qui lui a permis de refermer, violemment, la poussée ouvrière, populaire et des nationalités périphériques des années 1970 dans l’Etat espagnol.

Exit, donc, pour Lutte Ouvrière, la mobilisation démocratique de masse du dimanche 1er octobre, mais également la grève générale et sa signification, le 3 octobre. La bureaucratie syndicale de CCOO et de l’UGT l’a pourtant boycottée, même si elle s’est imposée, dans les faits, en Catalogne et quand bien même la direction bourgeoise du « procès » a voulu la présenter comme un « mouvement citoyen » (« paro cívico »).

Pour Voz Obrera, le groupe de LO dans l’Etat espagnol, « un changement de nationalité, l’indépendance d’un territoire, ne changent rien à l’exploitation, à la précarité ou aux inégalités qui s’accroissent ». Une vérité générale qui ne mange pas de pain. Sans révolution sociale, en effet, pas de rupture avec le système capitaliste... A l’inverse, le Courant Révolutionnaire des Travailleurs-se-s de l’Etat espagnol souligne, dans la dernière déclaration internationale de la FT-QI, que le fait de défendre « inconditionnellement le droit à l’autodétermination du peuple catalan de même que le droit à l’autodétermination de toutes les nationalités historiques de l’État espagnol [ne signifie pas adhérer au projet] indépendantistes. Nous ne défendons pas la séparation comme un projet pour lequel les travailleurs catalans doivent se battre. En revanche, nous soutenons que ce droit doit faire partie du programme de tous les travailleurs de l’État espagnol, concrétisant, de cette façon, l’unité de la classe ouvrière dans la perspective d’une Fédération de Républiques Ouvrières Ibériques. Aucun peuple qui en opprime un autre ne pourra jamais être libre et seul le combat contre toute la classe capitaliste permettra de mettre fin à l’oppression et à l’exploitation. Après le référendum du 1er octobre et la grève générale du 3 octobre, compte tenu de la déclaration massive et majoritaire du peuple catalan pour l’indépendance, nous défendons le droit de concrétiser cette revendication à travers les méthodes de la lutte de classe et dans la perspective d’une Catalogne indépendante et socialiste. Cette perspective est opposée au projet des dirigeants bourgeois et petit-bourgeois du mouvement catalaniste. Parallèlement, nous appelons l’ensemble de la classe ouvrière de tout l’Etat espagnol à affronter le régime de 1978 et à défendre le droit des Catalans comme condition nécessaire pour forger l’unité de la classe ouvrière et ouvrir la perspective de la lutte pour une Libre Fédération des Républiques Socialistes Ibériques ».

En attendant, reste à savoir si l’on appuie, comme le roi, comme Rajoy, comme le PSOE, mais également comme Podemos et Izquierda Unida, dont les dirigeants s’opposent à tout principe séparatiste, le rattachement de la Catalogne à l’Etat espagnol comme l’a réclamée la grande manifestation ultraréactionnaire de dimanche, à Barcelone ou si l’on se situe du côté de la défense inconditionnelle du droit à l’autodétermination.

Puisque la majorité sociale catalane s’est exprimée pour la république, les marxistes révolutionnaires doivent défendre la perspective d’une Catalogne ouvrière et socialiste, contre la monarchie centraliste et contre le projet du PDECat et de l’ERC, qui viennent de courber l’échine, mardi 10 octobre, alors que des dizaines de milliers de leurs partisans étaient massés de le Parlement catalan pour le discours de Puigdemont. Ou faut-il se situer, au nom des intérêts « indivisibles » de la classe ouvrière, du côté d’un Etat espagnol qui donnerait, par sa continuité territoriale, une unité abstraite au monde du travail ? En dernière instance, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, LO rejoint, dans ses positionnements publiés jusqu’au 10 octobre sur la Catalogne, la position post-lambertiste de Mélenchon.




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