Notre classe

La Poste s’acharne sur un travailleur protégé

Interview de Bruno, postier menacé de licenciement pour avoir osé résister

Publié le 26 janvier 2016

Propos recueillis par Martín Noda

Bruno, la direction de La Poste veut te licencier, raconte-nous pour pourquoi.

C’est un licenciement pour « faute grave » mais les faits sont super minimes : le premier fait est que je suis parti 10 minutes en retard parce qu’il y avait un collègue qui voulait partir en grève. Le deuxième est que j’avais un appareil qui ne marchait plus et on me reproche qu’il ne marchait plus. Le troisième est un « abandon de poste » qui correspond à mes heures de délégation de CHSCT que la direction refuse de reconnaître. Le quatrième est qu’apparemment il y a un cadre de l’entreprise qui arrive à voir pendant la nuit que je ne portais pas de ceinture de sécurité[1], je ne sais pas comment il arrive à voir ça, mais c’est ça qu’il dit. Apparemment il a une nouvelle fonction, policier, contrôle, et bientôt on va devoir lui montrer nos papiers, pour voir si « on est bien français ». La position de La Poste est donc assez dogmatique et assume totalement sa vision répressive. Elle veut frapper, elle veut rester dans ce dogme répressif.

La direction a voté ton licenciement mais tu es un salarié protégé.

Oui, je suis membre du CHSCT et je suis donc protégé. Mais je suis actuellement en mise à pied conservatoire. Donc ma situation est simple, je n’ai pas le droit d’aller travailler en tant que salarié mais je peux continuer à faire mes missions de CHSCT dans mon centre, même si la direction a voulu en principe me l’empêcher. En ce moment j’attends la réponse de la boîte pour voir s’ils décident de continuer avec mon licenciement ou pas. S’ils maintiennent cette sanction, c’est l’inspection du travail qui prendra la décision de me licencier ou pas. Elle prendra sa décision sur la base du dossier présenté par la direction, un dossier qui est complètement vide qui a plus l’air d’un règlement de comptes personnel qu’autre chose.

Ce qu’on me reproche est en réalité le quotidien de tous les travailleurs. Qui a sa ceinture de sécurité ? On se pose la question. Qui n’est pas parti 10 minutes en retard ? Ce sont des choses tellement ridicules ! La Poste a viré 90000 personnes en cinq ans et avec ce qu’ils proposent maintenant c’est 90000 en un an. Avec ce qu’ils me reprochent ils pourraient virer tout le monde, et c’est pas possible.

Pourquoi penses-tu qu’il y a cet acharnement contre toi ?

C’est un système totalitaire qui ne supporte pas la moindre contestation. Comme dans tout système totalitaire, la personne qui ose contester la boîte, on va chercher à la sanctionner ou à l’enlever de sa position de travail. La direction ne supporte pas que je conteste leur politique dans le CHSCT, que je fasse des prises de parole. Même si ce que je fais n’est pas très méchant, ils ne le supportent pas.

Ta direction avait déjà essayé de te licencier, n’est-ce pas ?

Oui, j’ai un petit « passif ». Il y a un an et demi de ça, ils avaient déjà proposé mon licenciement parce que j’avais soi-disant « occupé » le site, mais j’étais seulement allé dire bonjour aux grévistes du 92 qui venaient nous parler. Un an plus tard encore une mise à pied parce que j’aurais eu des propos diffamatoires envers l‘encadrement. C’est du coup régler des comptes avec un mec qu’ils ne veulent plus voir.

Tout simplement parce que tu n’acceptes pas…

Parce que je n’accepte pas cette violence sociale. Il y a une violence sociale qu’ils veulent faire admettre comme quelque chose de naturel. Il y a une autorité et sous cette autorité il y a des gens qui doivent obéir. Et ils doivent obéir à n’importe quoi. Et tous ceux qui refusent d’obéir se retrouvent face à eux. Il y a donc une vraie violence sociale qu’ils essayent d’instaurer.

Comment réagissent tes collègues à tout ça ?

C’est compliqué, parce que j’ai été « un peu sanctionné ». Certains se demandent comment ça se fait que je le sois autant. Certains se demandent si c’est pas moi qui cherche un peu. Des fois il faut que j’explique que je ne cherche pas, que c’est la direction qui est responsable et pourquoi. Mais il y en a d’autres qui pensent que c’est dégueulasse ce que fait la direction.

Est-ce que la direction envisage une réorganisation dans ton bureau ?

Elle envisage une réorganisation pour l’équipe du matin, avec quand même 34suppressions d’emplois. Cette réorganisation du matin va forcément impacter l’équipe de l’après-midi où je travaille, parce qu’il s’agit de 34 suppressions de positions de travail, mais le travail que ces gens font existe toujours. Ça veut dire que ce que les postiers du matin ne pourront pas faire, ça sera à l’équipe de l’après-midi de le faire. Et ce que nous on ne pourra pas faire ça sera à eux de le faire. J’ai, par exemple, une collègue qui m’a dit qu’elle avait 76recommandés à donner dans la matinée. Elle ne pourra pas tout donner. Ça veut dire que l’après-midi ça sera à moi de distribuer les recommandés qu’elle n’a pas pu distribuer. Et si nous on n’arrive pas à finir notre travail, ça sera aux postiers du matin d’aller récupérer le courrier dans les boîtes à lettres.

Du coup, il n’y a pas une réorganisation prévue pour l’équipe de l’après-midi ?

Si, mais « seulement » dans le mois de juin, et ça va signifier encore moins de postes de travail. Ce que la direction cherche c’est à réduire le « coût du travail », en réduisant le nombre de travailleurs pour que ceux qui restent fassent de plus en plus de tâches. Les facteurs sont de plus en plus occupés, les tournées finissent de plus en plus tard, et même très tard, parce qu’apparemment ils nous proposent de finir après 22h pour distribuer des colis. J’ai un collègue qui à 19h a été obligé d’aller distribuer des publicités chez des usagers.

Pour finir, quels sont les délais impartis à la boîte pour décider de ton licenciement ?

Je me suis renseigné hier. Apparemment, ils ne sont pas pressés. La direction a entre huit jours et un mois pour répondre s’ils maintiennent la procédure de licenciement. Après ils ont deux mois pour donner le dossier à l’inspection du travail, qui a son temps pour prendre une décision. Entre temps je suis encore en mise à pied conservatoire, mais heureusement je maintiens mon salaire.

[1] Selon le code de la route, les postiers sont dispensés de l’obligation du port de ceinture